Presque
Jusqu’au bout du monde, je suis allé
Enfin presque
En presqu’île : revenu
Est-ce qu’il est utile de le dire ?
Que tu n’y es pas apparue
Pas à pas j’ai marché, couru
Au vent j’ai lutté, sur la mer
Sur la mer j’ai vu tes yeux, leur couleur
Agitée de beaucoup de vagues
De quelle douleur ?
En à-coups d’pas, Agu’ disparue
Sans plus d’couleur, en transparence ?
Quelle couleur as-tu en vrai, à distance ?
La douleur dans les jambes ? A peine
Un doux leurre cela dit, à pleines respirations
Tout expira, ton temps, mon temps, tout
Je n’t’espère plus mais ici j’inspire de tant
Inspiration d’ces temps, d’un même pluvieux
On s’est à peine plu ? J’sais pas, j’essaime
J’essaie mes mots et on verra
On verra bien où ça me mène
Comme tout c’vert à la mer, qu’j’inspire à plein
Tout cet air qui vient à moi, pluvieux
Il me claque aux joues, de jours d’hier
Ça m’plaque à la côte, aujourd’hui
Pluvieuse, et moi à peine moins jeune
Rappelle-moi : j’erre sur ?
J’en ai une au corps, c’est vrai
De gerçure
De port y’a plus, alors j’me déporte en pas
Je colporte à pas lourds d’eau, mon idée d’mouvement
Ça n’pèse pas lourd l’eau des larmes, qu’on dit ?
P’t-être mais ça vous désarme, tout sceptique ou candide
Avec tout ce sel dans l’vent, c’t’écume
C’est comme si j’avais plus b’soin d’antiseptique
J’erre sur ces pics de côtes, aux vagues battantes
Elles attentent aux récifs, j’en suis tempête
Elles me prêtent un pouls, l’entends-tu ?
Un pouls lent, tendu en pensées
Un pont tendu vers je n’sais où. Toi ?
Car j’suis au bout du monde déjà, j’m’y dissous
J’me dis, sous ma peau humide
Qu’y fait pas bon faire l’félin ici
Sous l’eau j’fais l’intrus, à la côte
Toi tu fis intrusion, sous les miennes
J’étais chat sauvage et toi aussi, alors ici
Sur la Côte Sau’ et ses vagues, s’fût miscible
J’saurai voguer longtemps, dans c’souvenir
D’nos côtes à nu, dans ces temps d’désir
Dans ces tant d’désir, ce lit
Dehors il se lisait de la pluie comme aujourd’hui
Mais j’suis sorti, et toi aussi. D’ma vie ?
De toi j’suis serti, j’en déplie les éclats
Des épis de pluie à mes cheveux
En moi y’a sortilège, j’crois :
Une sorte de légèreté, qui m’fait couvrir des pages
Une sorte de légère peine, qui m’fait courir les plages
Et j’peux pas tout dire, en foulées ou en phrases
J’veux juste me secouer les phases
Tristesse ou manque, des vagues déroulées
Encoche allégresse, des laves écoulées
J’étais volcan, t’as coché doux, tendre
T’as couché fous l’camp, trop doux, trop tendre
Alors j’décoche ici d’l’élan, des cendres
J’me cache pas, j’m’expose à l’élément
J’suis pas véhément : juste sauvage
Car sur ces côtes de presqu’île, notre préquelle
Quel prisme n’as-tu pas pris, après ?
Pour m’regarder et m’refarder : moins bien
Alors en pas, en mots, j’me fais aérien
Non j’me fais rien : je le suis, je l’étais
C’est juste que t’attendait l’été en automne
Et les eaux tonnent sur la Côte Sau’
D’un printemps elles désapprouvent
J’les emprunte de ma lave qui couve
Puis laisse mes empreintes à Port Bara
Puis j’remonte le cours encore, d’nos teintes
Et un peu d’nos étreintes, pour m’porter
Parce qu’y’avait d’la portance entre nous, comme une arche
A celle de tes jambes, on s’est cachés
Même si après on s’est scellés, les voix
On s’est ligaturés le soi, on a gâché
A Port Bara, j’déborde de toi
Les vagues m’abordent mais m’emportent pas
J’revois juste la portance, nos peu d’bordées
J’leur donnais d’l’importance
J’ordonn’rais à mes pensées d’se taire
Elles se déroul’raient comme des vagues, de l’air au vent
De tout l’déroulé, d’tous ces roulis : de l’air d’avant
Avant quand on essaya, s’essaima, qu’on s’échoua
Comme une vague essaimée déjà, à la Guérite
A la plage je descends, chasser l’horizon
Toi et moi ça m’est un genre d’Orion, en sables de sens
Ça met un genre d’argent d’tes ch’veux, comme une onction
Alors à la Guérite je veille, les reflets d’lueurs
Il fait soleil mais j’veill’rai quand même, chasseur
J’veill’rai quand même, les lueurs d’la lune
Car en moi tout est réveillé, fresque illusoire mais vivante
Garée en moi, en presqu’île
Tu n’y es pas apparue
Mais il y a qu’on s’y était entrevus
Jean-Marie Loison-Mochon