Vos y yo – IX – version traduite
Tu n’imagines pas, combien c’est difficile de écrire cette lettre, j’ai… ça me fait mal, rester assise là, juste face à mes pensées et toi, dans le froid. Juste devoir rester immobile, et ne pas penser à autre chose. Alors que peut-être que pour toi, ce sont des pages… ce sont des pages interminables.
Enfin… entre le silence et nos distances, et ces pages que je marque d’encre comme des traces dans la neige… je ne sais pas ce qui te pèse le plus. Si tu lis cette lettre, c’est bête à écrire mais c’est que je te l’ai transmise. Ou qu’on l’aura trouvée dans mes affaires après tout ça, au milieu des peu de trésors que je garde, que je possède. A la vérité, mes trésors sont pas nombreux et même si c’est ridicule, je crois que les plus brillants ils se mettent pas dans un sac ou dans des coffres. Il y a des pensées, des moments, et certains d’entre eux sont de toi.
On n’aura pas vu beaucoup du futur qu’on parlait des fois, mais on aura créé de ces moments-là, un peu à part, tout à fait à nous. Partager des souvenirs, c’est un peu comme de devenir parents du temps, tu trouves pas ? Ou… puisqu’on n’a pas donné notre sang, marraine, parrain, de ces souvenirs que nous partageons. J’ai pas beaucoup de trésors, et je sais dans toi et moi y’a pas non plus eu beaucoup de possibilités, de découvrir le trésor. Je sais que j’ai pas laissé faire l’exploration. J’étais comme la neige les nuits ici : je tombais comme la nuit, je tombais, comme la neige, et je repartais ou je fondais. Et au matin, je ne laissais pas de piste vers le trésor. Je suis la neige et la nuit, mon beau, je brouille tout et je ne veux pas qu’on m’attrape. Veux-tu encore m’attraper ? Je ne sais pas, si tu me cherches, si tu m’espères, si tu m’attends. Je ne sais rien, et c’est moi qui l’a voulu, et c’est ta sécurité qui le doit aussi. Sinon je t’écrirais des messages, des fois. Même si je sais que ça te rendait fou, que je te écris une fois, que je te réponds trois semaines après avec un autre numéro. Il fallait que je te protège de notre projet ici, que veux-tu…
Oui, je ne sais pas ce que tu veux. Tu me voulais, tu étais beaucoup plus clair que moi là-dessus. Moi je voudrais, savoir de toi, savoir beaucoup de toi, mais je sais, que c’est contradictoire. Puisque j’ai parti. Pourquoi quitter les êtres chers ?
C’est une question que je me pose ces derniers temps. Avant, quand j’intégrais le groupe d’ici, je ne me la posais pas beaucoup. Ou alors je savais que j’avais une bonne raison de les quitter. Mais avec cette période de vie juste avant que je pars de Brest, toi, Aïda… tant d’autres, cette question me pèse plus qu’auparavant. C’est la solitude et la dureté de ici aussi, qui m’y expose, et la peur de ce que on doit accomplir. Alors oui, avant toi, avant cette vida de Brest et de l’Ouest que j’ai vécue avec la légèreté de quelque chose que on sait que ça va finir… je crois que j’ai compris à nouveau ce que c’est que l’attachement. Si on revient, si je survis, tu pourras dire, même si on ne se connaît plus, que tu es un peu à l’origine du nouveau trésor en moi, aussi. De savoir que je peux aimer encore les êtres qui m’entourent, avec sincérité et profondeur.
