Ce pont au crépuscule
Depuis un certain pont de Brest, je regarde le printemps s’ouvrir. Je passe un peu en hauteur, en moteur, et je le vois qui s’évase en couleurs, en crépuscule. La lune m’observe en se levant, je m’absorbe en songes, comme si sa pâleur me réverbérait des pages. Je reverrais bien ces soirs en bord de côte. Elle déborde au château et au port, dans un débarras de rayons, de nuages violets qui s’accordent. Sur ce pont mes pensées s’évasent et c’est vague un songe, comme les bordures d’un cycle. Je bois les dorures mourantes du jour, je m’en rature des mots et parcours le rectiligne ici. Ce pont est une droite traversante, je bois le crépuscule comme une éponge. L’instant me grise. Ce pont je sais son nom maintenant, car le crépuscule me souffle et je le baptise.
Oui crépuscule, pactisons toi et moi, sur ce pont qui a l’art de luire. A la lune, il rend un peu d’obscurité. Je rentre après le pont, j’entre en crépuscule. A la jonction du violet et de l’argent, des coups du jour, des caresses naissant de cette joute. Je m’arrête un instant, essaimant, essayant de m’essaimer. Mais on ne sème pas la lune, elle nous rattrape toujours, comme pour nous habiller de son grand regard. Je suis semis alors, arrosé d’argent : sembrado, depuis le pont qui a l’art de luire.
Puis le crépuscule darde au loin, les étoiles pulluleront bientôt. Je pourrais m’imaginer mille conversations sur l’immense et noire pagination. Un porvenir pourrait se peupler, à la force des providences. A l’effort de foulées, de quelque côté que ce soit, ici ou Recouvrance. Sur le pont qui a l’art de luire, je découvre en silence ce soir, une émulsion crépusculaire. Je pourrais y lancer des idées, y dessiner des îles et n’y voir que mes désirs. Par un tour ici, une virée là-bas, je pourrais me faire réceptacle au feu d’argent. Je pourrais dériver du violet vers la grande page noire, je pourrais courir des rives de lacs, et de l’océan à eux, faire à l’aqueux des révérences. La queue d’un cycle est invisible : un tourbillon, c’est imprévisible.
Sur la droite ligne du pont qui a l’art de luire, je me contorsionne en présents à parcourir. Dans ces nuages qui fusionnent avec la nuit, je pourrais entrevoir déjà, des jeux d’ombres se projetant. La lune gonfle comme un ventre. Aspire-t-elle la pâleur des nuages ? Les sauve-t-elle ou s’en nourrit-elle pour aller se consumer dans la nuit ? Ogresse. Les yeux dans la rade une seconde, je graisse mes impressions. Je parcours l’endroit dont je sais encore si peu. Qui sait ce qui peut s’y produire, là, maintenant ? J’ai la curiosité de tout, sur le pont qui a l’art de luire. Qui sait ce qui pourrait m’y attendre. Je traverse ici la droite, et cette heure à la jonction des deux temps. Deux rives, je passe, comme tant d’autres. Deux temps, deux rives, sommes-nous le sang ou les battements ? Je veux savoir !
Alors je reviendrai, je repasserai, seul ou aux bras d’expectatives, trempé de toutes les pluies ou humide au plus fort de l’été. Je n’aurai la cupidité de rien, car la liberté me tient. Et je veux l’étreindre comme je veux la tendre à tous ceux, toutes celles, qui se sentiront de lui tenir la main.
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle