Cette fille – III
“The church of man, love
Is such a holy place to be”
D.B.
« Et tu sais ce matin, il m’est arrivé un truc.
-Jules ! Un truc plus étonnant à raconter que les deux jours avec cette fille ?! Tu me tues avec tes digressions !
-Prends-le comme une continuation de l’histoire. Du moins moi j’l’ai pris comme ça.
-Bon allez, envoie…
-Agustina ! Il est joli ce prénom déjà, tu trouves pas ? Je l’avais lu ou entendu quelques fois mais jamais croisé en vrai.
-Oui oui, bon ! Tu as fait plus que la croiser d’après ce que j’ai compris ! La suite !
-Eh ben, Agustina partie comme elle était apparue, 24 heures après je marche dans les rues pas loin. Je descends les escaliers près des halles, il n’y a personne dans les environs sauf ce jeune homme assis en bas, de dos, il téléphone. Il ne me calcule pas, moi à peine. J’suis juste curieux de rentrer, savoir quand est-ce qu’elle va me faire signe, si elle va me faire signe. Si, même, elle ne serait pas déjà devant la porte à m’attendre. Je me presse, je vais pour passer le garçon au téléphone et au moment où je passe -j’insiste ! au moment où je passe- à son appareil il dit : « Agostina je crois. Ou Agustina ».
-…
-Tu m’crois pas Aïda ?
-Si. Si si.
-Mais elle n’était pas là quand je suis rentré.
-Et ce type, tu ne lui as pas parlé ? Il la connaissait si ça se trouve.
-Pour lui dire quoi ? Non, j’laisse venir.
-Méfie-toi de ne pas trop laisser venir. Dans certains cas, ça voudrait dire laisser partir.
-Peut-être Aïda, peut-être pas.
-J’ai du mal à saisir en tout cas.
-Quoi donc ?
-La brume qui s’épaissit de signes, avec toi, cette fille.
-Sûrement que ça s’appelle la nuit. Il ne faut pas trop hésiter alors mais seulement… à moi tu le sais, c’est comme un élément naturel, ou en tout cas les heures durant lesquelles je me sens le plus… en phase.
-Je sais bien. Le nombre de messages que je reçois à pas d’heure !
-Si ça te fait rire et que ça n’te dérange pas, ça me va.
-Bon et Agustina ? Tu me l’as laissée sur le pont là ! Il s’est passé quoi après ?
-Aïda, je vais pas tout te raconter.
-Et pourquoi pas ?
-Et encore moins de façon linéaire… ce serait ennuyant.
-J’aurais pas dit ça. J’aimerais savoir la suite.
-De la nuit alors.
-Avec ou sans manteau ?
-Aïda, tu t’imagineras très bien.
-Que vous êtes passés du pont à ta chambre en l’espace de trois phrases ?
-Non, mais une phrase précisément qu’elle a dite bien plus tard dans la nuit, elle t’aurait fait sourire.
-Jules !
-Bien, bien. Plus tard dans la nuit, elle est venue chez moi. Elle était là, nue contre moi.
-… voilà pour les manteaux.
-Oui Aïda.
La lune projetait tellement sur nous qu’il n’y avait pas besoin d’allumer. Et je la vois regarder tout autour d’elle, comme si elle découvrait la pièce où nous étions depuis un petit moment déjà. Et elle a eu le même genre de remarque que tu as eue, quand je t’ai fait visiter.
-Moi, j’avais voulu garder mon manteau par contre.
-Tu dis n’importe quoi, t’avais pas de manteau c’était en juillet.
-Bref, elle a dit quoi, Jules !
-Elle s’est mise à parler à voix haute, à énumérer les choses qu’elle voyait : « las botellas[1], les photos, la cheminée, la cama[2]… el espejo[3]… vos[4]… yo[5]. » Je lui ai demandé ce qu’elle avait en tête quand elle a eu l’air de finir, car je sentais qu’elle allait m’dire un peu la même chose que toi. Tu te souviens ?
-J’me souviens que les photographies qui faisaient un chemin, ça m’avait intrigué, oui. Du bureau au foyer de la cheminée, à ton lit.
-Ou du lit, à la cheminée, au bureau.
-J’avais dû faire une remarque sur la forme de volcan au-dessus de la cheminée. Elle a dit ça ?
-Tu avais dit « la chambre magmatique ».
-Et elle ? Elle parle français, en fait ?
-Un français parfait ! Elle jongle. Elle, elle a recommencé à énumérer. « L’alcool et l’ivresse, le passé, el fuego[6], el sueño[7], le rêve, toi et moi dans le miroir… le désir ? »
-C’est sa phrase ?
-Non, mais j’te montre comme elle l’a amenée, comment ses quelques mots m’ont giflé après, tellement ils m’ont plu : elle s’est arrêtée puis a dit « on dirait… como un templo [8]».
-Le temple ou la chambre magmatique ! Joli.
-On peut dire ça. Et elle au milieu de mes bras… je lui ai dit que ça parlait d’ivresse, oui. Et la lumière lui tombait dessus d’une manière si…
-Douce ?
-Evidente. J’avais une partie de ses cheveux noirs dans les yeux, je voyais les reflets argent, distinctement. On se regardait dans le miroir en face, on était comme un magma fondu, d’une seule pièce. J’ai eu la sensation que la nuit n’aurait jamais à finir. Que je venais d’y entrer pour de bon. Je t’avais parlé de ce lac en Argentine ? El Espejo Grande[9], qu’il s’appelait. J’en ai souri quand j’ai recroisé son regard.
-Et de tout ce qui s’est passé entre le pont et ta chambre magmatique, tu ne vas pas me dire que ça ?!
-Je pourrais. Ce s’rait un bon résumé.
-Sadique ! Dis m’en plus !
-Plus… vraiment, c’était comme une marée de lumière blanche à travers les grandes vitres. Je ne vais pas te sortir les adjectifs et superlatifs pour te la décrire. Simplement j’ai continué de la regarder à travers le miroir, et puis elle a encore eu une phrase, de celles qui restent.
-On peut pas dire que t’en sois pas amateur…
-Je me suis dégagé un peu d’elle. Elle s’est allongée sur le dos, la tête sur l’oreiller. Comme une vague qui se poserait, se retirerait. Je me suis mis un peu au-dessus d’elle, et je l’ai regardée encore.
Je voulais capter la réalité de ce moment. La drainer, tu comprends ?
-T’en souvenir… ?
-Plus que ça. M’en nourrir, autant de fois que je le désirerais.
-Et tu la désirais, donc.
-Ça va sans dire. En appui sur mes bras, je l’ai regardée, de haut mais sans arrogance. J’ai caressé sa taille, ses hanches avec rien dessus, son abdomen dessiné comme une flèche menant à la noirceur entre ses deux jambes accolées. Elle m’a tenu le regard, moi j’ai laissé ma main courir le long d’elle, j’ai pris son sein dans la paume. J’ai pensé la tenir près de moi, mais c’est elle qui me tenait, qui m’a fait tomber dans le piège de… charme de ses mots après.
Je voyais l’électricité dans ce décor atténué : de noir et blanc, de nuit, de lueurs. Je voyais ses yeux courir dans le fond des miens, sauter sur mon corps et revenir, rebondir à nouveau dans mon regard. Elle a eu l’air intriguée, elle m’a dit : ¿Qué hay ? [10] Je lui ai dit… il se passe vraiment quelque chose dans tes yeux.
-Et elle ?
–Il se passe que j’te regarde. Elle s’est marrée.
-Vous faites la paire elle et toi…
-Je m’suis effondré sur l’oreiller à côté, j’ai souri. Et après je me souviens plus de grand-chose. De la lumière de temps en temps, son corps, le mien.
-Comment ça ?
-Quand on s’est réveillé, c’était la nuit suivante. »
[1] Les bouteilles.
[2] Le lit.
[3] Le miroir.
[4] Toi.
[5] Moi.
[6] Le feu.
[7] Le sommeil.
[8] Comme un temple.
[9] Le grand miroir.
[10] Qu’est-ce qu’il y a ?
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle