Vos y yo – version traduite
Voici la version traduite ou du moins, avec les mots espagnols d’Agustina remplacés par du français. Le style et ses expressions, y compris syntaxes, grammaire, orthographe imprécises, sont conservés.
Jules,
J’ai pas eu le courage, je sais. Tu as dit que tu voulais pas que je t’appelle après cette dernière… cette dernière étreinte. Etreinte ? J’ai pas de dictionnaire avec moi pour les mots qui me manquent en français. Mais je ne sais pas non plus si j’ai de dictionnaire pour t’expliquer… je suis sûre que tu voudrais des justifications, que je t’explique tout, bien, propre. Mais je sais pas faire, propre, et ça existe pas dans la vie ça, propre. On le sait, non ?
Crois pas que je saigne pas, j’ai si mal ces jours-ci. Ça me fait si mal. Mes doigts, là ils ont du mal à tenir le crayon, parce qu’il fait froid où je suis, et aussi parce que ça me brûle, de te dire que la dernière fois, notre étreinte, le sexe à minuit, oui… que la dernière fois c’était bien la dernière fois. Tu avais raison. Mais tu as souvent eu raison sur moi, tu savais me lire même quand je voulais te cacher ma page. Je sais que j’ai joué à cache-cache. Escondido qu’on dit dans mon pays. Et maintenant qu’on se dit au revoir…
C’était excitant au début, de jouer à Cache-cache, non ? Tu pouvais pas m’appeler, m’écrire. Je venais, je te faisais la surprise. Tu m’attendais. J’aimais bien que tu m’attends au début. Après, moi aussi j’ai attendu de nous mais je pouvais pas trop non plus. Je nous ai pas tendu un piège, j’ai donné tout ce que je pouvais. Je sais, tu penses que c’était pas beaucoup, pas assez, que je me suis pas… ouverte ? Exposée à toi.
Pourtant, même si je pouvais pas tout te dire, te montrer, tu m’as découverte quand même, et même au-delà, au-delà, de ce que je pouvais montrer. Tu vas peut-être dire que ça n’a servi à rien, maintenant que je pars, que je suis partie. Mais crois-moi, si… tu m’as apaisée, des fois, même si des fois j’avais le mal-être, d’être prise entre l’ambition qu’on mène avec mon groupe et… toi.
Mais tu m’as aussi apaisée en me redonnant de l’espoir. Avant toi, il n’y avait plus eu beaucoup de monde. Du moins après Francisco. Je n’y croyais plus à tout ça, le désir, la tendresse et l’amour. J’avais fait le deuil, je crois, et je ne pensais plus que vivre avec mes amis, et ceux avec qui je vais réaliser mon ambition.
Toi, tu es arrivé, tu as mis le bazar, comme une tornade. Tu es ma tornade, Jules. Mais je suis revenue au calme, je suis concentrée sur ces choses dont j’ai jamais pu te parler. Enfin… tu sais.
Oui, tu savais qu’il y avait des morceaux de moi où tu pouvais pas venir. En tout cas, peut-être que tu vas penser que c’est cruel mais pour l’amour, je crois que tu as ressuscité quelque chose en moi. Et que si je reviens d’ici, qu’on revient vivants, je… je ne veux pas te faire espérer. Tu ne dois pas m’attendre, tu ne dois plus. Tu ne dois plus espérer, d’accord ? L’espoir c’est utile mais seulement quand on peut faire quelque chose avec. Je sais, je sais bien, je sais bien, que t’es pas d’accord. Que tu dirais que la volonté, ça fait que des choses arrivent. Mais il y a une différence entre l’espoir et la volonté, mon Jules. L’espoir, c’est quand on ressent. La volonté… c’est pour la réalité. Je sais oui, je sais que tu serais encore pas d’accord, mais bon.
Pour l’amour, tu m’as redonné espoir. Je dis pas que je reviendrai à Brest un jour, après tout ça. Peut-être même que tu seras parti. Et il faut que tu partes de moi, et que moi je parte de toi. C’est pour ça que je t’écris. Pas pour te repousser, mais pour te dire tout, et que tu peux… que tu puisses… partir. Pas apaisé maintenant, mais un jour si. Tout ça je pouvais pas te le dire en vrai, et de toute façon tu aurais pas pu l’entendre. Tu aurais lutté. Je sais bien que tu es pas calme ou ennuyeux comme je l’ai dit des fois, je sais bien que tu te serais battu, que tu aurais lutté. Mais en te disant que tu étais calme, que tu n’avais pas la folie, j’essayais aussi de me le dire à moi-même, pour à propos de toi, pour que ce soit plus facile de partir de toi. C’était pas volontaire, et je le comprends maintenant avec la distance. Je suis désolée si je t’ai blessé avec mes jugements, ou ces idées fausses. Mais au fond, ça m’a aidé à partir. Désolée.
Pour l’amour… je me sentais peut-être pas prête avec toi. Il me manquait quelque chose quand même. Peut-être que ça viendra avec un autre, si on revient d’ici, après tout ça. Alors ce sera grâce à toi, qui m’a ouvert de nouveau ce chemin-là. Je sais, c’est cruel. Mais c’est quelque chose de positif, que je dis.
Peut-être que je ne me sentais pas assez en… sécurité ? Sécurité, avec toi, dans les émotions.
Mais peut-être aussi que c’est parce que je devais partir, pour ici, et que la distance entre nous, elle ne me rassurait pas. Je suis désolée, je sais que c’est moi qui a pas eu confiance en toi, en nous. Je ne sais pas si on peut dire qu’il y a eu nous… mais je veux que tu saches…. je veux que tu sais, que tu te rappelles, le premier jour à la plage, à la baie de Audierne. Je t’avais dit, déjà, quand tu as vu j’étais troublée par que on dise qu’on était ensemble… je t’ai dit, que c’était quelque chose de difficile pour moi, mais que je devais trouver la solution toute seule.
Je sais… tu vas dire que j’ai tout fait toute seule, que je suis venue, repartie, que j’ai douté, que je suis partie. Comme une étincelle ou une comète. Mais tu sais que mon surnom justement, c’est ça, étincelle. Etincelle. Alors il faut pas que tu es déçu, justement.
C’était écrit, que j’allais partir. Même, pardon mais j’ai lu tes poèmes en cachette, des fois. Je pouvais lire que tu le savais, inconsciemment. Relis ce que tu as écrit : un vélo dans la nuit, la rivalité des vagues, théorème citadin… je les ai copiés, gardés, parce que je les aimais. Mais ils disaient bien ça aussi, au fond. Que j’allais partir. C’était beau, j’aimais beaucoup. Après, je comprenais moins, peut-être 30%… je te comprenais de moins en moins. Mais c’est peut-être aussi que je savais que j’allais partir, alors je faisais exprès de me dire que je te comprenais pas. J’ai pas joué avec toi, j’étais sincère. Mais inconsciemment, je crois que j’essayais de me convaincre que tu n’étais pas assez intéressant, fort, spontané, différent de moi… oui que tu étais trop similaire à moi pour que je t’admire, oui. J’essayais de me convaincre pour pouvoir partir de toi, parce qu’avec ma vie, la distance… j’avais du mal-être. J’aime pas ce mot. Je sais que tu voudrais jouer avec. J’ai la subtilité tu sais : je sais que tu dirais « non, pas mal-être, Agu’. Du mal à être toi-même avec moi ». Ce serait vrai. J’arrivais pas. J’ai essayé. J’ai essayé d’être moi-même et te comprendre quand tu parlais, dans ce que tu écrivais. Mais j’ai pas réussi parce que quand même, des fois tu es compliqué. Tu dis que moi c’est difficile de savoir ce que j’ai dans la tête, dans la tête, mais toi c’est pas mieux. Je sais bien, je sais bien, que tu dirais que je t’ai tendu, avec la distance que j’ai mis. C’est vrai aussi sûrement, je veux bien encore dire que tu as raison.
Mais des fois on s’est compris aussi, et c’est pour ça que je revenais, tout le temps. Peut-être aussi pour cela, pour ça, que tu me laissais revenir à chaque fois que je m’en allais. On espérait tous les deux qu’on se comprend plus, plus souvent, et qu’on se connaît mieux. Des fois je me dis qu’avec toute la distance, et que je devais partir pour mon groupe, ça pouvait pas marcher vos y yo, que j’aurais eu besoin qu’on soit amis, qu’on se découvre avant de commencer quelque chose. Y’avait quelque chose, quelque chose de profond et sincère entre nous oui, comme à la dernière étreinte. Si longue… si… je me suis sentie protégée cette fois-là, c’est vrai. Et partagée, vraiment. Mais j’aurais eu besoin de te connaître de avant, avant que tu sois mon amant. Je sais ce que tu dirais, tu me l’as dit même une fois. « Des amis ? Mais des amis t’en as plein déjà. Et est-ce que t’as envie d’avoir une histoire d’amour avec ces amis ? » et tu disais que je faisais « l’audacieuse » mais que en fait j’ai besoin d’être rassurée et dans la sécurité. Qu’est-ce que tu veux que je dise ? Oui c’est vrai. Je suis audacieuse dans la vie, mais quand je me suis brûlée une fois… Ce n’est pas la même chose. Il y a une encre… oui il y a une encre comme un tatouage, en moi, du passé peut-être. Une encre du passé, et quand c’est comme ça, je veux plus être audacieuse.
Il est beau en français, le mot de l’audace. Audacieuse ! A Brest, y’avait plein de gens qui disaient « proactif » ou « proactive », pourquoi ils utilisent des mots moches comme ça ? Je sais que c’est pas ta langue non plus, que t’aimes pas. C’est la langue ou le vocabulaire des gens qui ont besoin de se justifier de qui ils sont, de la place que ils ont dans la société, qu’ils veulent « s’investir ». Moi je crois, et je crois que toi aussi tu crois, que s’investir dans la vie, c’est vivre comme on pense, c’est ne pas se justifier. J’ai aimé ça, beaucoup, chez toi. Au début. Encore une fois, on était similaires et peut-être trop, comme là. J’aimais beaucoup et puis ça m’a rendu triste après, de voir que je t’ai fait changer. Tu le sais, je le sais. Je le voulais pas mais c’est arrivé.
Tu avais peur que je ne reviens plus, que je pars pour toujours. Alors tu étais plus tout à fait toi-même avec moi, tu voulais tout faire pour que je me sens bien, à l’aise, comme dans une vie que je sais pas si j’aurai.
Je sais que c’est ton naturel aussi, de te soucier des autres, de ceux que tu aimes. Mais je sais aussi que ce que tu as vécu avant… je sais aussi que ce que je t’ai fait, c’est activer de nouveau… activer ce que tu avais vécu de mauvais, de mauvais avec cette autre femme avant. Je t’ai fait peur quand je partais, revenais, repartais, et ça t’a fait changer un peu. Ça t’a remis dans la douleur de ton passé. Ça me fait penser à cette chanson que tu m’avais fait écouter, c’était… on n’était pas naturels, on n’était pas nous-mêmes[1] ou je sais plus, aussi… je n’étais pas investie alors efface tes larmes[2]. Mais si, j’ai voulu être investie avec toi, vraiment. Je pouvais juste pas beaucoup te donner, te donner, pas beaucoup plus de moi dans ces circonstances. Dans ces circonstances de distance, de… de je ne sais quoi, je ne sais pas. Je sais que tu as pas aimé, que je dis je ne sais pas souvent, que ça te faisait penser beaucoup à cette autre femme, cette autre femme, que c’est toi qui l’avais quittée, et que tu savais pas pourquoi tu l’avais quittée. Pardon mais j’avais lu ce texte en cachette dans ton cahier, quand tu dormais. On dirait… on dira ? Que tu lui écrivais une lettre, comme moi aujourd’hui. Et tu lui écrivais : je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas. Mais je pars et je ne sais pas non plus, pour de vrai, pourquoi vraiment. C’est comme ça, c’est tout. Des fois il faut s’en aller. Je sais ça paraît cruel et je ne veux pas te blesser. Dans d’autres circonstances on aurait… j’aurais… mais je ne veux pas te faire espérer, et je ne dois pas douter ces jours-ci. Ces jours-ci je dois être avec mon groupe à 100%. Alors je t’écris ces choses autant pour toi, que pour moi. Je n’ai pas de raison vraie de pourquoi je pars de toi, j’ai juste plein de moments dans la tête que je peux dire, qui peuvent (peuvent ? puissent) dire quelque chose de toi, de nous, de pourquoi je pars.
Je ne peux pas tout éclaircir. Et tu es sûrement triste comme je suis triste… tu l’as senti que je partais, le jour du Nouvel An. Le sexe… ça ne ment pas des fois. C’est vrai que j’étais un peu gênée de le faire comme on l’a fait, avec le sang… mais tu as senti aussi que je me suis perdu, pendant que tu étais en moi. Je ne peux pas faire semblant, c’est vrai. Et puis ça sert à rien de faire semblant, non ? On fait plus de mal encore quand tout finit. Et moi je savais que j’allais devoir partir. Ce jour-là, on a eu l’information que… enfin, tu sauras peut-être un jour.
Je savais que je devais partir pour ici, maintenant. C’est mystérieux je sais, mais je t’ai déjà dit : c’est pour ta sécurité. Je suis désolée si tu m’as sentie loin. C’était pas volontaire. Je te désirais vraiment, je te désire toujours mais la réalité qui allait venir, elle m’a attrapée et j’ai plus su faire… ça m’est souvent arrivé, que le futur il me prend comme ça, qu’il m’étouffe. C’est peut-être aussi pour ça que je te dis que je pouvais pas me projeter avec toi. Arrête Jules, tu as réponse à tout je sais, tu dirais : pourquoi tu veux te projeter alors que tu évites de vivre l’instant présent ? Bien, c’est rationnel, très juste Jules. Mais tu sais que ça fonctionne pas comme ça. C’est une confiance que je… enfin. Oui je suis vraiment désolée pour ce soir-là, car tu as dû avoir l’impression que je m’en foutais de toi, que je te laissais prendre ce que tu voulais avant la fin. Mais c’était pas ça. C’est juste le futur qui… j’ai été encore plus désolée après, quand je me suis souvenue que tu avais… que ça t’était déjà arrivé il y a des années, le même soir ? Je me rappelle, que tu m’avais raconté cette… scène ? Toi et cette femme, ce miroir. Et je me souviendrai toujours des mots que tu as dit, et je suis désolée que tu as senti ça avec moi. Tu as dit que dans le miroir, elle te regardait pas, qu’elle était absente. Qu’elle était… oui, c’est ça, tu as dit… qu’elle avait tombé dans le blanc de ses propres yeux. Je crois que j’étais différente de cette fille, je suis même sûre. Moi, je me soucie de toi, encore maintenant. Mais ce soir-là si j’ai eu l’air ailleurs au-dessus de toi… je sais pas, c’était comme si mon esprit il a parti ailleurs et je pouvais rien faire. La peur du futur peut-être. Devoir réaliser ce futur, et aussi un futur sans toi.
Même si j’écris ça du futur, à propos du futur, tu sais que je me suis demandé, des fois. Si toi et moi on était le futur. Je me souviens quand tu étais même prêt à renoncer à ce que tu voulais, pour moi. Ça n’a pas de sens, non ? Si on fait le compte de ces années, tu m’as si peu vue et quand je te disais que moi les enfants, … je savais pas, toi tu disais que ce n’était pas grave. Ce que je trouve fou, c’est que je crois que… que tu étais sincère. Ça aussi je l’aimais beaucoup chez toi, que tu as pas une idée arrêtée du futur. Que le futur c’est ce qui arrive, que tu avais dit une fois. Alors je crois que oui, tu étais sincère quand tu disais que c’était pas grave si tu l’étais pas, père, si tu étais avec moi. Et maintenant que on l’est pas, que penses-tu ? Tu sais que je me suis posé la question de l’enfant, de si je pouvais te laisser approcher autant de moi. De mon futur. Parce que je t’ai fait revivre aussi, une autre scène de ta vie, que m’as dit depuis. J’ai jamais aimé qu’on pose la main sur mon ventre.
Tu m’avais dit chatte noire pour ça, parce que les chats non plus ils aiment pas ça. Quand tu me le faisais. Quand tu me le faisais au début j’avais des frissons, je supportais pas. Toi tu disais que ça t’avait fait ça il y a longtemps, mais que depuis tu pouvais tolérer. Je sais pas le sens, car tu es un chat noir, un mâle. Tu disais que c’est depuis que tu es plus libéré avec ton corps, avec les autres. Ça dépend peut-être encore de quels autres ?
En tout cas je me suis posé la question pour moi et je t’ai fait revivre la scène, pardon encore, de quand une femme t’avait dit tu as remarqué que tu mets tout le temps ta main sur mon ventre ? c’était joli ce que tu lui avais répondu. Que c’était un endroit à mi-chemin, de tout. Du désir, de la tendresse, du futur. Peut-être que toi et moi aussi, on était faits pour rester à la moitié du chemin… j’ai voulu voir, et tu te souviens ? J’ai pris ta main un soir avant que on s’endort, et je l’ai mis sur mon ventre. Je voulais savoir si elle me gênait, encore. Je jouais pas avec toi, je voulais juste savoir. Je pourrais te dire, ce que j’ai ressenti. Mais je crois que maintenant, c’est pas utile, à part pour les regrets…
En ce qui concerne les enfants… j’essaie de changer de sujet mais en fait peut-être que ça va être pire. Tant pis, désolée. Tu te rappelles de ma cousine ? Qui avait accouché d’un petit Paulo la toute première nuit que toi et moi… ? Je me souviens même que j’avais voulu lui envoyer un message pour lui dire bon courage, je l’avais écrit devant toi et j’avais oublié de l’envoyer parce que j’étais trop déconcentrée de toi. Et c’est que quand elle m’a écrit que ça y est, elle est mère, que je m’en ai aperçu. Ça va paraître fou ou cruel encore, mais les circonstances ou les signes sont toujours un peu cruels quand on se dit au revoir. Récemment, ils ont décidé de le baptiser et ma cousine me demande d’être la marraine, de Paulo.
Je crois que je vais jamais arriver à finir cette lettre, j’aurais mille choses à te dire. Même dans les silences, dans mes absences, j’avais tant de choses à te dire. Je sais que tu as beaucoup souffert de ces temps-là, quand j’étais loin, ou silencieuse. Je le sais parce que Aïda me l’a dit, il y a pas longtemps. Alors je te remercie, de ne pas l’avoir trop montré. Tu as tout fait pour que je me sens sans poids, tout le temps, malgré ce que tu ressentais, la tristesse. Si je n’avais pas eu mon groupe, je crois que je serais… j’aurais eu la dépendance de toi, la dépendance affective. Je voulais pas tomber dedans, et je suis désolée de voir que toi, tu as pas pu tout à fait l’éviter. Pourtant tu as été si fort, encore, en ne le montrant pas, en faisant au mieux le peu de temps que je nous donnais. Et à côté tu t’es tellement… occupé ? Tu as fait tant de choses. Je suppose que… tu dois sortir de nous complètement épuisé. Peut-être aussi sors-tu de la relation avec sentiment de pas assez. Que tu n’as pas pu me donner tout ce que tu voulais, que tu as eu l’impression que je m’en foutais de nous des fois. Que je me suis pas assez donnée, montrée. C’est vrai aussi.
Mais tu connais les raisons, même si elles sont floues peut-être. Il y a ce que je dois faire, maintenant, et il y avait le passé. J’avais peur. Je ne l’ai jamais dit comme ça. J’avais peur. C’est pourquoi je te remercie plus encore d’avoir voulu tout porter : ma peur, ton manque et ta tristesse, et tout ce qui fait ta vie aussi. Ne crois pas que je sous-estime tes efforts. Je les ai vus et peut-être même pas tous. Avec le temps qui passe, peut-être que je réaliserai plus encore.
Tu dois avoir beaucoup de frustration. C’est mauvais, tu le sais, et moi je sais que c’est inévitable. Alors c’est inutile peut-être si je le dis, mais même pour moi, je me redis, ce livre que tu m’avais fait lire, de cet auteur… je sais plus qui c’était, qui était allé en Algérie. Les matins dans le lit chez toi, je le lisais tu te rappelles ? Et il y avait quand il disait… je préfère me dire que ce qui n’a pas été, c’est ce qui ne pouvait pas être[3]. Tu la disais beaucoup cette phrase, je me souviens. Toi, tu diras que c’est de la fatalité, c’est ça ? Moi je dis que c’est de accepter le monde. Accepte les choses. Je sais que tu n’accepteras pas avant longtemps, peut-être jamais. Tu n’es pas du genre à accepter… moi… c’est moi qui pars, vers autre chose… ça me fait mal, toi, moi. Mais peut-être que je peux faire une diversion, à ma peine, parce que j’agis vers ce but, dont je peux pas te dire.
Je sais aussi que je t’ai vexé l’autre fois, quand j’ai dit que tu étais beaucoup tourné vers le passé, et que moi j’étais tournée vers l’avenir. Ne pas accepter, c’est un peu rester dans le passé quand même, tu crois pas ? Mais je sais bien, que tu ne regardes pas le passé pour le passé…. je disais aussi ça pour… pas pour te blesser, même si c’est arrivé, mais pour commencer à mettre la distance necesaria pour partir. L’élan nécessaire, pour partir. Je sais pas si j’en ai pris assez… pour toi comme pour moi.
« Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?
-Je prends mon élan [4]» c’est joli ça aussi… c’est le mot élan qui m’y fait penser. Tu saurais de qui c’était, toi. Moi je n’ai que les mots et pas la référence. Face à toi, faire cette lettre, la dire… je crois que je les aurais même pas eus, les mots.
Je te remercie d’avoir respecté mes silences, mes distances. C’est aussi ce qui me faisait me sentir en confiance, avec toi. Je sais, pas en confiance pour tout, ou pour le futur mais… oui je sais. Tu es sûrement plus optimiste que moi. Je me souviens quand on parlait de la politique une fois, tu m’as coupé et tu t’es mis à chanter. Toi, chanter ! Cette chanson de il y a longtemps « mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente ». Tu voulais me faire passer un message, c’est ça ? Tu disais qu’on ne peut pas mettre le monde à feu et à sang. Moi j’ai l’impression qu’à chaque fois que je suis revenue, repartie, c’est ce que j’ai fait dans ton monde. Et crois-moi, ça me le fait aussi, de partir de toi. Parce que peut-être que tu commençais d’avoir une partie de moi.
