Presque - Jean-Marie Loison-Mochon

Presque

Jusqu’au bout du monde, je suis allé

Enfin presque

En presqu’île : revenu

Est-ce qu’il est utile de le dire ?

Que tu n’y es pas apparue

Pas à pas j’ai marché, couru

Au vent j’ai lutté, sur la mer

Sur la mer j’ai vu tes yeux, leur couleur

Agitée de beaucoup de vagues

De quelle douleur ?

En à-coups d’pas, Agu’ disparue

Sans plus d’couleur, en transparence ?

Quelle couleur as-tu en vrai, à distance ?

La douleur dans les jambes ? A peine

Un doux leurre cela dit, à pleines respirations

Tout expira, ton temps, mon temps, tout

Je n’t’espère plus mais ici j’inspire de tant

Inspiration d’ces temps, d’un même pluvieux

On s’est à peine plu ? J’sais pas, j’essaime

J’essaie mes mots et on verra

On verra bien où ça me mène

Comme tout c’vert à la mer, qu’j’inspire à plein

Tout cet air qui vient à moi, pluvieux

Il me claque aux joues, de jours d’hier

Ça m’plaque à la côte, aujourd’hui

Pluvieuse, et moi à peine moins jeune

Rappelle-moi : j’erre sur ?

J’en ai une au corps, c’est vrai

De gerçure

De port y’a plus, alors j’me déporte en pas

Je colporte à pas lourds d’eau, mon idée d’mouvement

Ça n’pèse pas lourd l’eau des larmes, qu’on dit ?

P’t-être mais ça vous désarme, tout sceptique ou candide

Avec tout ce sel dans l’vent, c’t’écume

C’est comme si j’avais plus b’soin d’antiseptique

J’erre sur ces pics de côtes, aux vagues battantes

Elles attentent aux récifs, j’en suis tempête

Elles me prêtent un pouls, l’entends-tu ?

Un pouls lent, tendu en pensées

Un pont tendu vers je n’sais où. Toi ?

Car j’suis au bout du monde déjà, j’m’y dissous

J’me dis, sous ma peau humide

Qu’y fait pas bon faire l’félin ici

Sous l’eau j’fais l’intrus, à la côte

Toi tu fis intrusion, sous les miennes

J’étais chat sauvage et toi aussi, alors ici

Sur la Côte Sau’ et ses vagues, s’fût miscible

J’saurai voguer longtemps, dans c’souvenir

D’nos côtes à nu, dans ces temps d’désir

Dans ces tant d’désir, ce lit

Dehors il se lisait de la pluie comme aujourd’hui

Mais j’suis sorti, et toi aussi. D’ma vie ?

De toi j’suis serti, j’en déplie les éclats

Des épis de pluie à mes cheveux

En moi y’a sortilège, j’crois :

Une sorte de légèreté, qui m’fait couvrir des pages

Une sorte de légère peine, qui m’fait courir les plages

Et j’peux pas tout dire, en foulées ou en phrases

J’veux juste me secouer les phases

Tristesse ou manque, des vagues déroulées

Encoche allégresse, des laves écoulées

J’étais volcan, t’as coché doux, tendre

T’as couché fous l’camp, trop doux, trop tendre

Alors j’décoche ici d’l’élan, des cendres

J’me cache pas, j’m’expose à l’élément

J’suis pas véhément : juste sauvage

Car sur ces côtes de presqu’île, notre préquelle

Quel prisme n’as-tu pas pris, après ?

Pour m’regarder et m’refarder : moins bien

Alors en pas, en mots, j’me fais aérien

Non j’me fais rien : je le suis, je l’étais

C’est juste que t’attendait l’été en automne

Et les eaux tonnent sur la Côte Sau’

D’un printemps elles désapprouvent

J’les emprunte de ma lave qui couve

Puis laisse mes empreintes à Port Bara

Puis j’remonte le cours encore, d’nos teintes

Et un peu d’nos étreintes, pour m’porter

Parce qu’y’avait d’la portance entre nous, comme une arche

A celle de tes jambes, on s’est cachés

Même si après on s’est scellés, les voix

On s’est ligaturés le soi, on a gâché

A Port Bara, j’déborde de toi

Les vagues m’abordent mais m’emportent pas

J’revois juste la portance, nos peu d’bordées

J’leur donnais d’l’importance

J’ordonn’rais à mes pensées d’se taire

Elles se déroul’raient comme des vagues, de l’air au vent

De tout l’déroulé, d’tous ces roulis : de l’air d’avant

Avant quand on essaya, s’essaima, qu’on s’échoua

Comme une vague essaimée déjà, à la Guérite

A la plage je descends, chasser l’horizon

Toi et moi ça m’est un genre d’Orion, en sables de sens

Ça met un genre d’argent d’tes ch’veux, comme une onction

Alors à la Guérite je veille, les reflets d’lueurs

Il fait soleil mais j’veill’rai quand même, chasseur

J’veill’rai quand même, les lueurs d’la lune

Car en moi tout est réveillé, fresque illusoire mais vivante

Garée en moi, en presqu’île

Tu n’y es pas apparue

Mais il y a qu’on s’y était entrevus

 

Jean-Marie Loison-Mochon

JMLM - 2022
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