Cette fille – IV
« De la nuit à la nuit ?
-Oui.
-Le genre de vie dont tu rêves.
-Parfois oui, mais entre y penser, et qu’ça se produise… D’autant que ça n’a été que ce jour-là, de cette nuit à cette nuit, avec cette fille.
-Eh… tu sais Jules, parfois il n’y a besoin que de détonateurs.
-Si je menais une vie pareille, de nuit, beaucoup de choses changeraient Aïda. Le journal, nos cafés, même cette conversation, à quelle heure aurait-elle li…
-On s’adapte toujours, non ? Et puis je suis pas si étrangère à la lune ou à la nuit, tu le sais bien.
-Mais vivre à la nuit, ce s’rait s’engager sur un chemin bien marginal.
-Depuis quand tu t’soucies d’être à la marge ?
-Depuis toujours, pour continuer de l’être.
-Alors quoi ? Je sens comme un recul, quand tu m’dis que vous avez fait un saut d’une nuit à l’autre.
-C’est que tout était… involontaire. Les heures de la première nuit ont passé à une vitesse, de la sensation d’un rien de temps. Et au jour, c’est comme si nous nous sommes effondrés, comme un château d’énergie.
-Le temple vous a drainés.
-Qui sait Aïda.
-Tu dis quand même avoir eu des éclairs au fil du jour. Vous vous êtes peut-être levés.
-J’ai aucun souvenir de ça. Je n’vois que de la lumière par moments, elle à côté, dans un sommeil qui m’amusait, m’apaisait.
-Comment ça ?
-Lui voir le visage échoué au milieu de ses cheveux noir-argent, et lui entendre cette sorte de souffle à trois temps. D’abord un grand, comme si son corps prenait une large inspiration avant de plonger, et puis deux plus courtes, comme de poursuivre sa descente dans le rêve. Puis un temps mort.
-Dans son souffle endormi ?
-Oui, ce n’est pas un abus de langage, un temps mort. A la sentir encore battante et palpitante, le visage caressé comme par moments par la lune à la nuit. La chaleur encore là, mais un temps mort, comme si sa plongée se poursuivait par un élan.
-Et ça n’t’effrayait pas ?
-Non. Ou en tout cas, à chaque fois que j’aurais pu commencer de m’inquiéter, elle reprenait cette grande bouffée d’air, avant les deux suivantes.
-Donc au fond, tu te souviens un peu du jour.
-Oui et non. Des éclairs, des spasmes de regards, de secondes conscientes. Mais je me souviens aussi de mes muscles brûlants, de ce corps dont je n’aurais pas pu bouger un pouce.
-Ah Jules, après des nuits pareilles aussi…
-J’sais bien, mais cette sensation d’être ancré là, et que la journée a passé sans que l’on ne s’en aperçoive. C’était plus que troublant.
-Dis-moi.
-C’est une atmosphère Aïda, un peu comme de te réveiller terriblement en retard pour ce que tu as prévu.
-Mais vous n’aviez rien à faire.
-Je n’avais pas prévu que ce jour puisse s’évader ainsi. Et tout à coup moins de lumière, la sensation de mon corps qui se délie de l’ancrage. Aux carreaux, le ciel rosi et ses quelques bandes blanches. Et Agustina dans le miroir en face, qui semblait m’avoir précédé de quelques instants dans le retour sur terre.
-Vous aviez pris des produits ? Ou au moins sifflé quelques verres ?
-Le tiers d’une bouteille à deux, autant dire à peine de quoi se griser artificiellement.
-Ta chambre magmatique, ou ton temple, peut-être qu’ils n’ont pas besoin de plus. Un assemblage de ces petits foyers d’ivresse et…
-Et voilà le saut d’une nuit à l’autre nuit.
-Agustina, elle a eu le même ressenti ?
-En un sens, oui.
-Et l’même trouble que toi ?
-Le même je sais pas mais ça lui était inhabituel. Elle m’a dit cette image étrange, d’avoir eu la sensation qu’un animal tournait autour de nous, qu’elle en entendait les pas : les sabots. Mais qu’elle ne pouvait que rester là, cachée, à sonder.
-Un animal ?
-Un chevreuil j’crois qu’elle a dit.
-Drôle de rêve. Un chevreuil dans ton appartement en plein Brest, je demanderais à voir.
-Je lui ai dit la même chose, Aïda, et elle a même répondu qu’elle avait pourtant l’impression d’empiéter sur le territoire de cet animal.
-Dans le rêve, qui sait qui est-ce qu’on dérange.
-Oui… alors elle m’a dit s’être laissée glisser, rouler, sur la pente du sommeil.
-Tu lui as parlé de son souffle ? C’est pas commun. Je sais qu’on en change pendant qu’on dort mais là…
-On ne lui avait jamais raconté ça.
-Et à l’entrée de cette deuxième nuit ?
-Je m’suis senti nu comme de ne plus avoir de peau, sous son regard au miroir.
-Et tu…
-Mais je l’étais effectivement, aussi. Elle avait la tête sur mon torse, je ne pouvais physiquement voir que ses cheveux argentés. Mais au miroir je lui voyais ce même sourire que tous les instants d’avant.
-De la nuit d’avant tu veux dire.
-Oui… mais j’crois bien que ça me vient comme ça car j’ai à la fois le sentiment d’un immense vide, de la journée ayant passé sans me demander mon avis, et aussi, pourtant, de n’avoir quitté Agustina par ce sommeil que le temps d’une brève sieste.
-Elle t’a fait tourner la tête, ton Argentine ! ça m’fait plaisir de l’entendre. Et cette seconde nuit alors ?
-Oh tu sais… on a causé.
-Ben voyons, simplement causé. De ?
-Au corps à corps oui, mais aussi de nos vies. A quoi bon te raconter ces choses-là ? Quand on est au cœur de ces moments, de l’oreiller, des draps, d’une étreinte, on en perçoit toute la profondeur. Et puis, si on raconte ça après à quelqu’un qui n’en était pas, on a l’impression de tout éventer, de le raconter mal. Comme de chercher à se tourner le plus vite possible pour attraper son ombre. Raconter ça bien, c’est irréalisable.
-T’es drôle aujourd’hui Jules. Toi qui d’habitude plonges dans les mots, les moments, ça fait déjà quelques fois maintenant qu’on dirait que tu t’rends, tu te déclares par avance incapable de le faire.
-Peut-être que c’est trop grand pour moi, ou trop insaisissable.
-Qu’est-ce que tu pourrais me dire de plus d’Agustina, dans ce cas ?
-L’espoir d’une fois suivante.
-Ça n’se raconte pas ça, ça s’vit.
-Oui mais ça s’dit aussi, alors je te le dis, déjà. Après… les heures ont défilé encore, en mots, en baisers, en…
-J’croyais que tu voulais pas développer ?
-C’que je peux peut-être verbaliser… ça ne s’est pas limité à la perception d’une grande connexion mentale. Je n’aime pas ce mot… connexion. Entente ? Accroche ? Tu vois j’ai du mal. En tout cas, physiquement, aussi… je n’ai pas souvent ces plaisirs d’être auprès… tu vois j’essaie mais je n’y arrive pas. Que le plaisir physique naisse d’un nombre incalculable de contacts furtifs, succincts, répétés.
-Effectivement, dit comme ça, ça me parle pas tellement.
-Voilà…
-Mais il y a eu une troisième nuit ? Vous vous êtes à nouveau évanouis toute la journée suivante ?
-Je ne vais pas tout te dire de la troisième nuit. Mais non, la journée nous en avons eu des morceaux.
A la fin de la deuxième nuit, enfin… des heures avant l’aube quand même, on s’est dit « et pourquoi pas la côte ? »
-Et pourquoi pas la côte ?
-Oui, aller comme dans Brest à la nuit mais prendre la voiture et rouler dans des mondes déserts, des routes habitées par personne.
-Jusqu’où comme ça ?
-On est allés dans la baie.
-Audierne ?
-Oui. J’avais envie de lui montrer les dunes, de les voir dans la nuit et le vent, puis au lever du jour.