Ces matins-là, quand mes pas crépitent dans la neige, j’entends comme un feu, ou alors des bulles qui remontent comme de nos verres le tout denier soir. De l’écume, qui remonte ou qui me parcourt les pieds. Et toi tu remontes en moi comme ces bulles. Tu retournes à l’air et disparais mais entre temps, je te revois du rêve que je fais souvent ces nuits. Tu remontes comme plein de petites bulles pour disparaître. De la mousse d’une ivresse de avant. Je me souviens de une autre fois que tu as parlé de la mousse, c’était un phare, pas très loin de Brest… je sais plus son nom, juste la traduction dans ma langue. La petite embouchure je crois. Et il y avait de la mousse partout dans les rochers, à cause de la tempête et les vagues. Et tu avais parlé encore, de l’écume, de la mousse, écume, loin avant, quand tu m’avais emmenée dans les vagues avec ta planche, tu te souviens ? Tu m’avais dit que les vagues étaient un peu grandes pour nous ce jour-là, alors que c’est mieux si on « prend que les mousses » tu disais. Je me revois encore partir sur ta planche vers le rivage. J’avais pu me mettre que sur les genoux mais j’avais pu sentir, toi qui poussais et me mettais dans la vitesse de la vague. Et j’avais glissé longtemps comme ça, dans la mousse. Et toi tu restais derrière, à me regarder sûrement. Fais-tu pareil ? En tout cas ces matins tu restes là dans moi après le rêve, quand nous partons dans la neige. Je ne comprends pas bien le sens de tout ça qui remonte comme des bulles de champagne. D’ailleurs, je ne comprends pas trop non plus pourquoi mon groupe a voulu venir dans cette neige. J’aime beaucoup le blanc, je t’en parlais souvent, et j’avais beaucoup aimé de pouvoir aller dans les refuges, l’autre hiver, avec Aïda, toi, Ian. Mais ces jours-ci, le blanc il a aussi la couleur fantôme, couleur fantasma, comme toi qui remontes dans mes rêves.
Et des fois c’est pas facile d’affronter les quelques bulles de rêve de toi qui remontent dans les premières marches du matin.
Tu vas trouver ça bête mais chaque fois que je t’appelle fantasma, je repense au fantasme que tu avais dit de nous, dans les derniers temps. Est-ce que cette fille dans le rêve, elle le ferait ? Elle l’a fait ? Est-ce qu’elle existe cette fille ? Elle existe sûrement déjà. Toujours ça me paraît le vertige de me dire que les personnes de nos vies, les personnes d’après, les amours, les amis, le monde : tous ! Que tous ils existent déjà quelque part, que tu l’as rencontrée déjà ou pas.
Ou alors… Peut-être dans le silence espères-tu encore que je rentre des montagnes et… oui peut-être que tu me espères encore. Mais tu sais Jules… tu le sais oui, que tu ne dois plus m’espérer. Tu ne dois plus espérer. Vois le plutôt comme… tu n’es plus obligé de m’espérer. Tu es libre, de moi. Mais je sais ce que tu dirais. Que la liberté, c’est d’espérer. Alors… cela veut dire que je ne peux être liée au sentiment de liberté pour toi. Mais ça… cela faisait longtemps déjà, hein ?
Que tu étais captif de ma présence, de mon absence. J’ai déjà écrit dessus… mais tu vois ! Cette lettre n’est même plus une lettre, c’est un vrai livre ! Et je n’arrive pas à finir, comme à chaque fois que je dois finir quelque chose dans la vie. Alors oui, peut-être que parce que j’y arrive pas avec la vie, je cherche avec la mort, à enfin finir quelque chose avec ce groupe. De risquer la mort c’est plus facile, que de risquer la vie. Sinon j’aurais resté avec toi, j’aurais regardé le futur comme un monde où la mort existe pas. Peut-être que moi, justement, je manque d’espoir. Et quand je te dis : tu ne dois plus espérer, que je reviens, Jules, au fond… au fond la Mort c’est une chose qu’elle dirait aussi : tu ne dois plus espérer. Et tout est plus facile comme ça tu sais.
Si tu ne dois plus espérer, la vie, alors les douleurs te font moins mal, les séparations ne sont plus que des distances, les problèmes pas plus des solutions que les solutions des problèmes. Tu avances, c’est tout. Et c’est pour ça que je te dis : tu ne dois plus espérer, moi. Pour toi, pour nous au moins, je suis une cause perdue or… tu es capable d’en gagner, des causes.
Fantôme, laisse-moi seule les matins dans la neige. Je n’en peux plus de ce rêve de toi. Et j’essaie de t’écrire, mais je cogne dans les murs, je déchire le papier, je crie en silence. Je me sens enfermée dans moi-même. Peut-être que ces pages que je arrive pas à finir, elles sont la prolongation de toi, fantôme. Du blanc sur du blanc… fantôme.
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