Brest-Buenos Aires - Crépuscule d'un cycle - Jean-Marie Loison-Mochon

Brest-Buenos Aires

Je peux remonter le temps pour toi, puisque tu ne t’en souviendras pas. Tu as beau avoir mon corps -ces pages- tu ne t’es pas drapé de ma mémoire. Alors je peux remonter, à jusqu’à ce soir déjà, et te raconter comment je suis entré dans la nuit.

On peut avoir d’étranges fantasmes parfois. Moi ? C’eut été de partager cela avec toi car je suis certain que cela t’aurait plu. De ? Nous envelopper ensemble du manteau de la nuit.

J’ai pris par l’envers des quelques immeubles du quartier. On appelle ça manzanas dans cette autre ville, que tu n’as pas plus connue. Comme une flèche je suis parti, dans cette rue au nom d’un révolté que tu n’as pas lu, non plus. Allez va, je te laisse avec mes références. A écumer la nuit, je me suis lancé. Le pont m’a pris plus que je ne l’ai emprunté : il m’a soudain possédé par cette vue. J’aime bien l’appeler le pont qui a l’art de luire et peu avant minuit, ça lui est un petit nom qui prend tout son sens. Sais-tu qu’une fois, une femme m’a demandé de quel côté de ce pont je vivais ? J’ai dit « du bon ». Elle a dû être rassurée de comprendre que je vivais côté centre et pas dans la zone, alors que je lui répondais juste un mot un peu plus plein d’ivresse : du bon, c’est-à-dire celui où je vis. J’aurais aimé te le dire, dans ce début de nuit, qu’il n’y a pas de bon côté. Juste celui que tu choisis et que, toujours, toujours, tu auras le droit de prendre un autre parti.

Je sais, je sais, j’écris souvent que ma patrie est la nuit et peut-être que cela est vrai, que le jour me fait parfois l’effet de l’Everest à avaler. Mais ce soir à cavaler dans les rues dorées ou noires de Brest, je t’aurais répondu que ma patrie tout comme la tienne, à toi qui me lis et habites précisément mon esprit, est celle où le désir, et l’estime, et la liberté peuvent prendre le parti de… surgir.

Or il est vrai que sur le pont qui a l’art de luire ce soir, de nuit retentissante, j’ai perçu ces notions comme des bulles invisible, confondues sûrement dans le grand manteau noir, et les lueurs de la ville. Un autre, de la ville des manzanas justement -et que tu n’as pas lu non plus- d’un soir qu’il avait laissé son corps là à l’entracte, au hasard d’un théâtre, il dit aussi avoir vu apparaître des lueurs amicales. Je te laisse à nouveau avec ça, je te laisserai élucider ces marelles de coups d’œil…

¿ Pero… sentiste ? Non, tu ne le parles pas encore. Mais as-tu senti à l’instant, la même allégresse que j’ai eue sur ce pont ?

Le souffle chahuté, la noirceur et ses reflets de rivière en dessous, comme des lucioles qui m’ont soudain habité. A crapahuter du cœur, les battements se mêlant à la nuit. Essaie un soir toi aussi. Pour que ça monte, tu n’auras pas à lutter longtemps. Sur les hauteurs du pont qui a l’art de luire !

Bien sûr, à toi qui n’as pas toute ma mémoire mais seulement un peu, et ce corps, tu n’es peut-être pas secoué par l’écho. Mais je peux t’en dire. A l’encre, je peux t’enduire de cette nuit d’où je t’écris, te faire effleurer pourquoi tout concourt à me faire me souvenir. A la nuit, les rues d’une autre ville portuaire. Non, pas encore celle des barrios près du Rio. Non, plus près, à la quasi même distance de la Lune, et tu la connais. Elle a pris le nom du bateau que l’on y construisit, ou encore celui du côté de l’horizon où le soleil se lève. Tu n’as pas entendu, peut-être pas encore, de ces tours à feu… Je pourrais jouer à t’écrire des choses de détours, à te détourer des choses, à spéculer sur le fait que ces tours, celle-là dont je te parle : soit un reposoir au soleil pour qu’il puisse voir entrer en rade. Mais va donc un jour toi-même, à la découverte de cette tour, dans cette ville que tu penses connaître. Car je l’ai connue davantage que toi, j’ai pris le temps de l’arpenter, de l’aimer bien qu’on la dise aux murs laids car détruite aussi en son temps, comme celle-ci d’où je cours la nuit, d’où je t’écris.

