Comme si sans Sinner rien n’était? | Chronique tennis

Le Master 1000 de Madrid vient de se terminer et ce sans apporter beaucoup plus de clarté sur les forces en présence en haut du classement mondial, alors que le deuxième tour des qualifications du Master 1000 de Rome se joue aujourd’hui, mardi 6 mai 2025.

Plus haut que beaucoup

En Espagne, Casper Ruud s’est enfin officiellement couronné d’une légitimité que seuls quelques personnages de mauvaise foi lui contestaient. De même que l’un de ces derniers au ton toujours acerbe et provocant, ni vous ni moi n’avons jamais remporté une demi-finale de Wimbledon, et il serait pour le coup malvenu de descendre un triple finaliste en grand chelem, ex-N°2 mondial et finaliste du Masters (entre autres) des quasi 700 mètres madrilènes auxquels ajouter sa 1ère place sur le podium.

Paradoxe peut-être à le voir gagner pour une première fois là-haut et ce pour deux raisons. D’une part, du fait de l’altitude déjà mentionnée, le M1000 de Madrid reste le moins ressemblant en conditions de jeu à celles de Roland Garros, quinzaine historique et majeure de la saison sur terre battue, car donnant un avantage au style bam-bam plutôt qu’aux purs terriens. D’autre part, car en haut du classement ATP, Casper Ruud est sûrement le joueur le plus assimilable aux spécialistes de terre que nous connaissions voila 25 ans et plus, et qu’il eut donc été plus attendu -comme lui-même l’a dit- de le voir gagner à Monte-Carlo (finaliste en 2024) ou dans les lenteurs d’une Rome humide plus au niveau de la mer.

Reste que Ruud a marné pendant la douzaine madrilène, comme il sait le faire, et la différence peut-être s’est-elle faite là. Si son niveau a pu fluctuer au long de certains matchs, comme lors de la demi-finale contre Francisco Cerúndolo, le physique a été une constante pour appuyer un jeu de terre modernisé, et l’aspect mental l’a porté jusqu’à la victoire finale. Jack Draper, défait en finale, aura beau dire que Ruud a gagné car « plus courageux » il doit surtout sa défaite, et donc la victoire du Norvégien, à une plus grande constance sur le plan physique et la possibilité de maintenir le plan de jeu.

Parmi les grandes lignes tactiques, pour Ruud il se sera agi de bomber de lifts lourds en coup droit sur la diagonale -sur le revers gaucher de l’anglais- avant d’enfoncer le clou d’une banderille plus rectiligne côté coup droit. La tactique aurait pu ne pas fonctionner jusqu’au bout, autant parce que Draper ne se résume pas qu’à un service et un coup droit, et qu’il a montré pouvoir autoritairement tenir en revers, plonger de tout son 1,93 mètre dans ce geste et engranger les points gagnants, que parce que la moindre balle un peu neutre pouvait être punie des fulgurants décalages coup droit de l’anglais, qui l’avaient même rendu favori de cette finale. C’était oublier deux éléments : la dimension physique sur le long cours, sur laquelle Draper a beaucoup progressé depuis des mois mais peut-être pas assez pour pallier le deuxième point, à savoir un jeu de jambe de terre encore à parfaire. En défense et la fatigue aidant, maintenir le niveau d’intensité a été une clef de la défaite pour Draper -plus que le courage, dont il ne semble pas même manquer face aux gros- et Ruud, à l’inverse, a su porter sa stratégie jusqu’au bout pour lever son premier trophée plus que mérité dans la catégorie des grands tournois.

Qualifications romaines et format 12 jours

Victoire norvégienne qui a donc conclu 12 (longs) jours de tournoi dans la capitale espagnole, avant que ne s’enclenchent les 12 suivants, à Rome. Les qualifications sont en cours, deuxième tour aujourd’hui, et si tout le monde, des spectateurs aux observateurs jusqu’aux joueurs semble se plaindre du format rallongé, il n’y aura vraisemblablement pas de changement. L’absurde rivalité de l’ATP et sa catégorie reine des M1000 avec les tournois du Grand chelem et leur indépendance ne semble déboucher sur rien, que de l’usure pour tous et le goût d’une intensité moindre. Mais l’argent rapporté par des billetteries éclatées fait oublier aux décideurs l’intérêt supérieur du sport qu’ils devraient promouvoir.

Déjà maintes fois écrit et dit dans bien des pages et canaux, les premiers jours des M1000 sur 12 jours donnent des affiches souvent inintéressantes : Fearnley-Fognini (WC) ? Bublik-Safiulin ? Diallo-Giron ? Belluci-Martinez ? Rinderknech-Gigante ? et même Marozsan-Fonseca, pour ne citer qu’au fil de la lecture du tableau cette poignée de matchs. Des matchs de haut niveau, certes et il ne faut faire injure à personne, mais normalement pas du très haut niveau attendu pour la catégorie M1000, dont Monte-Carlo a montré le potentiel encore cette année, en restant campé sur une durée d’une semaine.

Actuellement, les douzaines voient un plus grand nombre de joueurs dans le tableau pour un niveau dilué, donnant d’ailleurs plus envie de se retrancher vers les Challengers 175 conséquemment créés (Aix-en-Provence, Estoril par relégation de sa qualité d’ATP 250, Phœnix en mars) ou même les qualifications romaines où le deuxième tour va donner à voir des affrontements non moins intéressants, comme les Shevchenko-Fuscovics ou Norrie-Lajovic (vainqueur et finaliste de M1000). Pour les Français, il y aura aussi de quoi jeter un œil au Barrios Verra-Royer, ce dernier réalisant une saison 2025 éclatante sur le circuit Challenger, à l’en faire légitimement espérer une invitation pour le grand tableau à Roland Garros, si les organisateurs ont les idées plus claires que les décideurs de l’ATP et leurs tristes douzaines.

État des troupes, état des troubles

Les M1000 en 12 jours illustrent d’ailleurs l’une des problématiques actuelles : les joueurs se plaignent d’un calendrier trop long et trop dense, des dates imposées au risque d’importantes amendes si absence injustifiée, avec pour conséquence des organismes en souffrance, mais aussi des esprits qui crissent. Il y a le cas Rublev duquel il ne faudrait pas faire une généralité, mais plus simplement, les propos récents de Ruud disant avoir la sensation d’être dans une cage à hamster, ou les critiques qui n’ont pas arrêté de fuser sur le fait qu’Alcaraz vive une vie de jeune homme se refusant à une cage dite « d’esclave ». Dans la trop commune hystérisation des propos, des mots et des réactions, le terme d’esclavage n’aurait jamais dû être prononcé pour parler de joueurs millionnaires, et oui, de joueurs, quand bien même sportifs de haut niveau astreints à des rigueurs délirantes.

Le jeu des M1000 étendus à 12 jours est de dire que les tennismen se reposent le jour sans match, ce qui est absurde puisque les routines d’entraînement, de maintien de l’éveil physique et de concentration ne disparaissent pas un jour sans compétition, au contraire. Il y a 25 ans, certains joueurs du Top 10 ou Top 20 auraient peut-être en effet profité des jours sans match pour couper complètement, ce qui aujourd’hui est inenvisageable sauf à être en présence de talentueux excentriques. Tel était pourtant le conseil récent de Federer à Alcaraz pour atteindre la longévité dans l’excellence : profiter de la vie en dehors des courts, qu’ils soient d’entraînement ou de compétition.

A l’image de la génération de citoyens non-sportifs de haut niveau, qui ne trouve plus son sens au travail et à un quotidien abrutissant, les joueurs du circuit ATP ne font pas exception à la génération ouin-ouin et se plaignent désormais ouvertement -et sans paradoxe à l’écrire : légitimement- d’usure mentale. Rien que de compréhensible dans l’enchaînement déraisonnable des compétitions, phases de préparation, sollicitations médiatiques ! Même si la contradiction doit aussi être soulignée, comme pour Casper Ruud qui une fin d’année était parti en Amérique du Sud avec Rafael Nadal pour des exhibitions rémunératrices. Contradiction aussi pour Alexander Zverev, tête d’affiche de la tournée Sud-Américaine de février 2025, qui a affiché là-bas un niveau de performance indigne de son rang de N°2 mondial sans oublier de cracher dans la soupe et critiquer la tournée, sans pourtant cracher de même sur un très probable chèque contractualisé pour sa présence dans l’été du Sud. Ces cas d’école viennent d’ailleurs trop à répétition pour les lister tous, même s’il ne faudrait pas oublier l’exhibition fin 2024 au Moyen-Orient qui a rapporté plusieurs millions de dollars aux quelques participants, pour un, deux ou trois matchs à fausse intensité. Personne de normalement constitué ne refuserait une telle opportunité, d’accord, et il est admis que la constitution des joueurs souffre à bien des égards. Cependant à trop se plaindre, par quelques choix critiquables et prises de position vraiment hasardeuses, les joueurs perdent la force de leur réalité et de leur propos quant à l’usure, qu’elle soit physique ou psychique.

Sinner: comme si de rien n’était?

Au plus haut niveau, il est un joueur qui ne va certainement pas souffrir de l’usure physique en ce premier semestre 2025 : Jannik Sinner. Pour cause, il n’a joué qu’un tournoi, l’Open d’Australie, qu’il a d’ailleurs remporté. A la suite de quoi, trois mois de suspension pour des faits de négligence au regard des règles anti-dopage, période sans qui vient de se terminer, justement pour faire sa rentrée à domicile au Master 1000 de Rome.

Parallèle à faire ? entre les statues reléguées hors du court iconique du Master 1000 romain, les tribunes installées bouchant la vue antiquement ouverte, ce pour une billetterie plus fournie, et le cas inédit d’un numéro un mondial suspendu pour trois mois. Un mur de silence autour de tout ça. Tout ça ? Suspension pour négligence et non pour dopage : les doses du produit prohibé trouvées en mars dans le corps de Jannik Sinner étaient en effet infinitésimales et sans impact sur sa performance, mais impact il pourrait y avoir sur son état d’esprit. Il l’a d’ailleurs affirmé dans sa récente conférence de presse, jusqu’à avoir envisagé d’arrêter sa carrière suite à ces événements autour d’une contamination accidentelle par son staff, lors de massages, en mars 2024.

Le flambeau de N°1 est toujours sien, même si l’aura en est un peu éteinte : comme sur les courts romains, le statut de meilleur joueur du monde en ressort un peu entaché -ou écarté- dans la perception de ceux qui suivent le circuit, alors même qu’il n’était pas spécifiquement question de dopage. Peut-être ne faut-il pas s’attendre à le voir gagner dès cette douzaine de Rome, car le manque de compétition ne se remplace par aucun entraînement, mais si le joueur italien peut encaisser mentalement ce coup subi, unique dans l’histoire du tennis de haut niveau, il sera assurément de nouveau en position de dominer dans les semaines à venir.

La limite au cas de sa suspension, et qui peut continuer de lui nuire, est que suite à l’appel de l’Agence mondiale anti-dopage de son blanchiment l’an passé, il a été décidé par tractation entre son équipe et les instances, d’accepter une suspension de trois mois plutôt que d’aller jusqu’au jugement d’appel prévu sur son cas, prévu dans ce même printemps 2025 où il fait désormais son retour. Il y a donc eu un accord entre des parties plutôt qu’une décision officielle rendue, une chose jugée et non pas acceptée, choisie, négociée : mais une justice rendue. Pour l’exemplarité du sport et la transparence, il aurait été préférable d’attendre une décision véritable des instances compétentes. Cela aurait aussi été préférable pour Jannik Sinner lui-même à long terme, mais si lui et son équipe ont « accepté » une suspension de trois mois pour négligence, il ne doit pas être occulté qu’il aurait souffert plus longtemps de la menace d’une suspension -jusqu’au rendu du jugement en appel- et également encouru une peine bien plus lourde (un an et plus) pour ladite négligence.

Pas encore d’Habemus Papam en 2025

A Rome le conclave s’ouvre aujourd’hui pour élire le successeur de l’Argentin Jorge Mario Bergoglio en tant que pape de l’église catholique, et en soi, même si Jannik Sinner fait son retour, il n’y a pour autant pas eu un patron affirmé du circuit ATP début 2025. Sinner sanctionné -il faut insister : pour négligence et non dopage- Sinner revenu mais tout n’est pas comme si de rien n’était.

D’ailleurs, ses rivaux les plus légitimes à s’emparer de la place de N°1 mondial n’en ont rien fait. Depuis sa finale à l’Open d’Australie, Alexander Zverev a traversé l’Equateur puis le désert d’Indian Wells puis l’Atlantique jusqu’à un maigre titre à Munich (nouvellement ATP 500). Carlos Alcaraz, lui, a remporté son premier tournoi indoor (Rotterdam, ATP 500) et son premier Master 1000 de Monte-Carlo, fait une finale à Barcelone mais son niveau a oscillé comme souvent, et donné un peu absurdement du grain à moudre à ses détracteurs. Ceux-là même oublient systématiquement la précocité du garçon, plus jeune Numéro un de l’histoire et déjà 4 majeurs en poche.

Le cas d’Alexander Zverev, jamais vainqueur en Grand chelem lui, est peut-être à isoler car l’enchaînement effréné des tournois depuis un an ne fait pas de lui un prétendant parfaitement légitime à la place de Numéro un mondial. De la même manière qu’il semble y avoir une différence entre les joueurs intégrant puis occupant le top 100 par d’excellents résultats en Challenger, et ceux domiciliés dans le top 100 grâce à leurs matchs sur le circuit principal, il y aurait un décalage trop manifeste entre un Zverev N°1 mondial mais sans Grand chelem, et un Sinner ou un Alcaraz, 7 couronnes majeures du haut de leurs débuts de vingtaine (de Grand chelems ?).

Alexander Zverev a cependant eu un peu la même rhétorique décevante que Carlos Alcaraz sur l’absence de Sinner : l’un comme l’autre se sont mis la pression pour s’emparer de la place au sommet, au moment où l’Italien était empêché. Le discours est non seulement absurde, car il revient à s’ajouter un adversaire de plus -soi-même- dans une course déjà dense, mais décevant aussi, oui, pour des compétiteurs de ce niveau. Décevant, car au fond, quel mérite y aurait-il eu pour l’un ou l’autre à prendre la première place mondiale par le seul fait de l’absence de l’actuel tenant ?

Ces derniers temps, Zverev comme Alcaraz semblent avoir souffert de corps et d’esprit. Sinner, lui, sera à n’en pas douter frais physiquement après sa suspension, mais peut-être atteint mentalement pour une certaine durée. Au fond, il était peut-être bon que ni Alcaraz ni Zverev ne prennent la place de N°1 au vainqueur des deux derniers Grand chelems et que l’on puisse s’imaginer que la saison, la véritable saison 2025, commence ici et maintenant à Rome, reprenant là où elle ne s’était jamais arrêtée : après qu’un N°1 en exercice aura été sanctionné, que ses poursuivants n’auront pas sanctionné son absence par de meilleures performances. Au lendemain du sacre de Jannik Sinner à Melbourne, en janvier, la hiérarchie était telle. La nouvelle ? C’est que le circuit en serait aussi, et toujours, au lendemain de l’Open d’Australie.

Jean-Marie Loison-Mochon

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