Le coup - I - Crépuscule d'un cycle - Jean-Marie Loison-Mochon

Le coup – IV

« Ça me fait plaisir de te revoir, Agu.

-Je t’ai manqué ?

-Allez… si je te dis ça, t’es du genre à prendre la fuite.

-Tu té trompes Jules. C’est juste que… Bueno, ya sabes[1]. Qué je peux pas tout té dire.  

-Oui, je sais que je ne sais pas tout.

-Tu croyais qué j’allais pas révenir ?

-Je sais pas. Je sais jamais, en fait. J’ai juste vu Aïda l’autre jour, qui me disait que vous aviez déjà prévu de vous revoir. Je comptais là-dessus pour te voir réapparaître en ville.

-Et tu penses qué si je réviens à Brest, je vais voir Aïda mais pas vos [2]?

-Avec toi je suis jamais sûr. Après comme tu m’as pris dans tes bras l’autre fois, et qu’Aïda m’a dit que tu partais… je me suis peut-être dit que c’était un adieu.

-N’importé quoi Jules… oui j’ai parti l’autre jour et ça mé rendait triste. J’aime pas, me sentir… avoir un sentiment dé dépendance.

-Toi, dépendante ? T’es plutôt tout le contraire, libre comme l’air.

-Ça te gêne ?

-Non. Je ne te voudrais pas autrement.

-Et pourtant…

-Pourtant je t’aurais manqué, Agu ?

-Peut-être. Tu vois, j’ai mes paradoxes aussi.

-Ça va avec ton nuage de mystères, oui…

-Y jé t’ai pris dans mes bras comment l’autre fois ? Comme ça ?

-Arrête… tu sais bien. T’avais l’air triste, en colère, mais tu me retenais contre toi.

-Et tu n’aimés pas ?

-Si. Même si je ne comprends pas tout.

-Y’a pas beaucoup dé choses à comprendre. A veces[3]… avec toi des fois, me siento[4]… je mé sens fragile.

-Quand tu me serres comme ça, ou même à chaque fois que tu t’en vas, tu sais, moi aussi je me sens fragile.

-Et c’est mal, guapo [5]?

-Non, précisément. Je ressens la vie plus fort.

Tu vulnerabilidad[6], hein ?

-Tu sembles y goûter aussi, Agu.

Quizá[7]… C’était profond et sincère. Tes bras, mes bras.

-En tout cas… tu vas te moquer de moi mais… entre les discussions qu’on avait eues les fois d’avant, et cette étreinte, et Aïda qui me disait que tu t’en allais…

-Qué ?

-Je t’ai écrit une lettre.

-Oh ! Puedo leerla [8]?

-Je sais pas. Si tu repars, peut-être. Quoique, si je te la donne, ça pourrait te faire fuir aussi.

-Tu vois, c’est lé même résultat. Je veux bien la lire, ça mé ferait plaisir de la lire.

-Oui le même résultat, je sais bien qu’à chaque fois que tu reviens, tu repars. Même quand on se voit, parfois tu es là, les yeux trempés tout contre mon épaule, et d’autres fois, on dirait que tu prends de l’avance sur le moment de t’en aller. Pour qu’on se retrouve encore après.

-On dirait un réproche.

-Pas du tout. La constance ce serait ça, l’ennui. J’espère juste des fois que…

-Qué ?

-Que tu me fais confiance. Et que si tu as l’air ailleurs, c’est que ce sont les activités avec ton groupe qui te font avoir ces absences.

-Bien sûr que jé te fais confiance Jules. Et oui, je peux pas te dire, cé serait dangereux, je t’ai déjà dit. Après…

-Quoi ? Tu sais, je suis un roi de la fuite. Alors ces jours-ci je te vois bien faire…

Tu ne veux pas me dire ?

No sé[9]… je sais pas comment lé dire.

-Il y a un autre homme ? Dans ton groupe ? Depuis le début tu te rappelles, je te l’ai dit : tu es libre. Je veux juste qu’on se dise les choses si entre nous ça doit… changer.

-Tu dis des bêtises Jules. Il y a qué toi. Peut-être qué le passé il est encore un peu… une brûlure, c’est tout.

-Bon. Mais el volcán alors ?

-Comment tu sais pour el volcán ? … non mais c’est…

-Aïda m’a dit que tu allais retrouver tu volcán, quand vous vous êtes quittées.

-…

-On dirait que tu as vu un fantôme Agu. Ça va ?

-Non non, c’est pas ça, c’est qué… je suis fatiguée des derniers jours. C’est tout. Et qué je mé rappelais pas que j’avais dit ça à Aïda.

-Ça quoi ? Elle a pensé que c’était un surnom que tu me donnais, mais… c’est autre chose en fait ?

-Non non c’est ça, je t’ai appelé mi volcán.

-Moi j’veux bien. Mais tu ne m’avais jamais dit que guapo jusque-là, je crois.

-Non c’est vrai, dans ma tête je t’appelle comme ça. Dépuis que tu m’as expliqué, ta chambre magmatique. Arrête dé t’inquiéter, guapo !

-La vulnérabilité c’est à double tranchant, j’y peux rien. Quand tu disparais plusieurs jours comme ça…

-Eh ben, Jules ?

-Rien. Ça me laisser imaginer, des mondes, des vies. Dans lesquelles je ne suis pas, dans lesquelles je suis content que tu sois.

-Et comment tu m’imagines ? Où ça ? Je suis habillée, ou…

-Regardez-la qui change de sujet !

-Pas du tout. Jé crois que c’est un sujet qui m’intéresse, là métenant.

-Agustina…

-Montré-moi que que tu l’es, mi volcán.

-J’en ai le désir, tu vois bien. Mais j’aimerais aussi en savoir… plus, de toi. Je te désire aussi pour ça, de te connaître mieux.

-Et qu’est-ce qué tu veux savoir guapo ?

-J’aimerais connaître ton groupe.

-Jules…

-Je m’en fiche, de ce danger dont tu me parles des fois. Ton absence ces derniers jours, ça avait un rapport ?

-Je né suis pas sûre, Jules…

-Moi je ne suis pas sûr que tes convictions soient si loin des miennes.

-C’est vrai mais… tu pourrais perdre tout, todo[10]. Même tu libertad[11].

-Un volcan n’a pas peur de se brûler, Agu. Si ma liberté doit flamber avec la tienne…

-Arrête, dis pas des choses comme ça Jules. C’est sacré, la liberté.

-Mais c’est pour la liberté que vous préparez ce coup dont tu m’as parlé une fois, non ?

-J’aurais pas dû te dire ça. Et puis on sé bat tous pour la liberté. Y’en a juste qui se battent qué pour la leur, et d’autres qui…

-… luttent aussi pour la liberté des autres. J’ai cru comprendre ça oui, au fil de nos moments. Dis-moi Agu, dis-le moi, ce que c’est que votre groupe, votre coup

-Jules… mi volcán. C’est pas… seguro[12].

-Je m’en fiche, que ce soit sûr. Si je me préoccupais de la sécurité des choses, de la certitude, je n’aurais pas tant de plaisir à te voir, te revoir. A me demander si tu vas revenir, à désirer…

-Tu mé désires ?

-A désirer la fois suivante. Bien sûr que je te désire.

-Le coup… peut-être que je té le dirai, mi volcán. Mais il faudra qué tu sois sûr. Juste, pas tout dé suite.

-Bon… tiens, à propos de volcan, tu as vu les images ?

-Dé ?

-Du volcan, à la Palma. La nuit qui tombait, l’éruption, la coulée de lave !

-Ah ? …

-Non ?

-… Non. Non, non. Je l’ai pas vu.

-Il faut que tu voies ça ! C’est sublime.

-Un volcan qui parle d’un volcan… es divertido[13]. Tu mé montreras, alors ?

-Oui Agu mais…

-… mais d’abord, Jules, tu m’as pas dit qué… tu me désirais ? »

[1] Enfin, tu sais déjà.

[2] Toi.

[3] Des fois, parfois.

[4] Je me sens.

[5] Mon beau.

[6] Ta vulnérabilité.

[7] Peut-être.

[8] Je peux la lire ?

[9] Je ne sais pas.

[10] Tout.

[11] Ta liberté.

[12] Sûr.

[13] C’est drôle.

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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