Je ne suis pas sûre de vouloir suivre le message que tu me chantais. Comme je ne suis pas sûre que je pourrais écouter ou lire les messages que tu enverrais, ou tes textes dans la revue. Mais par moments, je peux pas l’éviter, la pensée de toi, car tant de choses… Oui y’a tant de choses qui me font aller à toi. Des fois c’est peut-être l’univers qui fait passer quelques lettres…
Comme ce soir-là, tu te souviens ? A Quiberon, ça t’a frappé ! Et je comprenais pas ce qui t’arrivait au début. Mon petit prince… j’aimais bien t’appeler comme ça. C’est un peu vrai, non ? T’es un p’tit bonhomme, grand pour moi, perdu sur sa planète, dans son rêve. Comme moi dans le mien. On nous le lisait beaucoup en Argentine, tu sais ? C’est drôle, de se dire qu’on a peut-être eu les mêmes histoires d’enfant dans le lit les mêmes soirs. Grâce à cet Antoine ! Il faisait déjà le pont entre nos pays, avant même qu’on le fait nous. Mais pardon, je dérive.
Je me souvenais de ce soir à Quiberon, quand je me suis allongée sur le lit en rentrant du restaurant. Toi tu t’es assis sur le petit fauteuil à côté, t’avais l’air fatigué. Et puis tout à coup, il y a eu un éclair de lumière sur ton visage ! Et tu m’as fait écouter la chanson… je reviens à la 505, tu attends allongée sur le côté, la main entre les cuisses, et le sourire… c’était peut-être un message ce soir-là, oui. En fait regarde, c’est peut-être un message même maintenant. Le chanteur il se souvient avec mélancolie, de cette fille dans cette chambre. Maintenant c’est toi, maintenant c’était moi, cette fille dans cette chambre.
Malgré tout ça, je me doute ce que tu as pu ressentir, dans les silences. Ils seront encore plus pesants maintenant, que ce soit avant ou après cette lettre, si même tu la lis un jour. Je l’ai déjà vécu, je sais. Que le silence est un poison terrible, que dedans on se met à faire mille projections, à se demander « et si ? » mais c’est pas le « et si ? » que tu aimais me dire, qu’on trouve dedans le désir. C’est le « et si ? » de… est-il seul ? Avec une autre ? En sécurité ? Pense-t-il à moi ? Combien de fois par jour ? Est-ce que je lui manque ? Est-ce qu’il est mieux sans moi ? Est-ce que j’ai bien… toutes ces questions.
J’espère qu’Aïda est auprès de toi, et qu’elle t’évitera de ces moments. C’est une fille géniale, ça me fait mal aussi de la perdre. Vous faites la paire tous les deux.
Ici, je ne suis pas seule mais… ça ne change rien. Ne va pas t’imaginer les autres hommes. Je sais, ça ne sert à rien de dire ça, tu y penseras quand même. Tout futur finit par arriver, c’est ce que tu disais souvent.
J’ai l’impression de m’adresser à toi comme si je parlais à un mort. J’espère pas. J’espère que tu me survivras longtemps, et que tu verras le monde changer pour moi.
Pour ce qui est de la solitude… Tout ça autour de la solitude, c’est paradoxal. Toi, je me souviens de ce que tu m’avais dit, et ça m’avait fait peur pour toi. Et peur vis-à-vis de moi. Tu avais fini une journée en disant que tu avais « peur que tu ne sois pas là demain matin au réveil, comme à la plage. Avant de te rencontrer, je ne me sentais pas seul ». C’est une phrase comment déjà ? Ah oui, à double tranchée, c’est ça ? Que le manque de moi te fait te sentir seul, ou que je suis tellement absente que je suis comme une allégorie de la solitude dans tes pensées. La solitude, ça vient aussi quand on a du mal à être avec soi-même, tu crois pas ? Peut-être que je cristallise la tienne alors. Toi en tout cas, je ne peux pas t’éviter, même loin et avec ceux de mon groupe. Je me sens seule de toi. Je sais, tu sauterais sur l’occasion : « alors Agu’, c’est parce que tu doutes du sens de ce que vous allez faire ». Eh… non je n’en doute pas. C’est pour le meilleur. Tu te souviens cette phrase par terre une fois ? C’était une parodie de redouter le pire. Ça disait « soupçonne-moi du meilleur ». Tu ne sais pas ce que je fais ici Jules, mais je te le demande.
Cela fait un mois maintenant, que j’ai parti. Je sais, c’était si confus. Cette dernière nuit, ce matin-là. Ça a été comme… comme toi et moi en fait. Comme d’habitude je doutais de revenir mais j’avais envie de revenir, à toi. Et quand je suis revenue, je me suis sentie rassurée, d’avoir décidé de revenir. Tu ne me donnais pas une confiance totale, de la vie, du futur avec toi. Mais ce soir-là quand t’as arrivé, j’ai senti de la sérénité, dès que j’ai vu ton visage, dès que tu m’as prise dans tes bras. C’était drôle, non ? De passer ce soir-là au bord de l’Erdre ? Enfin, amusant… je sais que tu dirais que tu souris jaune, mais que t’es chat noir. Je te connais mon Jules ! Enfin « mon » … pardon. Tu es à toi-même, et libre de te donner à qui tu veux. Mais ce que je veux dire par drôle, c’est que la ville où tu m’as vue la première fois, Zaragoza… César Augusta. Tiens, regarde ! C’est rigolo ça aussi : César Augusta, « c’est ça Agustina » t’as vu ? C’est toi qui m’as ouvert les mots dans la tête, maintenant je les vois partout, tout le temps. Et ça fait que je perds plein de temps et que je fais des phrases tout le temps ! Tu m’as contaminée Jules.
Allez. A Zaragoza, y’avait l’Ebre et là pour le dernier jour de notre dernier mois de notre dernière année, on est revenu au bord d’un cours d’eau, on est revenu près de l’Erdre, à Nantes. Y’a des airs de ressemblance, tu trouves pas ? C’est comme une fois, quand on a regardé la Penfeld depuis le pont. Qui a l’art de… de l’Harteloire ? De l’art de luire ? Jules, regarde ! Tu as tellement déformé les mots que j’ai jamais su lequel il est le vrai. En tout cas, tu avais dit quand on a quitté le pont et qu’on allait faire l’amour dans ta chambre magmatique… tu me déshabillais, tu descendais le long de mon cou, tu embrassais ma poitrine, mon sein… et j’aimais quand… et puis tout à coup tu as rigolé ! Juste une fois et tu as dit « de la Penfeld à toi et moi ici, la nuit rentre dans son lit ». J’avais rien compris ! Et tu as pas voulu m’expliquer ! Au début j’ai cru que tu m’as dit « la nuit rentre dans son livre » et… maintenant je comprends la phrase je crois.
Mais quand tu venais en moi cette nuit-là, j’arrêtais pas de me redire ta phrase Jules !
Mais maintenant, quand je repense en Zaragoza, Nantes, l’Ebre, l’Erdre, le premier jour, la dernière nuit, je me dis aussi que notre nuit, elle a rentré dans son lit. L’écho, des fois, ça fait mal mais des fois aussi, c’est beau je trouve. Je suis désolée, je passe encore du temps à faire cette page, mais je crois que c’est aussi parce que j’ai peur de raconter cette dernière nuit. Ça me brûle, Jules, elle me brûle et j’ai peur de l’approcher. Je me dis que si je te l’écris, la lettre va finir et peut-être…. Peut-être que c’est la dernière fois que je me adresse à toi.
Mon français fatigue, c’est un défi écrire toute une lettre en français. Et écrire cette nuit aussi, peut-être. Une nuit et un matin étranges. Je sais bien, je sais bien…
L’Ebre et l’Erdre… des rivières jumelles de nom moi je trouve que c’est très beau et amusant. Pour la première et la dernière que l’on s’a vu. La première et la dernière fois.
Je commence avec cette dernière fois. Cela me fait peur, Jules… mais je veux te l’écrire, car ça me fait sentir encore proche de toi un peu. Et je crois que comme d’habitude, on a les mêmes moments mais pas toujours avec la même… le même temps, on l’a ressenti en décalage.
Je le dis, de nouveau, quand tu as arrivé avec moi ce soir-là, je me suis sentie rassurée. Je voulais que ça peut continuer toi et moi, même si je savais qu’il faudrait que je pars au moins un temps pour… et puis passer le Nouvel An ensemble, on l’avait prévu alors même si c’était pas dans cette ville d’abord, c’était le calendrier. Et moi je suis comme la lune, tu sais. Je suis audacieuse, j’ai de l’éclat mais je montre mes visages les jours que j’ai prévus, les jours que je dis. Je sais que tu t’aurais moqué de moi, et que puisque le lendemain on s’est quitté après l’étreinte, après l’étreinte, c’est très étrange, bizarre. Que j’aurais pu savoir que je voulais que ça finit. Et que c’est un peu ridicule de avoir maintenu la soirée juste parce que on avait dit qu’on la passait ensemble. Mais non Jules, je savais pas. C’est sincère.
En tout cas, au début, tu as dû croire que j’étais distante quand même, je sais que j’avais l’air agitée mais on me prêtait cet appartement, et je voulais qu’il soit habitable pour nous pour la nuit. Et puis il y avait ce chat… Je sais bien, je sais bien. J’aime beaucoup les animaux tu sais, peut-être même que des fois, c’est comme une diversion, je leur donne du temps et de l’attention, parce que je suis perturbée par l’affection que j’ai, pour les autres. Je sais, je sais, je suis bien consciente de ça. En tout cas ce chat noir, il nous aura bien embêté, hein ? On peut en rire maintenant mais la nuit a été bien bien pénible avec lui qui pleurait, pleurait ! Je m’en veux de me être énervée contre lui, il se sentait juste seul et pas dans la confiance avec nous.
Quand tu as arrivé, tu as bien vu que je courais partout, alors tu as été gentil encore, et tu as pas voulu en parler. Tu as juste été voir le chat, fait semblant que j’étais pas loin, en pensées. Pourtant je te le dis, j’étais rassurée que de te voir je voulais… encore te voir. Avec la fin je sais, je sais, c’est si difficile à comprendre pour toi sûrement. Tu disais souvent qu’à chaque fois qu’on se retrouvait, tu avais l’impression que c’était la toute première fois que on se voyait, qu’on avait ce petit truc de pas savoir comment se comporter, quoi dire, que faire. Mais ça, après avoir caressé le chat qui se cachait dans les coussins du canapé, tu l’as annulé, fait disparaître et tu es venu me chercher au bout de l’appartement, où je ne faisais rien de importante mais… oui l’important c’était d’être avec toi. Et tu es venu me le montrer. Tu m’as pris dans tes bras, et tout de suite, le malaise, tout. Ça s’en est allé. Cette première étreinte, elle m’a donné envie de l’après.
Même, elle m’a donné envie de toi, très vite. Si vite ! On aurait dit le même moment que la fois d’avant quand on s’a vu, j’étais revenue chercher quelque chose chez toi, et on s’était étreint. J’étais trempée de toi ! Et toi t’as joué, tu as dit qu’il fallait que tu partes alors que je suis sûre que c’était pas vrai ! J’avais plus que à retourner dans la rue avec toi et trouver un endroit pour me changer… mais ce dernier soir, il n’y a pas eu besoin de ça : on a repris là où on s’était arrêté, et tu m’as déshabillée… il y avait le sang, déjà. C’est important de le dire tu sais, parce que je étais pas… c’était pas habituel et je n’ai pas connu beaucoup d’hommes alors oui, pas habituel. Tu m’as dit que tu t’en foutais, que tu me désirais, et ça m’a donné confiance, de me détendre.
Des fois je me dis et me redis qu’on faisait beaucoup l’amour, et que cette avant-dernière fois, elle était aussi un peu ça : au-delà de l’espagnol, du français, on n’avait pas toujours le langage pour se parler, on n’arrivait pas à s’atteindre. Tu me diras que je gardais une distance, et que c’est ça qui bloquait beaucoup de choses. C’est peut-être vrai. Alors dans cette situation, on en venait aux choses les plus élémentaires, et qui nous liaient, nous demandaient de nous revoir, le désir, les corps. Je suis complètement d’accord avec toi : c’était irréfutable. Et je suis d’accord de quand tu disais que mon désir pour toi, il allait plus loin que l’attirance physique, et la même chose, le tien pour moi. Ton corps, c’est vrai ce que je t’ai dit une fois, c’est le plus beau avec lequel il m’a été donné de coucher. Mais je suis bien consciente que le désir que j’ai pour toi, il n’avait pas que ça pour origine. Tu diras que j’ai pas voulu creuser, que je suis toujours partie et repartie avant. C’est vrai, c’est faux, je ne sais pas, je ne sais pas. Je ne dis rien, je crois que je ne comprends pas, que je ne comprendrai pas avant très longtemps.
Comme je n’ai pas compris non plus pourquoi, dans le lit ensuite, je me suis sentie… perdue, dans cette avant dernière fois de nous. J’essaie de m’imaginer, dans ta place à ce moment-là… je sais que je me répète beaucoup dans cette dernière… putain de lettre mais c’est que je dois l’écrire en plusieurs fois. J’y arrive pas autrement et même, j’arrive pas à aller au bout d’une idée. Il me revient toujours un morceau après, ou quelque chose que j’ai envie de redire ou dire autrement parce que je l’ai pas bien dit avant… je veux pas que ça finisse. C’est peut-être la meilleure explication.
Toi et moi, vos y yo, on se voulait, ce soir-là mais aussi en général, et on n’arrivait pas à s’avoir vraiment. Mon absence dans cette avant-dernière fois, je ne sais pas… tu sais, quand j’étais au-dessus de toi, j’ai jamais su comment faire. Aller vite, te donner du plaisir, prendre le mien. C’est comme si, quand tu arrêtais de me couver, que tu me laissais carte blanche pour me montrer, te montrer ce que je veux ou qui je suis, je ne… savais pas, je ne savais plus. Ça sonne bizarre, hein ? Avec ce que j’attendais de toi, de nous. Me laisser faire, me toucher les fesses, me mordre les seins, ne pas faire beaucoup plus que te donner à moi, je sais que c’était aussi une nouvelle manière d’être tendre vers moi. Or moi mon désir, il montait quand le tien montait, et aussi quand tu ne me laissais pas le choix. Alors, cette avant-dernière fois entre toi et moi, entre le doute, le sang, cette position, ta tendresse, je crois qu’il y a un peu des raisons de ce que je m’ai perdue. Je ne sais pas composer avec tout ça. Je ne sus pas.
Toi et moi, il a manqué un peu ça des fois. Et je ne le dis pas pour te faire mal, mais aussi pour toi. Tu me faisais l’amour si lentement, si tendrement. Si tendre ! Et j’ai aimé, des fois. Souviens-toi, de cette fois à Brest. Moi adossée contre le mur, et toi qui venais, revenais, tu venais, revenais. Et chaque fois en moi, des spasmes. Oui je me souviens bien, lent, tendre et profond. Des spasmes, tu venais en moi et il n’y avait pas cet espacement de l’avant-dernière de de toi et moi, le soir du Nouvel An. Ces spasmes… je m’en rappellerai comme aujourd’hui, dans les froides montagnes où nous sommes. Ce n’est qu’un détail. Ne viens pas me chercher, quand bien même tu devinerais. Nous serons déjà partis. Mais moi je sais, que ces spasmes ne partiront pas de ma mémoire et je sais, que je vais rester longtemps, dans celle de ton désir. Car tu aimais me voir trembler un peu quand tu venais en moi. Alors pourquoi, toujours si tendre et si lent, mon beau ? Peut-être que cette première fois, le 31, tu aurais aimé déjà, avant même l’autre des minuits, un peu plus de vitesse, de sauvage. Je dis pas que ça nous aurait sauvés mais peut-être que tu m’aurais étourdi le corps mieux, que dans cette douceur qui t’a trop définie. Car je sais, et j’ai su à minuit, qu’il y avait un autre en toi. Trop tard peut-être mais c’était pas si mal, aussi. ¡Ne crois pas! Que j’attendais un mâle, un vrai. Quelles bêtises ces mots. Mon chat noir, moi ce que je voulais de toi, c’est que tu es animal si tu le voulais, mais que tu es toi surtout en toute circonstance.
Je sais ce que tu me diras, ce que tu me diras c’est que, pourquoi je ne l’ai pas pris moi-même, ce désir plus vif ou plus… brutal ? Eh bien… je ne sais pas, peut-être que j’avais peur de te brusquer, dans ta douceur. Je sais, j’ai vu, à minuit, que non. Finalement que j’aurais pu t’avoir comme ça… peut-être que ce sera un peu un regret. Mais c’est vrai aussi que moi je ne sais pas vraiment le faire. Malgré mon audace -tu te moques en lisant, je le sais– je ne sais pas inventer ce sauvage. Il faut que ce soit l’autrequi me le donne, qui le prenne. J’ai aimé, qu’on se prenne comme à minuit, j’ai aimé qu’on se prenne au jeu, à feu et à sang.
J’aurais aimé que je l’apprends avant, ce côté de toi. Tant pis. Avec d’autres, j’espère que j’aurai de nouveau ça, la douceur ou le sauvage. Et j’espère surtout que toi, tu sauras le prendre avec d’autres. Ça m’excite presque de t’imaginer. Toi, cela te blesserait, de m’imaginer. Mais prends-le d’elles ! Donne-leur. Prends ce que tu veux du monde, mon beau : sois toi-même. Je sais, je sais… je sais bien, que mes peurs t’ont freiné. Apprends de ça alors, de toi et moi. Et va, le sang froid, le sang chaud : sois toi-même en toute circonstance dans le futur.
Ensuite, dans la soirée… je sais qu’après je t’a paru encore plus étrange, distante. C’était pas volontaire, non plus. Je me sentais perdue, plus encore que je me perds dans ces pages que je n’arrive pas à finir pour toi. C’était comme le sexe juste avant, je n’aurais pas su finir pour nous, il fallait que ce soit toi. Je sais qu’on a tous les deux eu des absences, moi peut-être plus, je ne sais pas. Je ne veux pas compter. Mais je sais qu’il y a des fois, j’avais l’impression que je ne savais rien te faire avec mes mains, mon sexe, ma bouche. Tu étais comme de glace même si ton sexe disait de fer. J’ai jamais trop compris ta manière d’être dans le sexe, en fait. Des fois tu étais comme une étoile, beau comme un ciel très loin, mais le corps froid. Et puis tout à coup, tu surgissais. Tout à coup ! tu te mettais à rire et rire, et tout finissait. Je voyais pas venir. C’était comme… c’était comme si tu vivais dans un monde parallèle, parfois. Et ça m’a fait… bizarre, des fois. C’était étrange, oui. Ça m’a déstabilisée, aussi. Je sais que j’étais pas tout le temps… détendue ? Comment on dit déjà ? Relâchée ? Détendue ? Enfin ! Mon désir te voulait, le tien me voulait. Nos corps se disaient ! Mais c’était comme si on parlait pas la même langue tout le temps. Peut-être que j’avais appris la langue d’autres hommes d’avant, et que j’aurais pas dû la chercher chez toi, mais me dire que tu étais différent. Juste différent.
Toi, aussi, des fois je me disais que tu devais me regarder en comparaison des autres femmes que tu as eues. Toi qui en plus en a eues plus que moi, d’hommes. Alors peut-être que moi je te donnais une impression étrange. Tu me détesteras peut-être de ça mais j’ai beaucoup lu ton carnet en cachette, et je me souviens d’un passage où tu écris sur une fille… Angella ? Je crois. Un matin tu étais occupé, et dans ton dos je lisais ton carnet, caché dans un livre plus grand.
Et j’ai lu ce que tu avais écrit, qu’elle désirait la violence des hommes et que toi, tu voulais pas donner ça, que c’était pas… ton goût. Peut-être que cette fille, elle avait eu des problèmes et que son désir il… prenait cette forme ? Mais tu sais, le mien il était fait un peu de ça aussi. Pas la violence, mais de sentir que… que tu ne me laisses pas le choix oui. Ça me plut quand… quand j’étais au-dessus de toi et que tu me tenais, par les épaules et que tu venais. Et moi je voyais que tu aimais aussi alors, dis-moi pourquoi pas plus, pas plus souvent ? Si respectueux. Avec moi tu sais, c’était pas irrespectueux de venir comme ça. C’était… de la densité. Une danse des corps, un autre rythme. Il faut que tu te autorises ! Que tu te autorises à ce que ton désir, il prend la forme que il veut. Tu es libre, Jules. J’aurais aimé que tu es libre avec moi tout le temps. Mais je sais bien… que quand j’étais perdue, tu te perdais aussi. Tu me donnais beaucoup, en ce qui concerne l’attention, l’écoute, ou en mouvements. Peut-être que c’était… trop.
Comme cette lettre, trop. Trop longue ! Mais je ne veux pas partir. Je sais, c’est un paradoxe, puisque j’ai parti déjà…
Au cours de la soirée, ou même juste après de cette fois… cette fois-là dont il ne faut pas qu’on se souvient. Maintenant que c’est terminé, à quoi bon, dire ? ça s’est terminé, et même si ça peut illustrer un peu ce que on a manqué, à quoi, je te le demande mon Jules ?
J’ai paru distante après, dans l’appartement. J’ai aimé pourtant, comme tu me regardais me rhabiller à côté du lit. Tu avais cet air que tu avais d’autres fois… tu étais là, nu, allongé sur le côté, la tête dans la main. Et tu mangeais chaque bout de moi, chacun de mes mouvements. Nu, tu étais si… j’aurais pu revenir, m’allonger à nouveau. C’est bizarre, parce que même si j’étais frustrée de notre distance pendant l’amour, j’aurais presque voulu revenir nue contre toi. Si détendu que tu avais l’air ! Nu ! J’aimais beaucoup cette décontraction de ton corps. On aurait dit comme une statue. Tant de sérénité… Parce que oui, tu me regardais avec cet air qui disait : je sais que quelque chose ne va pas, je sais bien que ça n’a pas été mais je vais te sourire parce que à quoi bon être triste ?
Et tu me regardais. Comme avec une immense curiosité, affectueux, et un regard de patience. Je suis désolée, je voulais me rhabiller vite aussi car il y avait le sang et puis ce chat qui pleurait, pleurait. Je voulais aller voir. Alors oui, j’ai dû te donner l’impression de fuir. Mais j’ai toujours fui un peu, c’est vrai. Comme une chatte, sauvage…
Ensuite dans le salon, je t’ai servi de ce mauvais vin que j’avais ramené de notre fois d’avant. C’est drôle, c’est comme un symbole encore, non ? De la mauvaise ivresse. Et un autre symbole après, d’ouvrir une autre bouteille, la dernière entre toi et moi, mais meilleure. Le sang des vignes, tu dirais, hein ? Une meilleure ivresse. J’avais encore l’air distante et quand je me suis assise pas loin mais un mètre quand même, j’ai vu, que tu as eu un regard bizarre mais pareil que dans le lit : il a disparu vite, et tu as souri, avec patience, compréhension. Je sais… je sais que je ne savais plus, j’étais perdue, de savoir que j’allais partir pour la mission mais aussi que je voulais profiter de ce temps avec toi. Et tu as encore une fois été si… ouvert. Tu n’avais pas peur, toi, de t’exposer. Alors tu t’es dit que tu pourrais me montrer un peu de ton passé, cette époque de ta jeunesse quand c’était difficile avec… non, pas difficile. Que ton père il a disparu. Je suis désolée, j’étais loin. Je t’entendais, je voulais t’écouter, je sentais que tu voulais me laisser entrer mais j’arrivais pas. Je me sentais loin, agitée. Perdue. Et j’ai culpabilisé, car je savais que c’était beaucoup de me dire ça, de te montrer. C’est moi qui te l’avais même demandé tant de fois avant. Tu as senti, que j’étais loin, alors tu as raccourci. Tu as dit « une autre fois » même si tu savais qu’il n’y aurait peut-être pas une autre fois. J’aimerais avoir ce courage que tu avais ce soir-là quand je serai face à la difficulté de ce qui m’attend, ou même face à la mort, qui attend aussi, de pouvoir faire comme toi : sourire et dire après.
Je t’ai beaucoup reproché, je sais, de toujours dire après pour me raconter toi, mais je sais bien… tu voyais que j’écoutais que de loin, et que ça… cela ne servait à rien. Alors en te faisant le reproche, je me faisais un peu le reproche à moi-même, de ne pas savoir m’ouvrir et t’écouter, alors que je le désirais.
Il y avait cette ambivalence en moi, exactement dans ce même moment, de vouloir être proche de toi, encore plus proche, et à la fois, de l’autre courant que en moi il disait… cette chose que j’ai fait tout le temps en fait, de ne sélectionner ou ne me focaliser que sur le moins bon de toi, pour me convaincre que ça ne pouvait pas. De presque choisir de voir que ce qui me plaisait le moins chez ou du moins, ce qui chez toi me mettait dans une sensation d’inconfort parce que je ne comprenais pas tout. Je sais que c’est délirant… c’est comme si j’avais toujours voulu garder une porte de sortie, la porte entrouverte, alors même que si je suis entrée en nous, c’est parce que la lumière et la chaleur m’avaient attirée. Ta lumière, ta chaleur, toutes les parts de toi qui m’ont séduite mais qu’à partir du moment où j’ai entré dans notre pièce, j’ai presque fait exprès de moins voir. Les voir assez pour avoir envie de rester, mais pas trop non plus pour ne pas avoir la sensation que je m’enfermais dans un amour pour toi. J’ai été comme un papillon au fond, éphémère, attiré par la lumière, mais j’ai pas fait long feu, ou seulement à des moments, seulement à la nuit, au soir, à la lumière d’un peu de toi. Le reste du temps, je fermais ostensiblement les yeux devant l’homme que tu étais, que tu voulais me être. Mais si j’ai mal aujourd’hui et que je pleure de l’encre, c’est que je savais bien, à l’intérieur, je sais bien, trop, que même quand on ferme les yeux sur le monde, le monde il est là quand même en nous, comme un rêve ou cauchemar dans le sommeil. Et toi tu étais là. Je voulais pas te voir rêve, mais je voulais pas te voir loin. Alors j’étais là mais pas tout à fait, et j’étais loin mais pas tout à fait non plus. Dans la pièce de nous, je suis restée mais en gardant la porte de sortie entrouverte tout le temps, je sais bien, que j’ai pas laissé grandir une atmosphère, que j’ai pas laissé se créer une atmosphère totale de chaleur, d’intimité, … de nous.
De ça tu peux m’accuser et sincèrement, je m’en excuse. Maintenant que je suis partie, tu dois avoir ce sentiment étrange de nous avoir perdus, et peut-être aussi de t’être perdu un peu dans mon regard, dans l’image déformée que je faisais de toi en détournant les yeux de ce qu’il y avait de plus stupéfiant en toi. Du coup tu te sens peut-être bien, oui, doublement volé, démuni, alors même que ce n’est qu’artificiel et tu le sais. Tu le sais, que tu me plaisais plus que ce que j’ai montré souvent. Tu le sais aussi, que tu vaux beaucoup plus que ce que j’ai choisi de regarder chez toi. Tu étais plus. Mais seulement moi… j’étais pas capable d’être pénétrée de tout ça, alors il fallait que je peux sortir, à quelque moment que ce soit. Comme je l’ai fait, il y a quelque temps maintenant…
Et pour cela oui, il était plus facile de te diminuer des fois, dans ma perception, comme un paysage qui s’éloigne. Tu as voulu me montrer les détails de toi, les perspectives de toi, de nous. Peut-être, là, que tu fis… peut-être que tu as fait une erreur. C’est même sûr, maintenant que je le écris. Tu me laissais libre de venir, revenir et allais même plus loin, au-delà. Parfois, tu laissais entendre que ta vie, tu pouvais l’adapter, la modeler comme tu le veux et la faire un peu plus à ma forme. Tu voulais me donner un sentiment de liberté supérieur encore auprès de toi, mais en disant ça, ce que tu fis c’est te mettre à ma merci, et donner du grain à moudre à mes peurs. Mes peurs qui avaient un frein à aller plus loin, et mes peurs qui essayaient de te décrire comme… d’avoir tout mais pas assez. Tu as nourri l’inconsistance, que mes peurs voulaient voir en toi pour m’empêcher d’approcher. L’inconstance, ça peut être charmant parce qu’il y a des surprises et pas de monotonie. Ça c’est le toi qui m’a attiré. Mais l’inconsistance, c’est le toi que mes peurs ont étiré, fait grandir : l’inconsistance, ça te rendait pas saisissable, compréhensible, et ça te gardait à la juste distance pour que je peux décider de partir à tout moment sans risquer d’y perdre le cœur. Parce que ensemble, hein, comment ? Comment ne pas risquer un cœur ?
Oui c’est ton erreur peut-être, d’avoir été si souple que je pouvais te tordre. Ou que mes peurs elles pourraient te distordre comme un son qu’on entend plus, qu’on entend mal. Qui nous fait souffrir même si on veut l’écouter encore une dernière nuit, un dernier matin. Tu n’étais pas ce son qui me faisait souffrir, c’est ma peur qui l’a créé à partir de toi, qui l’a associé à toi. Ce son il venait de moi, et chacun de tes faux pas, de tes gentillesses, tes maladresses, tes attentions, il le renforçait. Alors que tes erreurs auraient dû te faire paraître plus humain et moins parfait, c’est-à-dire… que j’aurais pu les aimer, ou en ressentir pour toi davantage. Et que tes affections ou ces possibilités que tu me donnais, elles auraient dû me rassurer à chaque fois, comme elles le faisaient souvent. Au lieu de ça, au final, de l’ensemble, ma peur m’a fait partir du quai de nous. Bien que nous ça me plaisait bien. Ce nous, s’il n’y avait pas tout ça, que je dois faire avec mon groupe, nous, ça aurait pu me plaire. Plaire à une forme de moi plus libérée, détendue face à l’amour. Ainsi est la vie… c’est la vie, comme vous dites. Je crois que je suis plus détendue face à la mort. Et c’est pour ça que je vais où je vais, plutôt que au quai de nous. Au final, oui… tu devais avoir la sensation que tu étais dans les sables mouvants. A la moindre erreur je m’éloignais, à la moindre tendresse je pouvais venir puis repartir, m’éloigner soudain, et quand tu t’éloignais toi, je revenais t’attraper. Tout cela peut… tout ça peut paraître un jeu mais non. Je n’ai pas voulu jouer à toi quand tu as risqué ton cœur. Tout ça, c’était inconscient, complètement. Je me rends compte aujourd’hui, et peut-être que toi aussi dans mon silence maintenant.
Depuis que j’ai parti, mon silence souvent, voire presque tout le temps, oui, il est pour te protéger. Il y a juste eu un ou deux matins que… il y a eu un ou deux matins où j’étais contente de t’imposer ce silence et la distance. Comme une punition. Ces quelques matins, je voulais te punir, désolée maintenant mon chat noir, d’avoir pu ressentir ça. Je voulais te punir des rêves que tu me faisais faire. Plusieurs fois, ça a été un peu le même, au fond.
J’étais dans la nuit, dans ta chambre à Brest. J’étais dans les airs, et je te voyais. Je te voyais comme je te voyais avec moi à l’époque. A la fin de la fin, nu, calme, calmés, un peu, tous les deux. Mais tous les deux, dans mon rêve c’était pas toi et moi. C’était toi, et une autre femme. Elle me ressemblait mais c’était pas moi. Et dans la fin de nuit, dans l’aube qui va venir, tu lui parlais. Elle te questionnait de moi, la tête sur ton torse. Vous veniez de faire l’amour, et au fond de moi, je savais tout comment, comment, tout ce que vous aviez fait et que nous faisions. Et sur son visage, on pouvait lire de l’apaisement mais du désir encore, comme d’une fusion qui a eu lieu mais qui pourrait venir encore. Et c’est étrange ce goût que j’avais dans mon rêve en vous regardant. Une part de moi était jalouse, immensément, et triste. Trahie. Mais une autre se sentait légère et bizarrement, étrangement… joyeuse pour toi. Je vais te dire ce qui dominait en moi.
Et toi… je crois que ça me réconfortait un peu. Toi, tu avais le même air lointain que tu avais avec moi des fois, comme de ne pas être tout à fait avec elle ou… d’être avec moi, quelque part. Tu regardais le plafond en lui parlant, ou le ciel. Et c’était comme, comme si c’était vers moi et de où je te regardais. Mais j’avais aussi la sensation que c’était si… réel, et en plus d’être réel, que c’était si peu de temps dans l’hiver, si peu de temps après toi et moi. Cela… me blessait, beaucoup.
Quand je regardais ton visage, si réel dans ce rêve, on aurait dit que tu le savais. Pas que tu voulais me blesser, mais que tu le savais ce qu’il y avait derrière ce fait de être avec une fille si peu de temps après moi. Tu savais, de Francisco qui avait retrouvé une femme quelques mois seulement après que je l’a quitté. Comme si ça n’avait pas eu d’importance, lui et moi. D’ailleurs, je crois qu’il est toujours avec elle. Alors que moi… moi j’ai mis du temps et je n’avais plus ce désir. On en avait parlé, toi et moi, du désir que l’on croyait mort. Et tu disais que tu l’avais ressenti des fois dans ta vie, et qu’avec moi, tu te retrouvais, tu le retrouvais. Qu’il prenait ma forme.