Ce soir j’ai digressé dans la ville comme dans ce que je te raconte de la nuit. Car aller dans la nuit, c’est faire une digression.

Je me suis engagé dans des rues en pente, que je ne connaissais pas. A toute vitesse j’ai… abusé des mots en moi. Mais je crois bien que cette phrase a commencé là. J’ai rué dans les descentes, et la lune m’y a encouragé. J’ai dû contrevenir à l’idée que des gens du jour se font de la ville des minuits, élégante et silencieuse ici ou là, sombre, ou là encore lumineuse. Car la crasse d’un de ces esprits, qui a bien pris précaution de se cacher après (trop apeuré par la nuit) … La crasse, on me l’a jetée dessus, des déchets par la fenêtre. Certains feraient mieux de la passer, la fenêtre. Se jeter dans la nuit, se jeter à l’assaut de ces espaces désertés par tant de monde. J’ai tâché d’oublier dans l’instant, ce que l’on venait de me faire. Sans l’oublier, l’écarter, ce geste médiocre que j’ai reçu, il m’aurait aussi arraché de l’atmosphère de la nuit comme des bras d‘une femme. Or je ne voulais pas perdre ce canal qui me relie à elle : la course qui m’emmenait Sud, vers la rade.

Et je… radoterais avec mes villes mais la lune, la nuit, tardive, en foulées sombres, j’en ai ressenti un autre automne, à Buenos Aires. Il était tard mais après m’être gavé d’encre et d’appétit, j’avais pris mes clefs, armé de seulement de quoi fuir, mes jambes, et j’étais allé balader mon ivresse d’être plus esseulé que seul, d’être en ces lieux du pays d’argent. J’étais pauvre en tout, y compris dans ce que j’aurais pu t’en écrire alors, mais riche de cette heure à tirer des bords entre les avenues, quitter le Centro et couper San Telmo, Puerto Madero, Palermo. Tout finissait par « -oh » comme pour marquer, sûrement, mon étonnement répété, l’ébahissement que je savourais. C’était une heure à laquelle le monde appartient à d’autres, des errants, des videurs, des portiers, des taxis assoupis car bercés par des radios ne leur annonçant pas, sûrement, que plus personne ne viendrait. Et puis des groupes pleins d’ivresse, de filles voulant se montrer presque plus nues que la Lune là-haut. Mais ça, personne ne peut le faire, le sais-tu ? Car elle nous habille toujours de son grand regard.

J’étais passé dans des parcs, le long des grandes avenues qui au jour sont des jungles de véhicules. Or, à cette heure fugitive… j’étais l’un des seuls mouvements qui les habitaient comme si mon tour était un réceptacle à la Lune, à la nuit, à la marée de pouls et battements que ma foulée épousait, sur le béton. Je revois des employés d’hôtel balayer devant leur porte, après que des clochards eurent passé. Eux étaient vivaces comme moi, enivrés aussi mais autrement. Avant d’être à nouveau livrés au jour le lendemain, inertes ou ralentis par on ne sait quel maléfice moral ou social. Esa especie de no sé qué. Mais oui je sais, que tu ne le parles pas encore. Cette espèce de je ne sais quoi, la nuit l’a, c’est vrai. Ou du moins je l’ai, quand elle est là. Tu pourrais croire que je parle d’une femme, n’est-ce pas ? C’est tout comme.

J’aurais aimé t’avoir là, devant, à côté, te montrer, simplement te montrer, et ne rien te dire de plus sur l’instant. A Brest ou Buenos Aires, les sols luisants de là-bas, de petits carreaux que la pluie venait d’arroser. Et ce soir ici j’ai goûté aux mêmes parfums d’humide, dans un froid plus ferme. De cette nuit dans la capitale argentine, j’aurais pu ramener ces mots qui m’ont habité ce soir à Brest, au bout d’un peu d’effort, de souffle, de pouls, de ports de commerce ou d’immenses monstres de mer en chantier. Ils me sont apparus distinctement quand j’ai commencé de m’isoler comme en ces lignes, dans les zones industrieuses, ils ont paru se dessiner aux abords des silos mais surtout quand les lampadaires se faisaient presque silencieux. Et comme si la nuit m’avait lancé… comme si plusieurs temps se confondaient, comme trois villes portuaires… quand la nuit m’a lancé : habitue-toi à la pénombre.

