Qui ne semblait pas dépendre de soi
Mon petit monde m’a parlé à plusieurs reprises
De cette fureur dormante, qui s’observe
De la capitale à ici, ou dans la capitale de mes souvenirs
Paris, Brest, Buenos Aires
A mesure que s’arpentent les rues, les places, leurs recoins de bancs
Cette fureur dormante est un métal sans cesse chauffé à blanc
Sorte de lave glaciale qui parcourt le sang de trop
A mesure que s’arpentent les rues, les places, leurs recoins de bancs
En sortie d’hivernal, il n’est pas vraiment de printemps à ce mal
Sur des visages émaciés, brunis ou ceux rougis d’alcool
Qui rugissent d’encore un fond de vie, la mort dans l’âme
L’amorce à éruption ? la rage ici, oscillant sous les intempéries
Il est un temps pour nous, un temps pour rien :
Il n’est pas pour eux, et nous passants percevons la honte
Nous rendant compte alors peut-être,
Comme le dit Saint-Ex, même si vaporeux
De notre condition d’Hommes : à partager une honte ici
De ce dont il ne nous revient pas la faute, et il n’est ni pitié
Ni piété dans le vœu ou sa phrase écrite
Ni misérabilisme à ressentir soudain leur fureur dormante, à l’isthme commun
Qui nous parcourt, nous arpente, à mesure que les rues défilent
Car le dénuement ne coupe pas le fil qui nous unit à eux : humain
A mesure que la pente de Jaurès se descend, se remonte
A mesure que je me hisse dans des souvenirs de Buenos Aires
Coursives magmatiques et froides brûlures des mêmes galeries partout reproduites
Dans toutes ces vies poussives, jusqu’aux nôtres
Qui vitupèrent quand plus riche, plus haut, on ne regarde pas à terre mais au ciel
A se rêver cosmonautes, conquérants de vacuités ou territoires désolés
Sans pardon sachez-le, du ciel ou des hommes
Sur cette terre ou celles-là dont s’emparer : car désemparées par la guerre
Et de Paris à Brest à Buenos Aires : un même magma
De mêmes amas de vie ici laissées glaise non travaillée
Lésées par divers degrés de pauvreté, diverses froideurs de précarité
Tout ça tandis que la devise fluctue, croît
Et tout ça de vies rapetissées
Car la devise dicte croissance et non développement
Sans s’apercevoir que reproduire ces mêmes mouvements de peine, d’oubli, de délaissement
Nuit à l’ensemble, à tous ces jours de notre société
Dont les goûts libres ou libérés se paient par du mépris
De l’abandon : des éboulis de chairs, pensées, mémoires et émotions
Réduites à se faire éruptives, médiocres et sales, mises sous le tapis de l’histoire
Et tout cela s’ébruite publiquement, mais tout ce laps d’une humanité moderne et de progrès
Ne fait que procréer pour produire, quand masse
Ne fait que maugréer, protester ou nuire à ses propres intérêts
Parce qu’en nasses elle ne se rend pas compte elle-même, de la mélasse
Que crée le progrès consommé : soit toute progression consumée
Sauf ce fil résistant à toute éruption et qui nous ramène
A sans cesse repasser sur l’idée que nous ne repensons pas
Sous nécessité : celle de notre humaine condition
« Être homme, c’est précisément être responsable. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. » | Antoine de Saint-Exupéry
Jean-Marie Loison-Mochon