Était-il réel ce rêve, mon beau ? Ai-je bien fait alors, de te punir avec mon silence depuis notre fin ? Ces matins-là, je voulais te mettre à feu et à sang. Pour moi, tu le méritais. Je voulais que tu brûles à l’intérieur, du mal que ça me faisait de te voir là, moi invisible face à cette femme et toi, nus. Et je voulais te faire saigner pour mon silence et ma distance, pour tout ce que tu lui racontais à cette femme. Lui raconter notre dernière nuit ! Notre intimité ! Mon corps, les symboles, le sang, tout.
Comment pouvais-tu faire ça, de rendre notre monde visible aux yeux d’une autre, c’est-à-dire aux yeux de tous ? Tu t’imagines ? Ce que ça me faisait ? Ces matins-là, après ces rêves, je te haïssais. Je me demandais pourquoi et comment j’avais pu me laisser aller à être auprès de toi. Je n’aurais pas supporté de te voir, j’aurais voulu te cracher au visage, te frapper. Et crois-moi, ces matins-là, c’étaient des crachats de feu, des frappes de silence, que je te voulais. Je te voulais en sang de mes distances, en mille morceaux de que je suis partie. Je voulais que tu souffres et que je te ignore encore plus, pour que tu souffres plus. A feu et à sang je te voulais. Comme toi tu le disais à cette femme, de notre dernière nuit. Je sais bien, je sais bien… que peut-être c’était juste mon rêve et alors je suis désolée, ou que peut-être je me suis aveuglée par la colère et que je ne voulais pas comprendre la nuance de ta douleur. Même si je pouvais la voir, sur ton visage quand tu lui racontais. Elle, peut-être qu’elle ne pouvait pas l’entendre, le distinguer dans ta voix ou sur le bout de visage que tu lui montrais.
Mais moi je te connais, chat noir, et tu auras beau te cacher dans l’ombre de l’aube, je peux voir. Et je pouvais lire, tout ce que tu pensais ou avais ressenti de cette dernière nuit, pendant que tu lui racontais. Dans ce rêve, sans pouvoir intervenir, cela me rendait folle. Et de la voir elle, nue, pendue à tes lèvres comme d’avoir l’impression de t’approcher encore plus près, alors qu’elle était déjà collée à ton corps. Et même si j’ai beaucoup compris, pensé à tes sentiments, tes perceptions de nous depuis, dans notre silence depuis la fin, que je voulais… compatir, eh bien… de voir ces émotions sur ton visage, les lire, et t’entendre que cette dernière nuit toi et moi c’était à feu et à sang, ça m’a rendue folle de rage !
Je te voulais à feu et à sang de tristesse, à ton tour. Je voulais te mépriser du plus profond de moi-même.
Tu lui racontais le début de la soirée, mon sang ! Tu lui parlais de mon sang, de mon corps, de comment on l’a fait, de… du vide que tu ressentais. Et sur ton visage je voyais, moi, la tristesse, l’amertume, la colère, l’incompréhension. Et ces matins quand je me réveillais, même si j’étais blessée de ces visions, je me réjouissais que peut-être, dans la réalité, tu souffres ainsi, d’incompréhension et de tristesse. Je me sentais trompée, exposée, déshabillée de quelque chose… de quelque chose de précieux que je t’avais partagé et que toi tu racontais comme à n’importe qui, à cette fille-là.
Oh je sais bien qu’il y en aura des femmes. Je le sais bien. Mais cette scène de mon rêve, si proche de moi, de la séparation et toi à raconter tout de toi et moi ce dernier soir… comment tu pouvais ?!
Et de raconter encore à feu et à sang après minuit, et le sexe, la tendresse, mes mots, ma bouche, notre… proximité ? Et elle te posait des questions ! Et elle faisait des commentaires ! Tu t’imagines, que tu racontais ça à une inconnue et que le lendemain, elle en parlerait à ses amis, à n’importe qui ?
Voilà comment je me sentais, les matins de ces rêves. Toujours le même, toujours une fille un peu comme moi. Je voulais t’insulter, te blesser. Je t’insultais au silence, je te blessais de partir. Et puis peu à peu dans la matinée, dans le blanc des montagnes ici, tout s’annulait en moi. Ma fureur contre toi, de vouloir te mettre à feu et à sang. J’allais même à me dire que… à me raisonner sur ma pudeur, sur ta pudeur. Me souvenir que tu aurais voulu que je m’inspire de toi pour ce laisser-aller-là. Mais ces jours d’après le rêve, j’étais capable de pas beaucoup dans le blanc des montagnes. Quand je redevenais paisible comme la neige, que tu me revenais doux, attentionné -toujours trop- tout à coup je retrouvais une pensée de toi que mon esprit, il pourrait fréquenter. Et alors la colère qui tombait, elle me faisait m’écrouler aussi dans mon énergie. Il fallait que je fais une sieste, tout en sachant que… dans le sommeil, je pourrais rêver encore.
A la vérité, ces matins-là j’ai la sensation de perdre la raison tellement je m’énerve pour… un rêve. Un rêve ! Quelque chose qui n’existe pas, comme un livre que personne ne lit. Mais c’est aussi ça de faire des hypothèses sur le futur. C’est de combler du vide, l’incertitude de ce qui est encore inconnu, pour rassurer le présent, lui donner une prise sur le temps. Le problème c’est que… vuvulnérable comme je le suis ces jours-ci, entre notre mission ici et partir de toi, m’imaginer le futur ou me représenter le monde, c’est très difficile, et ce sont les visions qui s’imposent à mes yeux plutôt que moi qui les dessine. Alors quand en plus les rêves s’y mettent, c’est une équation…
Des fois je me demande si quand à l’intérieur de moi, mon âme hurle contre toi, ou pleure, ou pense fort à toi, si à ton tour tu le ressens, le reçois, où que tu es ? Tu m’avais parlé un jour des liens invisibles, que tu croyais que on a. Et que ça te donnait confiance dans certaines formes de futur. Tu disais que ce n’était pas la foi mais quelque chose comme la Providence, que l’on fait se actionner entre nous. Par la volonté, l’amour, la tendresse, la colère, la haine. Si ça existe, si tu as raison, alors dans ces matins-là, mon âme qui hurlait tu as dû l’entendre de très très loin, ou alors très très près. Je voulais te brûler avec juste un regard, te faire frissonner avec juste un seul cri. J’étais habitée par ma vision du rêve et je pouvais rien faire que te voir et te revoir avec cette femme tout contre toi. Et j’avais beau me raisonner, me dire que ce n’était pas réel, la fureur en moi elle me mangeait. Et même si c’était vrai… même si c’était vrai, et alors ?
Je sais que contre moi, malgré toute la douleur que je t’ai mis de partir pour de bon, ou de t’avoir blessé encore et encore avec mes silences, mes distances, mon… incapacité ? à te montrer tout de moi, ou l’impossibilité à cause de la mission, je sais ! Que contre moi, tu as pas le moindre sentiment de haine. Tu as de la colère peut-être, mais contre l’incompréhension et pas contre moi. L’incompréhension comme une injustice. Je sais que je t’ai blessé une fois, quand je t’ai dit que je pouvais pas t’admirer parce que on était trop similaires. Et que j’ai dit une bêtise après quand j’ai dit que ta colère contre les injustices, ta colère… que moi j’étais comme toi avant, et que tu ne devais pas continuer de vivre ainsi. On dit beaucoup de bêtises des fois… je sais que je ne suis pas plus avancée que toi sur la colère, que je ne sais pas gérer, maîtriser mieux l’injustice du monde. La preuve, regarde où je suis ? Dans les montagnes, à poursuivre un but… fou, avec des inconnus. Je sais que je suis pas en avance sur toi là-dessus, même si ce n’était pas une course. C’était injuste, de te blesser comme ça et ce que je veux dire, justement, c’est que si, je t’admire. Tu as toute cette colère en toi, tu regardes toute l’injustice autour, et même celle qui vient de moi et pourtant je sais, que où tu es, tu absorbes ce poison. J’admire ça, que tu ne laisses pas ce poison t’empêcher d’être toi-même, que tu le convertis en autre chose ou que quand tu peux pas, tu résistes de tout ce que tu peux.
Moi, quand je prends un coup, je ne sais pas faire autre chose encore, que de donner un coup en échange. Regarde, ces rêves… tu me blesses dans mon imagination et au final, qu’est-ce que j’ai fait le matin ? Le matin, je souffre et je veux te blesser, te faire saigner, mettre tes terres à feu et à sang. Crois-moi, j’essaie de me inspirer de toi. Je me demande ce que tu ferais.
Je te imagine, pour te copier un peu. Je pense qu’après un rêve comme ça, tu essaierais de récupérer… le battement de ton cœur, d’avoir le souffle moins mauvais. Et petit à petit, même après de longues minutes si il faut, tu te lèverais et tu reprendrais tout le rêve, toutes tes pensées, de face, comme si tu te relevais dans les vagues. Et que peu importe que leur rivalité (tu aimerais… l’image, avec tes carnets) elle soit supérieure à la tienne, et qu’elle te remet par terre. Au moins tu ferais face et tu te relèverais encore. Moi je peux pas. Je fatigue, je dois chercher des conditions meilleures, m’armer mieux face à tout ce qui vient sur moi, et répliquer. C’est une forme de réaction. Et ne crois pas que je dis que tu ferais que résister. Je sais, que tu prépares quelque chose de plus, plus loin au-delà de résister et absorber le poison. C’est simplement… moins impulsif que moi, moins sous l’impulsion de la douleur. Que toi tu m’as fait dans mon rêve par exemple.
Oui je te admire pour ça, de ne pas me haïr même si tu souffres. J’espère juste que tu ne resteras pas avec cette souffrance et que dans ta vie, un jour tu agiras, plus. Ne le prends pas mal.
Au fond, quand on part dans la neige ces matins après le rêve, c’est une bonne chose pour moi, un peu. Car j’occupe mon corps et mes pensées, je les dé-pense. Tu as vu ? C’est drôle ce jeu de mot. Comme divertido/drôle, d’ailleurs. Se divertir, faire… diversion ? De soi, de moi, que ces lignes elles me sont difficiles de plus en plus, à te écrire, comme il serait difficile de rester immobile face à ce rêve que tu me fais faire souvent. C’est amusant car je sais ce que tu dirais, que je m’agite. Et que je me suis toujours agité autour de toi, de la vie que j’avais, quand j’étais autour de toi. Tu disais… que toujours j’arrivais en retard ou pressée, que toujours je me donnais une heure pour repartir que toujours le temps il passait trop vite car je faisais toujours quelque chose en plus d’être avec toi. Je sais que tu regrettais, que je me agite mais tu le disais gentiment. Comme de me voir partir et planifier mille choses pour la semaine suivante, le mois d’après. Que tu regrettais que nous ne profitions pas plus, avec prendre le temps de ne plus regarder la montre, ne plus regarder l’heure. Eh mon beau… toi et moi on sait que c’est un peu parce que je ne pouvais pas, faire ça. Ça me brûlait, même de jour, d’être auprès de toi, et il fallait que je bouge vite, je ne pouvais pas rester trop longtemps, sans rien faire auprès de toi que de… penser à toi et moi.
L’action, ne pas m’arrêter, ça me… je crois que ça me permettait d’oublier un peu que j’étais en train de m’attacher, de plus en plus à toi, que ça je ne pouvais pas le contrôler. Alors je préférais prendre le contrôle du temps, de nos temps, par le début, par la fin, et rythmer mes pensées d’autres choses que juste toi et moi, de… diversion, oui.
Et je sais que tu trouvais pas ça amusant, drôle. Et que dans ces temps où on existait, que tu avais la sensation que on n’existait pas autant qu’on pourrait, et que pour toi aussi, je te laissais pas le temps de me montrer… ton envergure. Je sais, je sais. Et je fais pareil ces matins après le rêve de toi et cette femme. Tu vois, partir dans le blanc, ça me permet d’aveugler le rêve, un peu. De faire en sorte que tu disparais un peu, que les tirs d’images, de toi avec cette femme parlant de toi et moi, à feu et à sang, que… les tirs s’éloignent de mon cœur.
Mais la neige, on s’y habitue et quand c’est le matin, qu’il n’y a eu personne à part un chevreuil ou je ne sais quel animal, le blanc les yeux s’y… habituer ? S’y habituent. Et le blanc de la neige, on dirait une page de plus, vide, sur laquelle tu n’es pas mais sur laquelle ce rêve vient s’écrire, ou page que je dois écrire encore.
Tu n’imagines pas, combien c’est difficile de écrire cette lettre, j’ai… ça me fait mal, rester assise là, juste face à mes pensées et toi, dans le froid. Juste devoir rester immobile, et ne pas penser à autre chose. Alors que peut-être que pour toi, ce sont des pages… ce sont des pages interminables.
Enfin… entre le silence et nos distances, et ces pages que je marque d’encre comme des traces dans la neige… je ne sais pas ce qui te pèse le plus. Si tu lis cette lettre, c’est bête à écrire mais c’est que je te l’ai transmise. Ou qu’on l’aura trouvée dans mes affaires après tout ça, au milieu des peu de trésors que je garde, que je possède. A la vérité, mes trésors sont pas nombreux et même si c’est ridicule, je crois que les plus brillants ils se mettent pas dans un sac ou dans des coffres. Il y a des pensées, des moments, et certains d’entre eux sont de toi.
On n’aura pas vu beaucoup du futur qu’on parlait des fois, mais on aura créé de ces moments-là, un peu à part, tout à fait à nous. Partager des souvenirs, c’est un peu comme de devenir parents du temps, tu trouves pas ? Ou… puisqu’on n’a pas donné notre sang, marraine, parrain, de ces souvenirs que nous partageons. J’ai pas beaucoup de trésors, et je sais dans toi et moi y’a pas non plus eu beaucoup de possibilités, de découvrir le trésor. Je sais que j’ai pas laissé faire l’exploration. J’étais comme la neige les nuits ici : je tombais comme la nuit, je tombais, comme la neige, et je repartais ou je fondais. Et au matin, je ne laissais pas de piste vers le trésor. Je suis la neige et la nuit, mon beau, je brouille tout et je ne veux pas qu’on m’attrape. Veux-tu encore m’attraper ? Je ne sais pas, si tu me cherches, si tu m’espères, si tu m’attends. Je ne sais rien, et c’est moi qui l’a voulu, et c’est ta sécurité qui le doit aussi. Sinon je t’écrirais des messages, des fois. Même si je sais que ça te rendait fou, que je te écris une fois, que je te réponds trois semaines après avec un autre numéro. Il fallait que je te protège de notre projet ici, que veux-tu…
Oui, je ne sais pas ce que tu veux. Tu me voulais, tu étais beaucoup plus clair que moi là-dessus. Moi je voudrais, savoir de toi, savoir beaucoup de toi, mais je sais, que c’est contradictoire. Puisque j’ai parti. Pourquoi quitter les êtres chers ?
C’est une question que je me pose ces derniers temps. Avant, quand j’intégrais le groupe d’ici, je ne me la posais pas beaucoup. Ou alors je savais que j’avais une bonne raison de les quitter. Mais avec cette période de vie juste avant que je pars de Brest, toi, Aïda… tant d’autres, cette question me pèse plus qu’auparavant. C’est la solitude et la dureté de ici aussi, qui m’y expose, et la peur de ce que on doit accomplir. Alors oui, avant toi, avant cette vida de Brest et de l’Ouest que j’ai vécue avec la légèreté de quelque chose que on sait que ça va finir… je crois que j’ai compris à nouveau ce que c’est que l’attachement. Si on revient, si je survis, tu pourras dire, même si on ne se connaît plus, que tu es un peu à l’origine du nouveau trésor en moi, aussi. De savoir que je peux aimer encore les êtres qui m’entourent, avec sincérité et profondeur.
Ces matins-là, quand mes pas crépitent dans la neige, j’entends comme un feu, ou alors des bulles qui remontent comme de nos verres le tout denier soir. De l’écume, qui remonte ou qui me parcourt les pieds. Et toi tu remontes en moi comme ces bulles. Tu retournes à l’air et disparais mais entre temps, je te revois du rêve que je fais souvent ces nuits. Tu remontes comme plein de petites bulles pour disparaître. De la mousse d’une ivresse de avant. Je me souviens de une autre fois que tu as parlé de la mousse, c’était un phare, pas très loin de Brest… je sais plus son nom, juste la traduction dans ma langue. La petite embouchure je crois. Et il y avait de la mousse partout dans les rochers, à cause de la tempête et les vagues. Et tu avais parlé encore, de l’écume, de la mousse, écume, loin avant, quand tu m’avais emmenée dans les vagues avec ta planche, tu te souviens ? Tu m’avais dit que les vagues étaient un peu grandes pour nous ce jour-là, alors que c’est mieux si on « prend que les mousses » tu disais. Je me revois encore partir sur ta planche vers le rivage. J’avais pu me mettre que sur les genoux mais j’avais pu sentir, toi qui poussais et me mettais dans la vitesse de la vague. Et j’avais glissé longtemps comme ça, dans la mousse. Et toi tu restais derrière, à me regarder sûrement. Fais-tu pareil ? En tout cas ces matins tu restes là dans moi après le rêve, quand nous partons dans la neige. Je ne comprends pas bien le sens de tout ça qui remonte comme des bulles de champagne. D’ailleurs, je ne comprends pas trop non plus pourquoi mon groupe a voulu venir dans cette neige. J’aime beaucoup le blanc, je t’en parlais souvent, et j’avais beaucoup aimé de pouvoir aller dans les refuges, l’autre hiver, avec Aïda, toi, Ian. Mais ces jours-ci, le blanc il a aussi la couleur fantôme, couleur fantasma, comme toi qui remontes dans mes rêves.
Et des fois c’est pas facile d’affronter les quelques bulles de rêve de toi qui remontent dans les premières marches du matin.
Tu vas trouver ça bête mais chaque fois que je t’appelle fantasma, je repense au fantasme que tu avais dit de nous, dans les derniers temps. Est-ce que cette fille dans le rêve, elle le ferait ? Elle l’a fait ? Est-ce qu’elle existe cette fille ? Elle existe sûrement déjà. Toujours ça me paraît le vertige de me dire que les personnes de nos vies, les personnes d’après, les amours, les amis, le monde : tous ! Que tous ils existent déjà quelque part, que tu l’as rencontrée déjà ou pas.
Ou alors… Peut-être dans le silence espères-tu encore que je rentre des montagnes et… oui peut-être que tu me espères encore. Mais tu sais Jules… tu le sais oui, que tu ne dois plus m’espérer. Tu ne dois plus espérer. Vois le plutôt comme… tu n’es plus obligé de m’espérer. Tu es libre, de moi. Mais je sais ce que tu dirais. Que la liberté, c’est d’espérer. Alors… cela veut dire que je ne peux être liée au sentiment de liberté pour toi. Mais ça… cela faisait longtemps déjà, hein ?
Que tu étais captif de ma présence, de mon absence. J’ai déjà écrit dessus… mais tu vois ! Cette lettre n’est même plus une lettre, c’est un vrai livre ! Et je n’arrive pas à finir, comme à chaque fois que je dois finir quelque chose dans la vie. Alors oui, peut-être que parce que j’y arrive pas avec la vie, je cherche avec la mort, à enfin finir quelque chose avec ce groupe. De risquer la mort c’est plus facile, que de risquer la vie. Sinon j’aurais resté avec toi, j’aurais regardé le futur comme un monde où la mort existe pas. Peut-être que moi, justement, je manque d’espoir. Et quand je te dis : tu ne dois plus espérer, que je reviens, Jules, au fond… au fond la Mort c’est une chose qu’elle dirait aussi : tu ne dois plus espérer. Et tout est plus facile comme ça tu sais.
Si tu ne dois plus espérer, la vie, alors les douleurs te font moins mal, les séparations ne sont plus que des distances, les problèmes pas plus des solutions que les solutions des problèmes. Tu avances, c’est tout. Et c’est pour ça que je te dis : tu ne dois plus espérer, moi. Pour toi, pour nous au moins, je suis une cause perdue or… tu es capable d’en gagner, des causes.
Fantôme, laisse-moi seule les matins dans la neige. Je n’en peux plus de ce rêve de toi. Et j’essaie de t’écrire, mais je cogne dans les murs, je déchire le papier, je crie en silence. Je me sens enfermée dans moi-même. Peut-être que ces pages que je arrive pas à finir, elles sont la prolongation de toi, fantôme. Du blanc sur du blanc… fantôme.
Ce matin j’ai repensé à ton fantasme oui, que tu m’avais dit. Tu aurais voulu qu’un jour, quelque part dans un chez toi, chez moi, chez nous, je t’attends. Nue. Que tu ouvres et pousses la porte, et que je sois là, nue. Devant toi debout ou alors allongée sur un canapé, un lit, pas loin. Mais que moi nue, ce soit la première image que tu as en entrant.
Et que tu aurais voulu m’enlacer alors, une étreinte mais vers nos corps. Me serrer contre toi, m’embrasser. Moi nue, désarmée ? Ou plutôt prête à chahuter du bout des lèvres au bout des seins. Tu voulais… Je confonds avec mon désir qui parle peut-être, mais tu avais dit aussi que me serrer comme ça, tu m’aurais soulevée, et posée sur une table. Et du bout des lèvres jusqu’au bout de mes seins, tu m’aurais goûtée. Fantôme…
J’aurais basculé assise, contre le mur, et tu m’aurais relevée une jambe, l’autre. Du bout des seins au bout des lèvres, m’embrasser. Je me souviens maintenant oui, de ce fantasme que tu m’avais dit. Et puis tu serais venu, debout face à moi. Au bout de mes lèvres, au bout de toi. Toi et moi. La voix si chaude, en nos désirs. Que j’aurais passé mes bras autour de ta nuque, et qu’on se serait embrassé encore avec ce goût de moi à tes lèvres. Ce goût de nous, éphémère comme deux corps qui s’enlacent, se donnent. Fantôme…
Tu n’aurais pas été transparent cette fois-là. Fantôme. Tu aurais voulu le transposer dans la réalité, ce temps-là, je sais. Et moi toujours assise sur cette table, nue, t’attendant. Quelle ironie… moi assise à cette table ce matin d’aujourd’hui, ne t’attendant plus. Mais dans ton fantasme, moi assise encore, nue, et je veux bien y replonger un instant, les jambes relevées, les genoux pliés, les pieds sur la table ou à tes hanches et voir… voir ton abdomen et le mien, se rapprocher, s’approcher, s’approcher. Et tu me retiendrais, dans le dos, disais-tu, et moi les mains à ta nuque pour pas que je bascule. Et voir nos abdomens, nos sexes dévoilés. Te voir aller en moi une première fois, sentir cette densité, la pression de mon corps sur la pulsion de ton sang. Mon sang, ton sang, notre feu. Toi et moi, fantôme…
Et te voir lentement, doucement… repartir de moi. Et voir ensemble, mes lèvres qui ne te laissent pas partir. Mes lèvres qui te sentiraient, glisseraient. On se verrait glisser, toi et moi. Je te verrais revenir, on se verrait. Je te verrais repartir, mes lèvres s’arrochant. Comme des vagues sur le sable, aller et revenir, se caresser. Je me souviens bien maintenant, de ce fantasme que tu m’avais dit. Simple mais sincère et profond.
Même si… il y a un défaut, dans le début. Maintenant que j’ai parti, fantôme, je le vois un peu. Que je t’attende nue ? Tu diras que je ne l’ai jamais fait et c’est vrai, que ça aurait été beaucoup, de me mettre à nu comme ça. Oh je sais que vos, tu l’aurais fait. Mais moi que je me mets nue ou à nue comme ça, t’attendant… c’est juste un fantasme tu diras, un truc pas réalisé. Oui.
Et puis que je te attends dans un chez moi, chez toi, chez nous… ? C’est vrai que chez toi à Brest, on aurait presque pu. Mais tu sais que un chez moi, j’aurais pas eu. Et un chez nous non plus. Car toi et moi, ce n’était pas nous. C’était vos y yo. Je sais, que c’était… que c’est comme mes conditions, et que j’ai pas laissé d’autres possibilités. Mais c’est ainsi, hein ? Alors fantôme, je te laisse là-bas à l’Ouest pendant que moi dans les montagnes… je suis à cette table et j’essaie de finir cette putain de lettre.
Mais finir c’est partir, de toi et moi. Et partir c’est recommencer. Il faut ? Il faut. Tu ne dois plus espérer Jules.
Je ne sais pas si ton corps le permet, si ta blessure a fini, mais si c’est le cas, va ! Va sur la côte, au crépuscule, à l’aube. Va à ce phare où tu voulais m’emmener, et qu’on a jamais pris le temps… trop pris dans les draps, souvent, et trop pris par mon temps, que je sais que je pressais. Va à ce phare, le voir. Le phare de la petite embouchure, c’est ça ? Je me rappelle plus le nom de chez vous. Va courir là-bas, dépenser la tristesse ou l’énergie que tu voulais me donner. Je me souviens, de quand tu disais que le phare, il faisait comme des clins d’œil.
Quand tu m’apparais dans les rêves, c’est un peu ça que tu fais. Tu fais le phare, tu me fais des clins d’œil. Mais tu ne dois pas espérer pouvoir faire plus. Tu ne dois plus espérer, Jules. Je sais que c’est bizarre que c’est moi qui dis ça alors que je suis déjà si loin, et que cette lettre est déjà si longue…
Peut-être aussi que pour une 1000ème fois, je me dis ces choses-là, ces choses, à moi-même. Car l’espoir, même passager, c’est quelque chose, quelque chose, que toi et moi on aura partagé. Tu ne dois plus espérer, Jules. Tu ne dois plus espérer, … Dans cette fin de rêve, je te vois, avec ce regard de glace vers le plafond. Tu ne me l’as jamais fait, ce regard, c’était troublant de le recevoir. Ou que mon inconscient il peut le imaginer de toi.
Quand on s’est rencontré dans la nuit, à Brest, je me souviens que tu racontais des choses… des choses poétiques, étranges. Tu disais que ta vie était comme à un crépuscule. Au crépuscule, d’un cycle ? Et je me souviens aussi, que quelque temps plus tard, tu m’avais dit que d’une certaine manière, je marquais un tournant, que j’étais un virage, dans ta vie. Et que j’étais l’entrée dans la nuit. Est-ce que c’est vrai, ça ? Est-ce que encore… tu le penses chat noir ? Un chat noir dans la nuit, eh… c’est pas si différent d’un fantôme dans la neige, tu trouves pas ? Je sais que pour toi, la nuit elle a pas la signification de la peur, de la peur de la obscurité. Maintenant que j’ai parti, peut-être qu’elle te mord un peu quand même. Mais chat noir, je sais que dans la nuit tes yeux d’homme, ils s’habitueront. Ils s’habitueront à mieux, et moins me voir moi. Ainsi est le sens de la nuit. Goûter à la pénombre, s’habituer, à une lumière différente. Avec tes yeux, chat noir, j’ai pas de doute que tu vas voir mieux, clair, beau. Je ne cherche pas à te réconforter, car je sais que tu grifferais. Je te dis juste le fond de ce que j’ai dans les pensées, pour toi.
Et si quand on s’a rencontré, tu étais au crépuscule… j’aimerais que tu retiens ça de toi et moi. Que le crépuscule, c’est un peu comme… des feux d’artifice. C’est la fin du ciel, la fin d’un ciel. Pour un nouveau. Le ciel se met en feu, on dirait même qu’il saigne. A feu et à sang, hein mon Jules ? Un ciel, à feu et à sang, c’est là que je nous vois, toi et moi. Et que si je te suis la nuit après aussi, le début de la nuit, c’est bien. Mais ne m’espère pas. Seulement… oui tu ne dois plus m’espérer. N’espère que la nuit, quoiqu’il y a dedans. La nuit, juste la nuit. C’est beau aussi, non ?
Comme la lune dans une nuit de Brest, pleine, et tout l’argent de sa lumière qui nous caressait, pendant l’amour. Toi et moi, caressés par la lune, par la nuit. D’autres feux de artifice. Mais pas artificiels, ça non.
Ça me fait mal, finir cette lettre… maintenant… je relis ton dernier message, que j’a pas répondu c’est vrai, pardon. Ces jours-ci dans la montagne, et pour le futur… oui peut-être que… tu n’es pas de mon entourage car tu n’es pas ici, dans ma vie de tous les jours. Mais j’ai des souvenirs si beaux de notre temps ensemble qui fut si court mais intense. Je crois que je ne pourrai jamais te le dire, mais je sais que je le verrai plus beau encore, avec le temps qui passe. Ton regard doux, comme une caresse, comme me caressant, oui… tes mains. Ton visage des fois de petit garçon, des fois d’homme. C’est étrange tout ça, hein ? Comme sorti de nulle part. La fin. Ça sort d’où, une fin ? Des fois, nous ne savons pas. Je ne sais pas… ça te rendrait fou, je sais, que je le dis mais… oui, de tout ça, je ne sais pas. Je ne sais pas.
Je crois qu’il y avait des questions dans la communication que je ne sus pas résoudre de manière tendre. Dans ces moments-là, j’ai pas eu la patience nécessaire, mais aussi la capacité de… m’ouvrir ? Cela demandait du courage. Que peut-être je n’avais pas, pour t’expliquer certaines choses. Du moins… je te les ai dit, ces choses, mais peut-être sans l’intention profonde et sincère de les surpasser, de me surpasser, et d’aller vers toi. Mais je pense qu’il est bon… qu’il est bon que tu saches, que j’ai passé beaucoup de temps sans me permettre de me… de me livrer à une autre personne, et que tu as été le premier avec qui j’ai essayé.
Je sais, je sais, chat noir… je ne fus pas parfaite, et pas non plus la meilleure version de moi. Et toi non plus, je le sais. Mais je t’ai voulu comme j’ai pu même si je n’ai pas pu… autant que j’aurais voulu, à ce moment-là. Tes baisers, tes mots. Tes baisers, tes mots, et ta manière de faire l’amour. Ce sont des choses précieuses que j’ai en moi. Oui, même ta manière de faire l’amour, même avec ce que je t’ai écrit dans cette putain de lettre trop trop longue… je sais que c’est contradictoire mais c’est ainsi, non ? Tout ne va pas toujours dans un sens. Les nôtres maintenant par exemple, parce que le mien il part ailleurs, oui. Tout cela, c’est difficile. Je ne sais pas… je ne sais pas comment finir, cette lettre.
Avec ces rêves, c’est étrange mais j’ai l’impression d’une autre réalité, que ma distance et nos silences ont… installé. Ce rêve, te voir allongé sur ton lit dans la nuit avec une femme qui est moi mais qui est pas moi. C’est comme si je me souviens alors aussi, de tes silences et ton regard de glace, comme si on ne s’entendait plus. Alors que si, non ? Je ne crois pas que tu sois… je crois pas que tu es en colère de moi. Triste, peut-être.
Si aujourd’hui tu étais là… tu pourrais m’aider à la finir, cette lettre. Moi, je ne sais pas. Si aujourd’hui tu étais ici ou si l’on pouvait remonter le temps… Si tu étais là dans les montagnes avec moi, ou que on pouvait remonter le temps, je te… étreindrais ? je te étreindrais ? Je ne sais pas comment ça se dit ! Je te prendrais dans mes bras, et je t’embrasserais tendrement, aussi. Je t’embrasserais oui. Je ne sais pas si cela résoudrait quelque chose, comme le jour de l’étreinte. Mais nous nous comprendrions une fois de plus encore. Car je sais que nous pouvions, même si j’ai parti avant que nous pouvions davantage, plus.
Je ne sais pas comment finir cette lettre, vraiment. Aide-moi, fantôme, … je ne sais pas le faire ! Je ne sais pas. C’est tout ce que j’aurais pu te dire en partant. Je ne sais pas ! ça te rendrait fou, je sais. Mais je ne sais pas. Comment on finit quelque chose que on ne veut pas que ça finit, vraiment ? En face de toi, je crois que je n’aurais pas pu. Ça aurait été trop difficile. Je n’aurais pas su et maintenant je me piège toute seule, avec cette lettre immense. Je ne sais pas ! Comment ? Aide-moi… à finir ces mots. Moi je ne sais pas. Non… je ne sais pas.
Agu.
Si… peut-être je sais.
« J’aimerais t’écrire de la poésie »
Tu te souviens ?
De la poésie
Et du désir
Nous, des îles
Nous, deux îles
Vos y yo, una sola
Insula
De poésie, una isla
Une seule poésie
Quand au seuil de mi castillo
Quand toi seul, à mon château
Qu’en moi je te voulais
Qu’en moi je voulais, vos y yo
Comme un château de poésie
Vos y yo, je m’y sentais comme un château
Un castillo, ouvert à toi seul
Ouverte à toi, dans mes sommeils de désir
Où tu trouvais ma voix, en poésie
Où tu trouvais ma foi, en vos y yo
Ouverte à toi, en des châteaux de poésie
[1] Nekfeu
[2] Nekfeu
[3] Les nourritures terrestres
[4] Les faux-monnayeurs
[…] Une version traduite est disponible, ici. […]