Et je peux te le dire, cette phrase est montée en moi, répétitive, insistante, persistante. Habitue-toi à la pénombre ! Et j’ai grimpé les remparts anciens, j’ai resquillé dans des rues connues de peu. Je suis monté, la phrase montait.

Et puis dans un square, une femme, un homme, comme à se rhabiller. Elle m’a regardé d’un air lointain, dans un étonnement d’alcool, d’incertitude. Je suis venu vite vers eux, je ne pouvais que passer près d’eux. Je ne sais pas ce qui lui a pris de me dire « mais monsieur, c’est pas une heure pour » … je suis passé trop vite pour ses réflexes altérés, ou désaltérés. Qu’est-ce que je fais là ? Mais je ne fais que passer, et pourquoi y aurait-il une heure plus pour ceci que pour cela ?

De l’intérieur j’ai sans cesse senti la phrase gonfler, onduler, comme une houle au large sûrement au même moment. Habitue-toi à la pénombre. Me suis-tu encore ?

Une autre phrase m’a rattrapé, et je voulais te la dire : passer, te la faire passer. J’ai parcouru les hauteurs de la rivière, évité des groupes dont l’humeur un peu mâle ou mesquine me proposait des bras de fer. Les jambes d’argent, le cœur de Brest, mille canaux me menant de ville en ville et de phrases en allégresse. Sous la Lune en phase avec mon mouvement, j’ai senti la phrase encore. Habitue-toi à la pénombre. Et sous le pont qui a l’art de luire, à penser à cette île qu’à l’été j’avais caressée, qui m’avait rendu haletant d’usure. Je perçus… c’est un peu de ces fois comme quand tu crois que le temps s’arrête. J’ai regardé la nuit encore, les reflets de la Lune tomber sur des corps imaginaires, ou imaginés par un passé, un présent. Je me suis dit quelle allégresse ! je me suis dit beaucoup de flou, à m’en sentir presque d’une folie. Oui, fou, à penser de la pénombre… à penser d’elle oui, à l’allégresse, à presque lui dire qu’elle est belle, la témérité de ta beauté. Habitue-toi à la pénombre. Habillée sous la Lune. Moi habité par la nuit j’en ai presque fini alors, à l’escalier la phrase n’a pas cessé, et complète, complice, n’a pas cessé de revenir. Je veux te la dire. De la nuit il est monté mille fois en moi, cet élan de phrases que je veux te laisser.

Habitue-toi à la pénombre, habille-toi du chant des ombres

Comme cette fois sur l’île à l’été ! Cet élan de deux phrases m’a caressé les idées. Je crois bien que c’est ça l’allégresse, d’être porté, d’émerger.

Habitue-toi à la pénombre, habille-toi du chant des ombres

J’ai beaucoup digressé, je sais. Trois villes, la nuit, l’automne, une île et son corps à l’été, l’illusion dans les veines de corps dans la nuit. Je voulais t’écrire, en fait, que j’ai été une île ce soir.

Et puisque tu possèdes mon corps, peut-être sens-tu l’écho, maintenant que je t’ai raconté. Les phrases répétitives, comme dans le pouls qui redescendait, redescendait, mon sang, ton sang : l’encre qui nous lie. De cette phrase qui m’a parlé de je ne sais où, de Brest à Buenos Aires, d’avoir tutoyé la nuit.

Habitue-toi à la pénombre, habille-toi du chant des ombres

Habitue-toi à la pénombre, habille-toi du chant des ombres

Habitue-toi… habille-toi du chant des ombres

Habitue-toi à la pénombre, … chant des ombres

… à la pénombre, … du chant des ombres

Habitue-toi à la pénombre, habille-toi du chant des ombres

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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