Cette fille – I
“Keep your ‘lectric eye on me, babe”
D.B.
« Mais en fait, c’est qui cette fille ?
-Franchement, Aïda… j’crois que j’le sais pas encore vraiment. Enfin, j’ai une intuition.
-Raconte-moi ce que tu en sais alors.
-Je peux t’en raconter des moments. Le plus fou déjà, je pense que c’est le hasa… la conjonction, disons, de la rencontre.
-Non mais Jules. Avec moi, t’embête pas. J’sais bien que « providence » ça te brûle la langue.
-D’accord. Eh ben, j’allais me corriger : pas de la rencontre mais de la revoyure.
-Comment ça ?
-J’en suis pas revenu quand je l’ai vue. Tu te souviens l’été dernier, quand je suis passé à Saragosse ?
-Oui, j’me souviens. Avec ton père c’est ça ?
-Exact. On avait pris une nuit dans un hôtel limite de luxe, au prix d’un basique.
-J’me rappelle que tu m’en avais décrit la faune, oui.
-Oui mais justement. J’crois bien que j’t’avais raconté la scène du petit-déjeuner.
-Non ? L’échauffourée ?! La fille avec qui tu viens de passer deux jours, c’est la fille de l’échauffourée ?!
-Parfaitement. Celle-là même qui avait tapé scandale sur scandale sous les grands lustres.
-Waow. J’te disais de pas t’embêter à dire providence plutôt que hasard mais là j’te l’ordonne ! Providence. Elle t’avait marqué cette fille, ça m’est v’nu direct.
-Vrai. Surtout que de la nuit avant, je m’étais réveillé très troublé. Et une heure plus tard, elle était dans la même pièce que moi sous ces lustres, à vociférer après le plus de personnes qu’elle pouvait.
-Tu avais fait un de ces rêves, tu veux dire ?
-Oui, je crois. De ceux quand j’ai… enfin. En tout cas, ses cris, ses vindictes, ça m’avait sorti de ma brume, elle m’avait joyeusement dissipé ça.
-Mais tu ne lui avais pas parlé.
-Non. En même temps elle s’était fait dégager assez vite après. Sauf à être du wagon… il aurait fallu que je la suive dans la rue après, et puis en fait je devais retrouver mon père.
-Donc c’que tu me dis là Jules, c’est que quand tu l’as vue y’a deux jours, elle est juste apparue de nulle part.
-C’est fou, hein ? J’avais souvent pensé à elle, à me repasser son spectacle d’indignation avec ce joli accent qui chuinte et puis…
-Alors, c’était où ?
-A deux pas d’ici Aïda, à mon pont qui a l’art de luire. Et même, au crépuscule.
-Arrête…
-Je t’assure.
-Tu te rends comptes ? Tu l’as vue une fois il y a des mois maintenant, et elle apparaît ici à des milliers de kilomètres de Saragosse, sur ce pont de Brest dont tu me parles tout le temps ?
-Je sais ! Enfin, je sais… j’ai quand même eu du mal à y croire sur le moment, et avec la luminosité qui baissait, j’ai dû me pincer deux fois. C’est un peu l’heure de la journée à laquelle j’me sens comme entrer dans un état second alors, au début, clairement j’ai cru halluciner.
-Olala… Raconte, vite, je veux tout savoir de ces deux jours !
-Tout j’sais pas si j’te dirai tout mais… et puis ça a été un tel flux continu, d’instants.
-Allez Jules, fais pas le pudique, ça t’ressemble pas ! T’as au moins les grandes lignes qui doivent te revenir.
-Oui oui Aïda.
-Non mais c’est complètement fou ! Encore plus que quand on a croisé ce vieux chilien à peu d’heure l’autre nuit.
-Ça c’est sûr que c’était pas mal aussi. Et justement.
-Justement quoi ?
-Ben, elle… elle vient du pays à côté. En même temps quand elle avait hurlé après les cochons au petit-déjeuner, avec cet accent immanquable…
-Jules, je sais pas comment tu me perçois là, mais je suis à deux doigts de t’attraper par le cou et te secouer pour que tu m’craches le morceau.
-Aha. D’accord, d’accord ! Bon… j’commençais de marcher sur le pont, air frais, la lune pas tout à fait pleine j’crois, et le crépuscule qui lui passait le relais. A chaque fois je marche du même côté mais tu sais, face aux voitures car la hauteur sur la rivière à cet endroit…
-Oui bon, ça tu m’en as parlé cent fois. Cette fille !
-Y’avait quelqu’un cinquante mètres devant, mais même en traînant à regarder le violet dans le ciel -pour fuir les phares et regards des voitures- je voyais que je la rattrapais, cette ombre. Au milieu du pont, chose faite, c’est une fille. Son long manteau marin et la capuche rembourrée à l’intérieur blanc, ça laissait croire à d’l’épaisseur.
-Mais ?
-Plus tard dans la nuit, quand elle a enlevé son manteau…
-Et tout le reste ?
-Quand elle a enlevé son manteau, déjà, j’ai vu qu’elle était taillée comme une statue, silhouette effilée.
-Encore une de tes phrases sorties de nulle part.
-Si tu le dis Aïda ! Comme cette fille en tout cas. Je lui vois les cheveux noirs, l’éclat des phares sur les montures de ses lunettes. Et quelques reflets argent ou blanc.
-Et t’as vu tout ça rien qu’en passant ?
-Eh ! Le temps de la rattraper, de la dépasser. Et puis tu sais comment c’est, t’as quelqu’un devant, de dos, tu veux le passer et avoir le champ libre, et même parfois voir un visage.
-Et alors, ce visage ?
-J’admets, j’ai voulu le voir. Je ne sais toujours pas pourquoi d’ailleurs, mais j’ai voulu. Le trottoir est étroit quand t’as les voitures qui frôlent, alors j’ai fait comme s’il fallait lui parler. Mon pardon l’a interrompue, elle a sursauté un peu comme une chatte à qui on touche le ventre, et j’me suis ramassé un de ces regards ! L’œil électrique.
-Décris-le moi !
-Attends ! Du coup je souris aussi maladroitement que malhonnêtement, je passe et j’pars devant. Son visage, c’est là que j’ai cru halluciner. J’me suis dit c’est pas possible, arrête tes bêtises. Mais au bout de dix mètres, son visage je l’ai clairement remis. Puis j’ai pas pu résister au fait de savoir. Il fallait que je sache alors j’ai continué à peine et je me suis accoudé sur le muret face au crépuscule.
Oui comme je l’fais tout le temps mais pour une fois, c’était qu’un prétexte. J’ai sorti mon téléphone, fait mine de regarder l’écran. Que du flanc, j’avais plus de batterie. J’ai quand même fait mine de taper un message, jusqu’à ce qu’elle arrive à mon niveau.
-Et ?
-Elle s’est arrêtée aussi, à cinq mètres.
-Forcément, elle a dû trouver ça louche.
-P’t-être. On n’en a pas parlé depuis. Il faudra que j’lui demande. Enfin, j’ai pas son numéro.
-Quoi ?!
-J’y peux rien, elle est partie c’matin, comme un coup de vent en Patagonie. Elle sait où j’habite, elle a les cartes en main.
-Ou la providence, les a.
-J’te dirai quand je saurai, Aïda.
-Et sur ce pont alors ?
-J’l’ai regardée de nouveau. Y’avait encore assez de lumière, et puis les phares. Là j’ai été sûr, c’était la fille de Saragosse.
Je l’ai su d’autant plus qu’elle m’a regardé aussi, l’œil électrique encore. En fait, elle n’a plus détourné les yeux. J’ai souri, elle…
-… a tiré la gueule ?
-Tout juste. Forcément, un inconnu… Alors j’me suis dit allez, tente un truc.
-Dans la gamme ?
-De la gamme dont j’suis pas mécontent : ¡hola ! no sos de Zaragoza. ¿Verdad ?
Là l’œil électrique encore, mais ses traits se sont déliés.
Elle m’a demandé comment je savais qu’elle était argentine. Je lui ai dit que j’avais échappé à sa furie lors d’un petit déj dans un hôtel à Saragosse.
-Et ?
-Elle a éclaté de rire.
-Et après ?
-L’œil électrique encore, mais de curiosité.
On s’est rapproché un peu. Elle m’a souri, tandis que je lui causais. Ce sourire…
-Quoi ? Vas-y, décris-le ce visage à la fin !
-Son sourire, il lui fait cette courbe délirante. Un trait qui vient se surajouter à sa bouche, un vrai croissant de lune.
-J’comprends pas. Sur la joue ?
-Oui, un surajout.
-J’sais pas si ça existe ce mot.
-Je m’en fiche, son sourire me l’a inventé.
-Et le reste de son visage alors ?
-Je l’ai découvert mieux, après. Et franchement j’suis pas très bon pour décrire. Il faudrait que tu la voies. J’espère que tu la verras.
-Si la providence le veut…
-Sur ce pont, elle a voulu. Mais j’peux te dire un peu de ses yeux. Derrière des verres ronds, une sorte de grande agitation. Quand j’disais électrique, c’est vraiment ça : ils ont comme un courant dedans, une électricité qui danse. Un instant elle me voit, et celui d’après j’ai l’impression qu’elle me regarde.
-Quel charmeur…
-Et celui d’encore après, qu’elle me scrute, puis dans la seconde encore après…
-Quoi ?
-Qu’elle me déshabille.
-Là comme ça sur le pont, brut de pomme après trois mots ?
-Non, mais… j’avais l’impression d’une grande acuité, disons. De l’intense : oui, électrique.
-Et la suite alors ? Tu m’as fait cinq minutes sur les deux jours, là.
-On s’est raconté le petit déj à Saragosse et…
-Attends ! Commence par un truc déjà. Elle a un prénom cette fille ?
-‘Faut croire. J’ai même pas pensé à lui demander au début. J’étais pris par ses yeux, occupé aussi à chercher mes mots dans sa langue, et puis à lui regarder ces reflets argent dans sa chevelure noire.
-Mais malgré ça elle a quand même un prénom ?
-Oui.
-… ?
-Agustina.
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle