Adresse au chat noir
Extrait du carnet de Jules
« M’étreindre serait une première amorce de réponse.
A cette urgence »
Agustina
Ce chat noir me suit. Et moi que lui suis-je ? Qu’est-ce que j’y pige aux symboles ? Je m’y piège ou mes espoirs s’y piègent. Ce chat noir me suit et je ne saisis pas ce qu’il veut me dire. Est-il une ombre, mon ombre ? Est-il une vie, deux vies, trois vies ?
Voilà trois fois que je m’aperçois qu’il me suit. Et pourquoi pas quatre…
La première fois qu’il m’a surpris c’était un soir sur Corrientes, à Buenos Aires. Je cherchais la quiétude face à l’incessante humeur de semaine du Centro. A ton café, Gato negro, je suis revenu. Au bras d’une femme que je nommais phalène. Phalène as-tu voulu t’allier au chat noir pour me dire… ?
La deuxième fois, c’était dans une autre ville portuaire. Lorient me l’a fait apparaître au pied de mon immeuble, à la porte d’un ancien magasin dont l’enseigne disait « Pavillon noir ». Bon dieu d’histoire comme dirait l’autre, en m’apercevant que ce magasin vendait des instruments de musique. A l’imparfait car pavillon baissé. Était-ce une façon, chat noir, de me dire qu’avec la femme de ce temps, le concert était fini ? Ou de m’en remettre à mon drapeau noir, à un genre d’anarchie du désir ? J’ai mis le temps, tu as eu le temps de miauler tant et tant ailleurs sûrement. Mais t’entêtant tu es reparu, chez Aïda.
Tu martyrisais tes pattes, tu t’arrachais les griffes, ensanglantais les murs. Moi j’en aurais sangloté pour toi. J’ensanglantais les pages alors, d’encre à l’anarchie du désir, quand pas une de mes griffes ne convoitait notre amie commune. Je te la laisse, elle et ses caresses ! Mais prête-la moi quand même : cette fille de juillet aussi, est précieuse.
Chat noir voilà trois apparitions et trois filles de juillet. Sûrement as-tu voulu déjouer les mois ou te jouer de moi. Car Agu n’est pas d’été mais d’hiver. Quoiqu’en Argentine, l’été soit notre hiver. Ah chat noir tu me fatigues ! Et tu ne dis rien. Bien sûr que tu ne dis rien, tu miaulerais et puis dans ce café de Nantes, tu signerais. Agu et moi on ne pourrait que s’ignorer. Ce sont de ces histoires qui sinuent et y vont tout droit. Vers la fin et la flamboyance, avant.
Alors avant la fin, on proclame du désir. Chat noir, est-ce ce que tu réclames de moi ? M’es-tu totem ou mets-tu sur mes chemins des mèches à poudrières ? ça pour hier, tes apparitions auraient toutes tendance à le devenir. Et tu saupoudres en noir, ma vie, de tes pelages et apparitions. A feu et à sang, petit animal aux couleurs d’un drapeau. D’un drapeau sans couleur en fait, que celui de la liberté, de la nuit, de ces quatre femmes. A feu et à sang, et avant d’en sangloter, avec de ces étreintes ensanglantées. Ensemble, hantés par le désir, ensemble tenu par la sangle émérite de ces rites-là qu’on dit tendresse, ou affection ou amour. Et puis avant de s’étendre dans le sommeil, aller, revenir, aller, revenir. Comme toi qui reviens dans ma vie incessamment. En elle, en moi, aller, revenir, des allées et venues de désir, de chant du libre, à feu et à sang, d’un volcan aux sources de la vie. La fente est un puits comme un autre, ferrugineuse de nous. Elle enfante un instant, un instant seulement. A feu et à sang, être ensemble flamboyance. Ne pas aboyer en cet instant, non, cela t’effraierait. Alors en frère de désir, fermentons. Enfermons nos désirs dans ton pelage noir. A feu et à sang, à s’en blottir l’un contre l’autre. Et semble-t-il pour la dernière fois. Avant de s’éteindre dans la fin, s’étreindre, comme une dernière amorce tentée, une dernière amarre tentant de nous avoir. A mort, amar, amor, je pars. A mort, amar, amor, tu partiras. Amorce à l’amour, s’étreindre, amorce à la fin et s’éteindre. A ta moue morcelée de larmes, à tes yeux qui ont semé de la mort par tristesse, et de l’amour, de ces amours qui ne se confessent pas. Ce qu’on froisse à avoir peur ! Ce qu’on froisse à devoir partir ! Comme si l’on devait jamais partir, seul. Chat noir, tu me suis et que t’essaies-tu à me dire ? Je ne te suis pas, ou du moins j’essaie. Je m’essaime et celles-là m’aiment ou non. D’un même air de mort dans l’âme, d’un même air d’amorce de réponse. Je ne sais pas quelle amorce de réponse il y a, à trouver cette note. Est-elle de ta griffe, chat noir ? Cette note qui me fait lire que « m’étreindre serait une première amorce de réponse. A cette urgence ? ». Quelle urgence y avait-il à partir ? Chat noir, dis-moi. Moi tout ce que j’en déduis c’est qu’encore, la fin m’a pris à partie.
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle