Du Kérou à Kerouini

Le gros sable d’ici absorbe mes pieds

Je m’ensable plus que je ne m’enracine

Le gros orbe là-haut subit le vent aussi

Je m’ensable dans ce temps seul, m’enracine

Le désordre en bas, des vagues sur la pente

 

Des étangs, Kerouini, ce temps seul, froid de la mer dont je me suis enduit, chaud de ce qu’il reste de là-haut et du bruit du ressac. Je suis une jonction. Toute la plage se replie, le vent fait fuir les familles de sacs, qui fourmillaient de trop de bruits de toute façon. Le vent étouffait leurs cris, ils partent. Il les a étranglés. Cette plage toujours, son étrange grain, et ce temps seul : je m’enracine comme une algue au pied des vagues, je vaque en pensées de passés mais de maintenant surtout, et de ce que cet instant aurait d’idéal pour causer. Ma présence ici seul appelant une autre présence.

 

Petit je provoquais les vagues

Ici plus qu’ailleurs, petit caïd provocateur

Petit côtoyeur j’alpaguais le dieu d’ici

Le dos bruni de soleil, le corps gonflé d’énergie

De poses et d’innombrables mots, je m’agitais

Dans le gros sable « je suis… ! » mon nom

De joies, de mots, de mon nom, agité : fou !

Que j’étais

Du gros sable jeté par les pieds, les bras levés

Mais je ne parlais pas ni ne criais

 

Les vagues s’élevaient, s’élevaient. Agacées ? Je ne parlais qu’en pensées, un peu comme quand on écrit. Mes provocations étaient de mouvement, de silence. Je faisais le petit téméraire sur cette plage qui n’était pas la mienne, plutôt celle où l’autre racine de la famille venait.

Je ne vénérais pas ce dieu : je le provoquais. Je lui hurlais en moi, de se montrer, de me montrer ses forces ! Et ses vagues s’élevaient, s’élevaient. Au Kérou, les vagues s’allongeaient, duraient, comme des fins de jour s’étirant.

Je n’avais aucune crainte, cette plage était le fief de l’enfance, de la famille, un membre diffus. Ici à Kerouini, au contraire, je ressentais ce besoin de faire le fier face aux vagues, petite fierté brandie face aux vagues car elles s’élevaient, s’élevaient et m’inspiraient de la crainte, un petit semblant de crainte. Je faisais le petit garçon tapageur, le fier en réponse à ma crainte.

 

Les vagues s’élevaient, s’élevaient

La plage, ses pentes, le fief de l’autre racine

S’élevaient, s’élevaient, j’alpaguais en silence

Et l’entêtante crainte qu’elles me soient assassines

 

Avant l’éclat tintant de gros sable, je redevenais le gosse et décampais ! Je fuyais, me résignais mais me réjouissais de ne pas avoir été happé. Alors je revenais et je provoquais à nouveau, cette plage de l’autre racine.

 

Du Kérou à Kerouini

Des vagues et des injonctions

Des bouts de sable faisant la jonction

En silence un prénom brandi

Du Kérou à Kerouini, les mêmes heures d’avant pénombre

Le doux trait d’union des crépuscules, veilleurs de lendemains

Le quai rouge au fond, dont l’éclat unit deux plages d’horizon

J’ai deux traits d’union dans ce crépuscule-ci

Si là-bas dans le passé, du Kérou à Kerouini

Si là-bas je dansais de gamineries agitées

Ici dans ce temps seul, le gros sable m’enracine

Deux syllabes de plus

Du Kérou à Kerouini

De si labyrinthiques mots pour dire union

 

Sous les baisers du soleil j’ai deux traits d’union. Un nom de plus, que j’avais sans le brandir. Je m’enracine et laisse les vagues s’écraser. Je ne les provoque pas, donc ne les crains pas. Ou est-ce l’inverse ? Elles s’élèvent, s’élèvent, moins agacées peut-être.

Je ne pense à rien, si ce n’est que cet instant serait parfait pour qu’une présence se lève du dernier hameau de serviettes que compte Kerouini. J’écoute les vagues me causer, de leur pente, du vent qui porte leurs voix, cette voix au roulis de gros sable qui traverse mes yeux fermés. Je me laisse pénétrer du peu de chaleur qui perce le vent. Je ne me disperse pas, je suis tout à cet instant. Les vagues n’en finissent pas de causer, elles ne finiront jamais. Leur voix m’est reposante, hypnotique.

Et puis dans mes yeux fermés face à l’horizon, j’entendrais le vent claudiquer sur le gros sable.

 

Agréable concordance des pensées

Une présence vient obliquer dans le gros sable

Et la voix des vagues n’est plus la seule à répliquer

Je reste enraciné à l’Ouest et à l’instant

La voix d’une présence vient s’installer

S’enraciner dans l’Ouest à mes côtés

 

Le silence il nous parle, mais quitte à être ici ensemble à Kerouini, nous préférons causer. Je questionne un passé, comme un journal qu’on ouvre. Les propos du gros sable et des vagues éventées viennent s’y ajouter. J’écoute les réponses, les bruits de plage comme des bruits de pages qu’on tourne. Il se livre dans l’air un peu de vie, j’en lis ce que je peux : j’écoute.

 

J’ai dans l’idée ce que je veux

Non de ces voix mais d’un après

J’écoute ces voix dans mes cheveux

Des chemins traversés, des cercles composés

Des cercles de feu, de cheminements

Les chevilles ensevelies de gros sable

Je m’enracine et m’en réjouis, dans cet échange

 

La danse est étrange, n’est-ce pas ? D’immobilité dans le gros sable et de mouvement d’idées, composées, recomposées, décomposées. Recomposition par des pluies de rayons dans le vent, des traits d’union pleuvant sur une ligne d’horizon, jamais finale, jamais finie. Les vagues n’en finiront jamais de s’élever, s’élever.

 

De mouvement et d’immobilité

De douces vagues retombées, retirées

Inlassable exemple, salé, bombé, portant

Mais jamais fier car la fierté est un cimetière

Le gros sable amène de douces vagues

D’où ce vague à mener vers des rivages

Inlassable exemple des douces vagues

 

Mille exemplaires salés, mais jamais d’un identique tirage. Hypnotique rivage, de voix salées, d’une plage venteuse, d’immobilité et de mouvement, comme un journal qu’on ouvre.

On prête de l’inertiel aux pages alors que ça bouge en dedans. « Ce n’est pas parce que ma bouche se tait, que mon cœur repose ». J’écoute.

Le vent et le gros sable aussi, même s’ils ne se taisent pas. On prête de l’inertiel à la plage, du funeste au soir car un jour se ferme. Mais c’est bien un ciel qu’on ouvre.

 

Au point du jour, j’inhale de la ferveur

L’horizon s’étale en des lignes

L’horizon est une ligne de démultiplication

 

Tout près de Trévignon, le gros sable pour seule démarcation. Le temps prend les mots, je prends le temps d’écouter. Les mots sont des barques à son, les idées d’autres embarcations. Comment naissent les idées ? Mettez-y du gros sable et du Trévignon, un jour inhalant de la ferveur, des vagues, des noms, des prénoms, des traits d’union entre tout ça.

 

A la pointe je pêche des lignes

J’inhale des voix, des points de suspension

Près de Trévignon, à la pointe de l’après

J’entrevois au loin

Nous veillons le lendemain

Le lent démantèlement du jour

N’a le rayon pas tellement triste

Trévignon m’es-tu matrice ?

Mes traits d’union maturent ici

Comme en des vignes on s’enivre de Kerouini

L’ébauche de causerie je l’ai

Hommes dans des lignes, débauche d’encre

Sans hommage, souvenir de Beaujolais

S’en souvenir comme un ramage de plus

Le plumage de rayons, panachage d’horizons

 

Tous deux nous veillons à causer, regardant s’ouvrir un lendemain. Dans ce mot il y a lent, c’est-à-dire que demain prendra son temps. Le crépuscule est ainsi : on ne le bouscule pas, il s’éteint s’il le veut, à l’heure qu’il désire. Car le désir est tout, et le crépuscule, c’est le désir de l’après. Voilà pourquoi nous nous enracinons là tous deux, veilleurs de lendemains. Tous deux ? Non.

Comme dans l’après, et ses mouvements que nous ne soupçonnons pas, nous qui tournons le dos à la terre, nous… Dans le gros sable, à l’écart des vagues qui s’élèvent, s’élèvent, un lecteur a semble-t-il levé le nez de son livre. On prête de l’inertiel aux pages alors que ça bouge dans notre dos. Je me plais à penser que le vent a fait porter quelques bouts de notre conversation. Nous debout, nous enracinant dans le gros sable des vagues et lui assis là, dans un retrait immuable. Une retraite silencieuse mais ne reposant pas. Ce n’est pas parce que sa bouche se tait que son cœur repose. En silence il lève les bras et agite le vague de silhouettes qui s’enracinent dans un contre-jour.

A l’horizon il brandit son œil, son nom, sans crainte. Bandit bienvenu dans cet instant, dont j’espère que le vent a veillé à lui porter des mots. Lui aussi est un veilleur des lendemains. Depuis l’enfance, de la sienne à la mienne au Kérou. Ainsi du Pouldu à Trévignon, l’un Kérou, l’autre Kerouini.

Et moi ? Que suis-je ? Deux traits d’union, je crois.

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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