L’ultime fusion d’avec les limbes

Est-ce qu’une peau rouge, enflée, pleine d’éraflures

Se dira aussi veine de volcan ?

Gonflée jusqu’à la boursoufflure

Hier je l’ai vu debout, immobile quasi

Cet homme à l’angle, vieilli plus qu’il n’est vieux

En glaise, dirait un aviateur, de volcan mal modelée

C’est une béquille, un sac, des tons noirs pour vêtements

Et pour vraiment comprendre la déchéance d’une telle misère : qui pourra ?

A part lui dont le courage aura fui depuis des lustres, je crois

Converti en une éponge, cet influx-là ne lui sert plus

Qu’à absorber de quoi nourrir ou abreuver son feu chaotique

Ses viscères s’irriguent, sa vie sévèrement s’abîme

Quelle issue y a-t-il ? il n’essuie plus que des revers

Celui de sa main joufflue, sa bouche qui s’est remplie

Maladroite et goulue, comme des joues qui titubent avec lui

Dans la rue je l’ai dépassé, nous étions l’après-midi

Et dans la nuit je suis revenu, son chemin n’avait pas progressé

Il n’avait rien franchi durant ce jour

Et de lui-même, je ne sais pas si de quelque chose…

Il s’était affranchi, de quelque chose d’autre que sa conscience

Et de sa dignité, oubliant sûrement jusqu’à la honte

Avachi, rougi, mais sûrement pas de ce sentiment

Juste de la lave qui l’intoxique, de l’ivresse qu’il s’administre machiavélique

Enivrez-vous ! mais ce summum d’injonction ne disait pas

Oubliez-vous, et dans son magmatique repos

Je le trouve là, affalé sur la bordure d’une nuit commencée

Sur le bord du muret, dans un coma comme avancé

Pathétique répit, la panse exposée aux passants

La comète aura passé voilà longtemps, sans qu’il fasse un autre vœu ?

Que de s’ankyloser là dans Brest, sans rien d’autre qu’un venin inoculé

Ni pitié, ni dureté, je lui observe les canettes

Celles qui jonchent les pavés, avec un air d’avoir été vidée

Celle qui adhère encore à ses doigts prêts à exploser

D’une éruption de néant, qu’il alimente vraisemblablement

Sans interruption, jusqu’à s’en faire exploser la cime

Et le sommeil n’est d’aucun secours quand mille sommeliers vous auront ainsi conseillé

De vous enivrer jusqu’à avoir abreuvé les mille et un démons

Qui le persécutent en dedans sûrement,

Quand chaque gorgée est un coup de pelle de plus

Une pelletée l’outrageant, qui l’exécute lentement

Aussi dans la nuit deux fois je me suis arrêté, retourné

Dans les mains, du feu, de la vigueur, de la vie ; pour le relever ?

Sa béquille à terre au milieu du trottoir, mais peut-être est-ce trop ?

Je me questionne, ralentis, fais trois pas

Je le regarde appesanti, maugréant du rêve sur ses mauvais anges

Qui lui ordonnent sûrement de se réveiller pour moudre une autre bouteille

Continuer de filer son mauvais grain, de se tisser un ultime sillon

Confusion totale, la mort, et je me dis que non, je ne dois pas ici

Interférer avec le fer qui le menace, même si pas immédiat

Il serait dégueulasse, de ne pas assister celui en danger

Mais je m’en vais car déjà je sens que n’est plus là l’enjeu

Et je passe et je pars, et la nuit passe aussi et repart aussi

Le lendemain je ne le trouve pas à l’angle

Mais c’est que sa langue lui a donné l’élan

Au magasin, la béquille, le sac, les mêmes plaies

Le cratère n’a pas explosé encore, il lui faut plus de rouge et macérer encore

A sa suite je suis, il ne sent pas la lave mais la putréfaction

Bien sûr je n’en ai aucune stupéfaction mais ne sais

Si devoir me réjouir de le trouver respirant

Plutôt qu’exhalant des cendres, expirant ses souleries pour la plus ultime et belle fois

Je ne sais pas ce que lui a fait la vie, je ne sais pas ce qu’il a fait de la sienne

Il ne saurait plus le dire je crois, à le voir s’affaler sans prévenir

Sur son porte-monnaie qu’il peut encore bénir de le soulager

Pour quelques sous, l’argent abreuvant cette soif de sécheresse

Il n’y a que des idiots pour l’appeler pécheresse

Fut un temps cet homme aussi eut des idéaux, sûrement

Avant qu’il ne s’éjecte ainsi du jeu

Qu’il ne s’injecte l’influx dans l’incessant rodéo du coude

Peut-être est-il à se coudre l’âme en avance, et s’emballer bien

D’un plein enthousiasme, pour s’en aller rouler un jour prochain, au fond…

Oui, au fond peut-être est-ce ça, sa recherche à lui

De se préparer à s’en retourner dans les grandes profondeurs

De sa poche magmatique, et d’ailleurs

A peine sorti, à sa suite je suis

Il explore les cavités d’une poubelle, n’excave rien

Et ne s’exclame rien, sinon que sa canette le fait pour lui

Décapsulant son monde dans une éternelle répétition

Du retour à la nuit après la toute dernière gorgée de chaos

Se projetant incessamment vers l’ultime fusion d’avec les limbes

Au beau milieu du monde et de l’indifférence

Sans baume à cela, à s’embaumer inlassablement

Pour s’oublier au beau milieu de lui-même

Car le monde et lui, maintenant

A la vie sont indifférents

Jean-Marie Loison-Mochon

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