-T’aurais pu prévenir, on s’rait venues avec mes sœurs.
-Une fois prochaine, j’aimerais ! Je me voyais mal t’appeler à 3 ou 4 heures pour te dire de sauter sur ta planche.
-Ah parce que vous avez pris les planches ?
-La mienne oui. Arrivés là-bas, on ne voyait que la frontière d’herbes sur les dessus de la dune. On a passé un peu de temps nichés là, dans le sable, dans des recoins abrités. Ça lui faisait penser à pas loin de Mar del plata, et d’autres plages de son Atlantique à elle. Des étendues comme ici.
Au lever du jour, on a mis nos peaux noires, pour aller à l’eau.
C’était plutôt calme sur le bord, mais désordonné. Au fond, comme ces deux jours, trois nuits. Je nageais quand je n’avais plus pied, j’essayais de la mettre sur la planche. Je la revois ramer, et cette sensation que je n’ai pas aimée. De la sentir soudain s’éloigner, emportée par un léger bras de houle.
-Il y a du courant par là-bas, tu n’as pas été prudent…
-Justement, je l’savais donc j’ai voulu rester près du bord. Mais je la sentais partir parfois, comme une île que les vagues auraient voulu me reprendre. Il y avait une rivalité entre elles et moi. Je m’accrochais dans l’aube, à la planche comme à une embarcation. Un radeau sur lequel ma forme noire m’échappait de temps à autre. Je me suis tendu ! Tu sais comme je nage bien, en plus…
-J’aurais plutôt dit que tu patauges…
-La traduction est bonne. Alors tu m’imagines aller après une sirène.
-Elle n’a pas eu peur ?
-Non, elle riait. Je ne voyais pas toujours bien son sourire entre la fin de nuit et ce que je m’ramassais de vagues, mais il y avait parfois ce petit quartier pris dans ses mèches noires plaquées, le surajout pâle à côté de sa bouche.
-Si tu es là, je comprends que le courant vous a finalement laissés en paix ?
-J’ai lutté. Je l’ai ramenée quelques fois, et puis d’autres c’est moi qui me demandais comment j’allais revenir. Une des dernières, je file m’époumonner dans les vagues, qui viennent me mettre des claques, comme pour me refuser le passage, me garder Agustina pour elles. Et Agustina qui se laisse porter ou emporter inconsciemment d’un mètre, puis deux, puis trois…
-Jules…
-Oui je sais, on aurait pu dériver loin comme ça.
Alors je la rattrape, la remet dans le sens du rivage et la lance comme je peux sur le dos d’une vague. Je me repasse son corps noir et fin, de dos, tentant de se mettre debout. A quatre pattes elle s’est laissée porter, puis a glissé au moment de se dresser. J’ai été rassuré de la savoir suffisamment près du bord. Moi par contre ! J’ai mis tout ce que j’avais pour m’arracher aux vagues, au courant qui m’emmenait.
-Les sirènes, c’est p’t-être pas que des légendes.
-Ça… on m’aurait tenue avec des mains, j’aurais peut-être fait le même surplace. Je voulais absolument revenir à terre, jusqu’à mon île. Ça n’a duré que quelques dizaines de secondes mais tu sais comment c’est. Quand tu te sens à la frontière du moment d’allégresse qui deviendrait dangereux.
-Ça…
-Finalement une vague a été de meilleure volonté que ses sœurs, j’ai pu revenir à Agustina.
-Attends, maintenant que tu le dis je ne comprends pas. Tu ne racontais pas, y’a cinq minutes, qu’elle était partie après une nuit ?
-Si… Après ça on est sorti, on a regardé le jour se lever sur le sable. On s’est allongé l’un contre l’autre. J’ai sombré.
Quand je me suis réveillé, le soleil était haut, j’étais tout seul au pied des dunes.
-Et elle ? Comment est-ce qu’elle est repartie ?
-Aucune idée. On était au milieu de nulle part. Il y avait juste quelques mots dans le sable : Quelles jolies nuits. Agu’ »
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle