Transhumance de l’inertie

Transhumance de l'inertie - Juillet - Jean-Marie Loison-Mochon

Seize… Dix-sept… Dix-huit ! Dix-huit putains d’années que Vincent se les pèle chaque hiver dans ces hangars froids et humides.

La doudoune sur le dos, le bonnet sur un crâne qui a depuis longtemps perdu ses cheveux, ils n’y changent rien. Collants, survêtements, sous-pull… depuis tant de saisons rien n’y a fait, car Vincent vient du Sud. Il est venu du Sud il n’y a pas loin de vingt ans donc, avec tous les attributs du Sud qu’il conviendra de détailler. On dit qu’en Bretagne il pleut mais qu’il y fait plus doux. Vincent en est revenu, de cet autre lieu commun. A l’expérience il sait maintenant que le pire démon, ce n’est pas le froid mais l’humidité. Il préfère encore le vent qui l’a élevé et fait voler vers l’âge adulte, que l’eau invisible dans l’atmosphère de ces bâtiments non isolés.

Cela fait des siècles -car une saison de souffrance vaut bien cent ans- que le club en appelle à la mairie pour rénover les courts et leurs infrastructures. Mais le tennis est un sport à la réputation faussement élitiste. La discipline souffre de la démocratisation de sa pratique, comme toutes les autres. De l’argent, les riches sponsors locaux en ont mis pour payer des joueurs -des mercenaires- afin d’amener le plus grand prestige national sur l’équipe, le club, la ville. La mairie s’est félicitée de la synergie entre le sport et l’industrie, des belles valeurs d’entente, de quasi-fraternité ayant mené à l’excellence. Bien que la moitié de l’excellence parle slovène, italien ou espagnol et n’ait aucun lien d’ancrage avec le territoire. Peu importe car Vincent l’a bien vu : les valeurs véhiculées par ces réussites ultimes font bien sur les prospectus électoraux, dans les slogans et discours qui sonnent creux. Parce qu’au bout du bout du nez de Vincent qui goutte d’un rhume clément pour l’époque, devant ses yeux, dès qu’il sort du club, il y a le stade de football rénové avec une pelouse synthétique. Vincent n’est pas un grand stratège politique -sinon il ne serait pas là à se faire la réflexion- mais il sait bien qu’un club de foot, même médiocre, même dans une ville mourante, ça ratisse dans les 700 licenciés et des centaines d’autres sympathisants ensuite. Tandis qu’un club de tennis, même méritant, c’est bien moins de monde. C’est-à-dire bien moins d’électeurs.

En plus de ça, l’équipe première n’a même pas eu besoin des millions de travaux pour atteindre les sommets, mais la gloire en rejaillit quand même sur la ville. Vincent le dit bien pourquoi, alors, aller investir dans le tennis ? Et les sponsors qui se sont chargés d’alimenter l’équipe 1, ils ne peuvent pas non plus faire le travail des pouvoirs publics ! Générer du profit, l’accès à l’emploi au plus grand nombre -l’usine et ses ouvriers : un microcosme illustrant à merveille la démocratie- permet de porter les meilleurs vers le meilleur sort, mais ne peut rien en revanche pour les groupes d’enfants issus de cette même masse de travailleurs. Des bambins jusqu’aux plus adolescents des vieillards, Vincent entend donc les joueurs professionnels être adulés, idolâtrés et cités en exemple, avant de retourner dispenser ses heures dans le hangar miteux et humide, dont les courts glissent à cause de la nappe phréatique qui dégorge d’en dessous. Mais les bambins, ça les amuse de faire des glissades et que les balles soient comme des bombes à eau à chaque frappe centrée dans le tamis.

Vincent, lui, a quelque peu passé l’âge d’autant qu’au sortir des trois ou quatre semaines durant lesquelles la ville vibre pour ses joueurs, il revient au quotidien. Et le quotidien du club, c’est lui, Vincent.

Quoique, de tout ce qui vient d’être dit, rien n’est plus tout à fait vrai puisqu’un projet de rénovation devrait aboutir. Et que Vincent, récemment nommé directeur sportif, songe à quitter ses fonctions pour un poste équivalent ailleurs, bien qu’il ne l’ait pas ébruité.

En fin de compte, adepte de l’attaque, du service-volée, Vincent prend les devants après dix-huit ans : il monte au créneau. Mais puisque tout va changer, et que lui part, sa montée est peut-être à contre-temps et trop audacieuse : pas judicieuse. Une montée en chaussettes, comme on dit dans le jargon.

Vincent n’y pense qu’à moitié. Il n’en peut plus de l’heure et demie quotidienne de route, des guerres intestines propres à toute association, du caractère détestablement associatif de sa hiérarchie, de la paie lamentablement associative, qui n’a varié ni depuis dix-huit ans, ni non plus par son nouveau statut. Et l’humidité, bon sang ! S’il s’est enlisé ici, peut-être bien est-ce par rétention d’eau et force d’inertie appliquée. Mais Vincent, il ferme sa gueule depuis longtemps sur ses mal-être et désapprobation. Il est du Sud, mais pas pour tout. Ces choses-là s’expliquent.

Enfin ! Tout ça, c’est bientôt fini : Vincent se dit que dans un an, peut-être bien qu’il ne sera plus sur ce même court à attendre l’arrivée des premiers enfants, dans quinze minutes.

Depuis la rentrée de Noël, comme un rituel avant ses heures il lit un bouquin que sa fille lui a offert quand elle est partie en études à Rennes. Rêvant elle-même d’aventure et de nouveauté comme toute jeune fille s’ouvrant au monde, elle a utilisé de grosses ficelles pour secouer la mine pataude qu’elle trouve à son père. Elle lui a mis dans les pattes cette histoire écrite de la main d’un ex-PDG parti élever des bœufs en Argentine. Un classique de reconversion idyllique et réussie, dans la société actuelle. Peut-être bien, pourtant, que c’est ce qui a mis Vincent en branle. Les gros sabots avec lesquels est venue s’immiscer sa fille, il s’en fiche, parce que c’est sa fille. Et si ça marche, c’est parce que la subtilité ne pouvait peut-être plus fonctionner pour le sortir de l’ornière. Parfois les enfants renvoient l’ascenseur plus tôt que prévu, bien avant d’avoir à financer un escalier automatisé ou l’entrée en maison de retraite.

Sa fille, sûrement avec ses jeunes yeux d’adulte, a soudain eu la vision d’un vieillissement en accéléré. Elle a dû avoir peur pour lui, le voyant se mettre tout en retrait si loin de la retraite. Du coup, Vincent est là à lire l’histoire écrite (et publiée) à coups de millions, plutôt que de persévérance et d’efforts. Ça le fait un peu enrager, Vincent, parce que lui a donné dix-huit ans et il n’y a pas eu de coup de baguette magique ou de fin heureuse. Juste une continuation, année après année, hiver après hiver, sur ces courts froids d’ingratitude. Mais il lit ce livre pour faire plaisir à sa fille, qui a trouvé ça génial. Et surtout, il sait qu’il va probablement l’avoir, son genre d’Argentine. Il va probablement partir.

Par le regard critique qu’il porte sur le livre offert par sa fille, Vincent sent qu’il prend de la hauteur. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, il aime ça, la hauteur de vue.

Ce qu’il aime moins, le nez dans le bouquin, c’est de tomber tout à coup sur un passage qui le nargue : […] mais l’homme qui veut devenir libre, comme moi, il ne doit pas se tromper. La liberté est à la portée de tous, elle est dans l’esprit […]. Dit le millionnaire, pense Vincent. […] Et l’esprit, l’homme qui veut devenir libre comme moi, il doit l’utiliser pour prendre du recul sur sa vie. Moi, c’est ainsi que j’ai compris ce qui se trouvait entre ma réalité et ma liberté. Pendant longtemps, j’ai fondé ma liberté sur celle des autres : contrôler, avoir du pouvoir, être le coq de la basse-cour, ça a longtemps été ma solution pour me sentir libre. Mais un jour, moi, la fatigue m’a rattrapé. Et si elle m’a rattrapé moi, elle rattrapera n’importe quel homme. Alors ce que je veux écrire, à l’adresse de n’importe quel homme, c’est de ne pas vivre au-dessus de ses moyens […]. Dit le millionnaire, se répète Vincent. […] L’homme qui veut être libre comme moi, il doit s’écouter, ne pas se soucier de manquer, de perdre, de […]  […] L’homme qui veut être libre comme moi ne doit pas obtenir sa liberté au dépend des autres. Moi, c’est ce que j’ai compris. Quand la fatigue m’a pris, moi, j’ai perdu le sens de ce que je faisais, de l’argent, du pouvoir que j’exerçais sur les autres. Alors j’ai fait ce que mon mentor m’avait toujours dit de faire, en cas de coup dur : me mettre à l’écart, pour penser. Moi, j’ai fait ça dans la plus grande simplicité, le plus grand dénuement. Je me suis mis dans la condition de l’homme le plus pauvre […] La pauvreté, c’est justement de ne pas pouvoir choisir sa condition, sinon c’est le luxe. Vincent n’est pas peu fier de la finesse de sa réflexion […] alors, moi, j’ai pris un vol sur l’un de mes avions de ligne, mais en classe économique pour me sortir de mes habitudes de vie, me sortir de moi-même. Pour devenir un homme libre, pour me mettre à l’écart, je suis donc allé au Tibet -un de mes partenaires chinois m’ayant conseillé l’endroit- et pendant un mois, je me suis isolé dans un monastère. Les tibétains ne savent pas ce qu’ils abandonnent, en laissant ces endroits désaffectés. Mon ami chinois m’avait bien dit que je trouverais la paix intérieure là-bas, que le Tibet était le meilleur endroit pour ressourcer mon âme, pour m’abreuver de liberté. Il avait raison. Dans ces contrées, j’ai réalisé que nos libertés à tous ont été mises en concurrence. Et l’argent, au fond, que l’on en ait ou pas, cela n’a pas d’importance. Car la concurrence de nos libertés, moi, j’ai compris qu’elle se faisait d’abord par la comparaison : regarder la liberté de l’autre, et en nourrir de la jalousie.

Dans ma retraite au Tibet, moi j’ai su que je ne voulais plus me mettre en avant, ni plus me comparer. Alors fort de ce recul, sans plus aucune envie de montrer que moi, j’ai raison de donner cette forme à ma liberté […]. C’est d’ailleurs pour ça qu’il en a écrit un livre, songe Vincent. […] Et une dernière chose que je veux dire, pour conclure ce chapitre. C’est que moi, dans la beauté de l’isolement, au milieu de mes bœufs et de mes hectares -mes seuls compagnons- j’ai vu que prendre du recul, ce n’est pas se mettre en retrait. Il faut aller vers soi-même, en méditant, et non pas fuir, en s’étouffant […].

Il est presque l’heure du cours, Vincent claque les pages du livre, comme s’étant acquitté de sa corvée quotidienne. Il se dit qu’il vaut mieux que ces gens-là, qu’il a toujours bien mené sa vie, que le changement qu’il prépare en sera une nouvelle preuve. Vincent va de l’avant, il va au-devant de lui-même.

Ce n’est pas comme Bertrand qui vient lui aussi d’arriver pour donner ses cours, dans la plus grande morosité. Il est comme le reste du club, il vit assez mal la période qui suit les belles péripéties de l’équipe première, dont il est capitaine. C’est une redescente d’adrénaline, sachant que Bertrand n’en a déjà plus beaucoup les autres mois de l’année. Vincent l’explique facilement, avec toute sa clairvoyance : Bertrand a travaillé au club plus d’années encore que lui. Vincent pense que Bertrand aurait bien besoin de changement. Il entend ces bruits qui courent sur son collègue comme quoi il est sur la fin, qu’il est allé au bout de son succès, qu’il ne peut pas espérer plus et qu’en cela, rien de plus normal qu’il ait un poil dans la main -quand ce n’est pas le téléphone- au moment de revenir enseigner le revers et le coup droit à des marmots.

Cela peut détonner, surprendre, choquer quand on sait que les deux hommes sont collègues et presque amis depuis dix-huit ans mais Vincent aime voir Bertrand errer comme une vieille gloire qui prend la poussière. Parce que Vincent, lui, affiche la même image depuis le début : il a le maintien parfait, les épaules encore larges, une voix qui porte, qu’il apporte aux oreilles des élèves inattentifs, et un relationnel sans pareil. Il a l’allant des gens du Sud, ce lalala verbal chaleureux et un peu faux, qu’il vend au premier venu comme à la plus vieille connaissance. Une conversation commence toujours par le prénom -sur lequel il appuie- et la phrase rituelle Bertrand ! Comment vas-tu ? Si c’est un homme comme dans ce cas, c’est une poignée de mains virile ; si c’est une femme, c’est une paume sur l’épaule et une bise affectée.

Il y a là-dedans des réflexes frisant les techniques de commercial, ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait qu’il y a vingt ans, Vincent était un brillant vendeur au rayon tennis, au service d’une grande enseigne de sport pour tous, faisant alors son entrée sur le marché.

La fusion de tout cela s’opère par un fond de nature humaine aimant le paraître, les allures irréprochables, auquel s’est ajouté l’élément ultime de la panoplie : le téléphone portable. Rien de tel que ce petit objet insignifiant pour saupoudrer la moindre requête de la plus grande importance, ou justifier de faire taire un interlocuteur en action Ah ! Pardon Bertrand ! Je dois te couper, on m’appelle. L’interlocuteur n’ayant, c’est évident, pas entendu la sonnerie perturber agressivement leur échange. Mais Vincent a déjà cérémonieusement mis la machine à son oreille, talons et dos tournés, pour entendre sa femme lui demander s’il a bien acheté une baguette et les bougies pour les neuf ans de leur fils, Titouan.

Ce petit spectacle n’a lieu qu’avec certaines personnes et Bertrand n’en fait pas partie même s’il était pris pour l’exemple, ni non plus le maire, le président et quelques autres encore.

Cependant, Vincent aime décidemment entendre les ragots rabaissants à l’endroit de Bertrand ; le poil dans la main étant un de ses favoris. Il ne lui veut aucun mal, il n’a jamais cherché à lui nuire, il l’apprécie. Mais cette mine de vieil ours voûté comme le visage d’un clown triste, entre deux épaules affaissées, elle réchauffe l’ego de Vincent. Il aime entendre que Bertrand a vieilli, parce qu’il a l’impression, par sa façon de bien présenter à lui, qu’il se distancie de ce naufrage insidieux semblant inéluctable pour Bertrand. Le poids des ans, la nostalgie, les rhumatismes paraissent peser si lourd…

Sauf que lorsque Bertrand redevient capitaine, lorsque les beaux jours arrivent et que d’autres championnats nationaux reprennent, Vincent déchante tout à coup. Car à chaque fois que Bertrand paraît devant lui, le diable semble ressorti de sa boîte. Les gens du milieu gravitent à nouveau autour de son aura dorée, on demande après Bertrand, on se rend compte que son talent raquette en main ne souffre que d’une ou deux décennies de trop dans les pattes, mais qu’il ne s’est en rien évanoui.

Et quand Bertrand traverse ces phases de phénix, Vincent n’a d’autre alternative que d’essayer de se greffer sur la traîne que laisse l’étoile filante.

Profiter de la vague, Vincent peut tout à fait y prétendre puisqu’il a aussi fait partie de ces épopées. Mais à sa mesure, à celle de son talent, à celle de son échelle d’intendant de luxe, de témoin privilégié, chargé de prendre les rênes de l’école de tennis par intérim.

Voilà pourquoi quand les cendres de Bertrand se mettent à crépiter de nouveau, Vincent sent son cœur se pincer même s’il sauve les apparences comme personne. Il se retrouve à nouveau seul dans la mêlasse de l’inertie.

Cependant, depuis la rentrée de septembre Vincent est bel et bien devenu le directeur sportif du club, en lieu et place de Bertrand qui a laissé le rôle autant par lassitude qu’envie de donner son temps aux seuls meilleurs jeunes de la ligue régionale. En un sens, hors période de renaissance de Bertrand, Vincent est plus que jamais le référent, coordinateur, premier enseignant : le chef, quoi.

Les premiers jeunes commencent d’arriver dans le club house, leurs parents avec. Eux trouvent une crédibilité indéniable à Vincent dans ses habits de professeur diplômé et de directeur sportif. Ils ont raison, Vincent a ce relationnel si précieux dans le métier et il sait y faire pour s’adresser à des groupes de jeunots, ou de plus vieux non-initiés. Les salut mon grand fusent, après qu’une poignée de mains a été donnée comme à des adultes, comme pour les responsabiliser, les faire tendre vers leur futur. L’autre main est satisfaite de voir les minots arriver à l’heure, saluer comme il se doit. Elle passe alors dans les cheveux des enfants, pour leur signifier que l’on veille tout de même encore sur eux, pour les orienter vers le chemin du court.

Les têtes blondes montrent toujours du respect pour Vincent. Une intimidation enfantine bien compréhensible face à cette grande figure sans cheveux aux mâchoires carrées, qui les domine et de la taille, et de la voix, et de la prestance. Les consignes d’échauffement ont à peine à être répétées. L’un des petits est désigné comme capitaine de l’exercice, que tous les autres doivent imiter. Et on y va ! La voix de Vincent impulse, les parents couvent leur progéniture du regard, pour les premières minutes. Ils délèguent progressivement leur autorité à Vincent sur leurs enfants. Pendant 1 heures 30, Vincent sera cet équivalent d’un père sur le ciment bleu, patient alors qu’il ne l’est pas pour lui-même, attentif aux détails alors qu’il a depuis longtemps fermé les yeux sur ceux de sa vie, ferme, bienveillant, aimant alors que cela faisait quelques années, avant le livre de sa fille, qu’il ne s’était plus demandé s’il aimait lui-même ce qu’il est devenu.

Il peut bien être troublé à l’intérieur, préoccupé par de grands problèmes du quotidien, avoir le cafard : lui aussi, comme Bertrand, maîtrise la métamorphose. Au moment d’enseigner, il est un autre, il est irréprochable. Son rôle est huilé, rôdé, parfaitement efficient auprès de son jeune public. La vague de soucis revient peut-être après, quand à 22 heures 30 il roule pour 45 minutes direction son lit en n’ayant pas vu ses enfants, sauf un soir spécial comme celui-là pour lequel on l’aura attendu, histoire au moins de souffler les bougies.

Vincent a la fibre paternelle. Elle le sert dans son métier, elle le porte dans sa vie car ses enfants sont sa fierté. Ses élèves aussi, parfois, deviennent sa fierté ; il se sent réussir quand ils réussissent, il se sent percer quand il les voit percer. A ses enfants de sang comme aux assimilés, il se sent de leur donner ce qu’il n’a pas lui-même en magasin, de leur transmettre jusqu’à ce qu’il n’a pas pu appliquer à son existence. Vincent connaît la loi de l’expérience : celui qui récolte n’est souvent pas celui qui a semé, ni cultivé. Et son inconscient connaît, lui, la loi du don : donner de soi pour autrui permet de combler des failles. Pour sa femme Laura, pour ses enfants, pour ses protégés, Vincent a toujours le courage, l’instinct protecteur et l’ambition qu’il n’a pas pour lui. Telle est la magie de la transmission, ce feu ensorcelé qu’il n’est pas donné à tout individu, une fois devenu aîné, de dompter. Au bénéfice des marmots, ou des gens qu’il aime, Vincent dompte ce fauve enflammé avec la plus grande application.

Il serait légitime de se demander pourquoi Vincent, au milieu de son premier cours de la soirée, est brillant dans son attitude et ses consignes mais que les éclats n’en rejaillissent pas sur le reste de sa vie. Il serait légitime surtout de répondre que trop de facteurs de son existence entrent en jeu pour pouvoir expliquer cet état de fait, ce monde à deux vitesses qu’est sa vie. Qu’il y ait plus de deux visions de Vincent, c’est là au moins une des choses qui peut être dite, qui peut commencer de préciser le pourquoi du décalage entre ses pouvoirs magiques et la vision strictement athéiste, abandonnée de toute foi, qui l’amène à simplement administrer son temps. Peut-être Vincent s’est-il perdu au milieu de toutes les manières dont il a voulu figurer, au milieu de tous les reflets de lui-même qu’il a donnés à regarder au public, souvent ingrat et manquant d’empathie, qui assiste au déroulé de ses jours.

Vincent incarne telle image mais aussi telle autre, et puis un peu de ce mirage, et un peu de cet écran de fumée, ou de ce mur de protection. Où se trouve le véritable Vincent ? Un peu partout, réponse inutile. Le seul à pouvoir répondre est Vincent, mais il faudrait déjà qu’il constate s’être éparpillé pour ensuite seulement se demander où sa force pour lui-même, son désir de lui-même, ses espoirs, sont allés s’égarer.

Il n’est pas impossible que Vincent soit perturbé par le changement de vie qui s’annonce. Quitter ce club après dix-huit ans, même pour un simple autre club, même à proximité et aux mêmes conditions d’activité, c’est un événement dont la probable réalisation peut aiguiller notre homme vers des questionnements.

Le cours entre dans son dernier tiers et d’ici peu, Vincent va donner la consigne de jouer des points pour mettre en application la volée, thème travaillé durant la séance. Puis, autant pour amuser les parents revenus chercher leurs enfants, qu’inconsciemment pour flatter son ego, il entrera en piste pour une dernière manche. Sans jouer de sa force d’adulte, il mettra tout de même un point d’honneur, comme il le fait depuis toujours, à mettre une raclée au score à ses jeunes pousses, tout en faisant montre d’une grande élégance dans sa gestuelle. Les parents finiront d’être convaincus des qualités du bonhomme et les enfants seront aussi déçus qu’excités de se faire rétamer par leur professeur. La séance se termine dans le feu curieux des petits, désinhibés de leur timidité par l’effort et l’adrénaline du jeu. En cercle autour de Vincent, les parents à peine à l’écart, ils lui diront « wahou ! Mais t’es trop fort en fait ! ; comment tu fais ?! ; t’as déjà gagné Roland Garros ? ; Si tu joues contre Nadal ou Federer, tu penses que tu gagnes ? Vincent amusera la galerie par quelques réponses bien senties qu’écoutera le groupe suivant, plus âgé, déjà engagé dans les compétitions et la course au classement.

Sans s’en douter, avec la perspective du grand changement en toile de fond Vincent tombera dans le piège de la nostalgie, quand il se prendra à raconter pour la millième fois à ce public déjà averti la fois où il a perfé à 0.

Quand il parle de cet exploit, Vincent retourne vingt ans en arrière dans son Sud natal, époque à laquelle il avait encore tous ses cheveux, ce symbole de force dans certaines cultures.

Quand il parle de cet exploit, Vincent n’oublie jamais de dire que ce match il l’a gagné en attaquant, en allant le chercher, que la partie s’est pourtant joué sur terre battue -surface défavorable mais sur laquelle il a grandi- qu’il a tout donné physiquement pour remporter cette ½ finale à domicile, devant cinquante membres de son club.

Le récit de cette prestigieuse victoire a souvent permis à Vincent de se hisser au niveau tennistique de Bertrand dans l’esprit des élèves, alors qu’il n’a jamais atteint ce classement lui-même, et de loin. Il omet systématiquement de dire que son adversaire jouait son troisième match de la journée, après une finale remportée sur le fil dans le tournoi voisin, ou que le juge-arbitre -un bon ami de Vincent- avait alors balayé la possibilité de décaler la rencontre au lendemain, pour cause de planning serré. Dans le jargon, une telle combinaison de facteurs défavorables s’appelle un traquenard. Dans ces circonstances toutes particulières les exploits deviennent possibles, comme celui de Vincent ce jour de grande gloire, sachant qu’en comparant tennis et équitation, cela revenait à voir un étalon de race se faire battre par un poney en vitesse pure.

Le temps a altéré les détails les moins reluisants pour ne laisser que le lustre de ce jour d’il y a un siècle. Alors ce souvenir éveille toujours de la fierté chez Vincent. Mais ce soir il ne l’a pas vu venir, cet instant mélancolique le conduisant à trifouiller dans son passé, qui à cette époque lui évoquait un tout autre futur.

En ce temps-là, Vincent a de la lave en fusion à la place du cerveau. Il est impulsif, colérique, parfois violent avec tout ce qui peut se trouver autour de lui : il est un jeune homme, qui entend ne pas subir les événements ou les gens qu’il côtoie. Si une situation lui déplaît, comme une conversation avec son père ou un match qu’il ne peut que perdre, il claque la porte, il saborde, il entre en furie et brise. Ainsi, même l’échec il ne le subit pas, il le provoque, il le maîtrise : il en est le premier artisan. Avec ça, le sang et le soleil du Sud n’aident pas à le raisonner, ni non plus ses statuts de meilleur joueur du club et épouvantail des tournois des environs. Il n’est dopé à rien, sinon à la fougue et à l’ego.

Il est indéniable qu’à l’échelle de son bon niveau, de ses environs, ses coups de folie lui ont permis de ramener plus d’une coupe, ou d’une victoire pour son équipe les dimanches de championnat. Le regard des autres le nourrit. Il nourrit tout individu, homme, femme, puisqu’il est inévitable. Vincent, lui, ne cherche de toute façon pas à l’éviter : il le recherche.

Et sur le court, il n’est jamais aussi virevoltant et presque artistique dans le geste que quand les regards qui le caressent sont ceux de sa mère et de son entraîneur de toujours. Avec eux, contre eux, jamais il ne se permet de s’emporter. Ce sont des figures trop emblématiques dans la construction d’un homme pour qu’il ne rue dans les dents de ses idoles comme dans des quilles. Vincent est un chien fou mais son cœur connaît la valeur des liens, des redevabilités, des héritages spirituels. Enfin ! Lorsque son père vient le voir, c’est à pile ou face. Il y a pleine Lune et Vincent scintille. Il y a éclipse et Vincent disparaît dans une noirceur aveuglante.

Le défaut de cette rage permanente qui lui fait fermer les yeux tient dans cette incapacité à analyser l’origine d’un échec. Comme un peintre face à un tableau raté, plutôt que d’observer quel trait a ruiné l’œuvre, il taillade la toile, la déchiquette, la brûle. Plus de traces d’une défaite ! Sinon les récits de ses colères qui font le tour des clubs du coin, autant qu’ils gonflent un peu plus l’orgueil de Vincent.

Il gravite dans ce cercle mi-vertueux, mi-vicieux du jeune homme, dans lequel les certitudes ne demandent qu’à fleurir, lui garantissant toutes les chances de faire dans l’excès de confiance, bien que celle-ci le rende parallèlement charismatique et séduisant.

C’est à un été de ce temps-là que l’existence de Vincent bascule hors du vice et de la vertu : il tombe amoureux.

Les courts en terre battue du Sud, à la saison estivale, accueillent toute une population de compétiteurs dont l’apparition réduit mathématiquement les chances de Vincent de briller longtemps. Il vit cependant tennis, et l’esprit libéré, puisque ses deux années d’études de commerce viennent d’être validées et que dans le même temps, il a décroché son premier contrat auprès de la fameuse nouvelle enseigne de sport. Ces informations ne sont en rien anodines dans l’effervescence des vacanciers, des soleils toujours plus voraces en lucidité, jour après jour après jour.

En effet, être diplômé et autonome en ressources procure un grand apaisement à Vincent vis-à-vis de son père qui n’a jamais espéré que de le voir bien armé dans la vie, à l’abri des vents et marées. C’est bien simple, Vincent n’a jamais aussi bien joué de sa vie. Ses fulgurances d’auparavant ont trouvé à s’allier à un calme placide et ravageur, même face à des adversaires intrinsèquement meilleurs. Et lorsqu’il perd, pour les premières fois de sa carrière d’excellent amateur, les défaites sont reçues comme des victoires, absorbées avec ce qu’elles ont d’enseignements à prodiguer. Vincent tire de la sérénité d’une pensée : il se sent une foi immense dans la trajectoire que la vie est en train de lui dessiner.

Dans ces cas-là, l’esprit ouvert au monde, à ses opportunités, il n’en faut souvent pas beaucoup à l’être humain pour accepter d’aller plus loin encore, là où il ne se serait pas imaginé aller.

Ce n’est pas un mystère, c’est ainsi que Vincent a atterri en Bretagne. L’amour a joué un rôle clef dans cette transhumance. Laura, sa future femme, habituée bretonne des bains de soleil du Sud, tape dans la balle à un niveau modeste et ne manque pas d’être subjuguée par l’incroyable victoire de Vincent au crépuscule, celui-là même qu’il raconte encore près de vingt ans plus tard.

Une légende se nourrit souvent de plusieurs éléments, et celle de cette victoire s’est amplifiée un peu plus par l’apparition d’une femme en rien comme le genre que Vincent fréquente habituellement par chez lui. La plénitude d’un été, l’éphémère de la gloire, la confiance dans ses forces, l’exotisme d’un amour, tout y est.

Tout y était, se dit Vincent le professeur dans son hangar humide, à 20h07 alors que le dernier cours ne fait que commencer. Il se dit qu’il est l’heure de recommencer, de retrouver le fil du mouvement perdu. Sa vie est un labyrinthe depuis trop longtemps et quelque chose se cache derrière un masque de Minotaure.

Vincent donne les consignes aux quadragénaires ramollis du fessier et de la brioche qui, une fois par semaine, viennent rassurer l’idée en eux consistant à les faire espérer toucher les émotions rendues possibles par un corps jeune et vigoureux, qu’une carrière, et des bambins, et des crédits, et des coups de téléphone, ont endormi.

Vincent donne la leçon mais apprendre le tennis à leur âge, il le sait bien, c’est presque peine perdue. Sur ce créneau-là, le vieux gars du Sud fait plutôt office d’animateur du Club Med ou de dégraisseur de couenne. Ils sont nuls, sans espoir d’être autre chose. Ça tombe bien car leur vie est ailleurs et cette heure et demie leur sert de sas, leur sert à tolérer. Vincent sort donc le grand jeu à chaque fois, la voix, la sueur, les blagues, les sourires, les questions sur la petite famille qui grandit, les nouvelles de la sienne dont la version ancienne et rajeunie lui manque.

Au milieu de ces automatismes qu’il dispense sans le moindre effort, Vincent est pris par le passé, la mélancolie. Il parcourt la bobine du film l’ayant mené ici. Ses absences durant le cours passent pour des séquences assidues d’observation. Vincent peut repenser sans conséquence au chemin parcouru, à son panache de l’été d’alors.

Laura rencontrée, Laura séduite, Laura conquise, Laura ne pouvait plus filer comme ça. Alors Vincent a décidé de la rejoindre là-haut, tout là-haut, dans le Nord et cette région dont on dit qu’il y pleut tout le temps. Cet endroit si différent de son berceau, il a appris à l’aimer. Laura, il l’a aimée tout de suite et depuis lors, sur la base d’abord du reflet de lui-même qu’il voyait dans les yeux de sa future : le beau mec avenant, charmant, sportif, tout droit sorti d’une publicité pour le pays des oliviers, de l’accent et des calanques.

Lorsqu’un être humain se met en mouvement, il devient potentiellement inarrêtable. Cet été-là, le fer de la vie de Vincent est battu par le vent de ses espoirs, l’ardeur de son désir, les flammes de ses réussites et l’accablante chaleur du Sud. Soit tout pour une fusion pouvant façonner ses décennies à venir. Son mouvement le porte à demander à son patron de le muter en Bretagne. Demande un peu culottée quand on vient de se faire embaucher, mais acceptée, car un vendeur montrant de l’audace est plein de promesses. Le mouvement de Vincent se prolonge dans l’année qui suit. Dans le club qu’il a rejoint à l’Ouest, il donne des cours les mercredis, samedis et dans tout créneau de remplacement.

Avec Bertrand, ils font la paire en équipe, très peu de leurs doubles sont perdus.

Intégré professionnellement, socialement, sportivement, Vincent se voit proposer une vieille idée qu’il a nécessairement toujours eue, vivant tennis : devenir professeur.

Cependant, si Vincent a conservé l’esprit d’initiative de l’époque dorée, il en a fait de même pour son tempérament de gars du Sud, qu’il n’a pas manqué de faire parler dans les tournois bretons.

Et Vincent le désormais professeur se souvient très bien que sa vie aurait pu être toute autre à la suite de cette entrevue avec le président du club, visant à se faire financer la formation. Ce type-là aussi est né les pieds dans la Méditerranée, puis a également migré vers le grand Ouest, un genre de Grand Nord. DRH en activité dans une boîte à boîtes de conserve, il va se servir de toutes les ficelles qu’il connaît pour déstabiliser Vincent, et vérifier sa motivation.

Vincent ne réalisera qu’au fil des années qu’il s’agissait non d’un entretien d’embauche, ni de motivation, mais d’un test de docilité. Et pour un très jeune chien fou venu du Sud, que le moindre vent verbal excite… S’entendre dire qu’il n’a aucun relationnel avec les enfants ou avec les jeunes du centre d’entraînement. Le courant ne passe pas alors qu’il donne des cours depuis l’adolescence, qu’il n’a pas les bases pédagogiques -malgré un tennis acceptable- qu’un petit entraîneur local a dû lui transmettre … C’est comme d’allumer un briquet dans une poudrière. Et ton CV, là, c’est pas sur deux pages, mais une. J’aurais pensé que ton père t’aurait au moins appris ça au son du papier que l’on déchire. Ou le fameux final derrière tes airs du Sud -que moi je connais, parce que je suis aussi un vrai de vrai- moi je crois que tu caches ta peur. Si tu as peur des enfants, des groupes, des responsabilités, je dois te le demander : es-tu sûr que tu es fait pour ce métier ? Moi, avec tes études de commerce, je t’aurais vu ailleurs. Ce n’est pas le cas aussi, pour tes parents ? Voir leur fils devenir professeur de tennis après avoir fait des études, ça ne doit pas leur faire l’effet d’un accomplissement. Tu ne crois pas ? Moi je crois. Tu sais quoi ? Là je vois que tu me laisses parler, que tu ne m’interromps à aucun moment pour me contredire. Je sens que tu doutes, que tu as besoin de temps pour réfléchir. Et je vais te dire la vérité, parce qu’il faut être sincère : moi aussi, je doute. Ce que j’aurais voulu entendre, c’est un « Joël, je t’arrête tout de suite : je veux enseigner le tennis ici, ma motivation est ferme, inébranlable ». Mais tu ne dis rien. Non, non, non, non, ce n’est plus le moment maintenant. Je veux que tu réfléchisses, et que dans une semaine, tu reviennes me voir pour me confirmer que c’est bien ce que tu veux.

Dans son hangar humide, Vincent le professeur s’étonne encore de n’avoir pas moufté, alors qu’il lui démangeait d’envoyer la table en verre dans la mâchoire de son président de toujours. Au contraire, il s’est levé, a dit merci et à la semaine prochaine en serrant les dents, pour s’apercevoir ensuite que la secrétaire du club et deux femmes du Bureau ont assisté à tout l’entretien dans son dos. Vincent les revoit, presque plus estomaquées que lui par la violence et le caractère erroné de tout ce qui a été dit, contraire à l’investissement joyeux et compétent dont il fait preuve depuis son arrivée.

En pensées, la représentation de Laura l’a retenu de tout foutre en l’air. Une conversation avec elle dans la foulée fige cette image de sérénité et de distance à mettre avec ce qu’il vient de recevoir dans les oreilles. La rage impulsive est dans le caractère de Vincent mais la vie auprès de sa femme doit la juguler.

Sous son hangar glacé, il se demande vingt ans après si Laura l’a maté, dompté, castré : non, en rien. Vincent se considère plus sage, peut-être avec pour origine à cela d’ailleurs, ce jour de l’entretien où il n’a pas commis les actes de barbarie que sa haine lui suggérait.

Vincent le directeur sportif se rappelle aussi avoir pensé à son entraîneur du Sud. A côté de l’éducation tennistique, il l’a toujours bassiné avec la valeur supérieure de la transmission, que ce qui l’a soutenu, lui, c’est d’élever des petits garçons, des petites filles et d’en faire des hommes, des femmes et des joueurs ou joueuses de tennis si tel est vraiment leur envie.

Dans ce club où tout était à construire il y a dix-huit ans, dans le sillon de Bertrand, ce discours lui a permis de garder son calme. Vincent se fait la réflexion qu’il est infiniment sensible à la parole des hommes, des aînés, des patriarches. Tout à fait normal qu’il se soit senti blessé, furieux, ivre de destruction ce jour-là. Mais les mots riches et affectueux d’un homme de son souvenir l’ont emporté sur ceux d’un gestionnaire froid et mal intentionné.

Un coup de téléphone avec la figure la plus paternelle qui soit, celle de son sang, dans le Sud, avait fini de le convaincre. Vincent le professeur sent son cœur se serrer de gratitude et de tristesse pour son père, mort depuis. Il se souvient parfaitement des trente secondes de silence ayant suivi son mon investissement paie, je vais avoir le droit de faire un an de formation pour devenir professeur de tennis. Une demi-minute sans contact visuel, c’est du silence pur, lourd comme pas un, surtout quand il pèse sur le choix de vie majeur d’un jeune homme, surtout quand il appartient au père de ce jeune homme de le briser. Vincent était jeune alors, il avait encore besoin de l’assentiment tutélaire, de l’aval paternel malgré l’éloignement, malgré les conflits et les incompréhensions. Vincent s’entend encore prendre l’initiative de briser ce silence par un tu ne dis rien. Son père, commerçant local investi et respecté, aurait bien pu s’énerver de voir son fils quitter le droit chemin et répondre un laconique qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Tu fais bien ce que tu veux puis changer de sujet, ou raccrocher. Mais Vincent réentend son père reprendre la parole et dire je ne vais pas te mentir : j’espérais que tu convaincrais Laura de venir s’installer dans le Sud, que ta mère et moi pourrions voir nos futurs petit-enfants plus souvent. Mais je comprends. Et pour ton métier, tu sais, tu es le seul à pouvoir décider. Mais… Si tu as quand même besoin de l’entendre, alors voilà : ni ta mère, ni moi, ne serons vexés, ni déçus, que tu fasses ceci, plutôt que cela. Notre seul souci est ton épanouissement, le fait de te savoir joyeux. Il me semble que tu l’es, il me semble que tu t’épanouis, non ? Pour le reste, c’est à toi de jouer.

Jusqu’à cette conversation, jusqu’à cette décision de bifurquer des rayons de magasin aux courts de tennis, Vincent avait toujours senti de la colère vis-à-vis de son père, comme d’un manque mêlé à l’exercice d’une contrainte morale, de jugements. Conséquence logique, il avait cherché ailleurs des figures paternelles de substitution, détachées du lien familial originel, du sang et de la responsabilité. Mais depuis ce jour, Vincent sait qu’il n’en a plus jamais éprouvé le besoin.

Comme un automate, Vincent conclut sa journée, sa soirée, sa séance dans la plus grande amabilité. Ses élèves ont sué leur soûl, comme convenu. Le moins mauvais d’entre eux reste avec lui, pour causer tournois. Et Vincent, bien qu’il ne veuille que rentrer chez lui, répond, réagit.

Bastien, 41 ans, veut se remettre à la compétition, vingt et un ans après avoir tout lâché en début de fac, alors qu’il avait quelques aptitudes, comme il dit. Il lui expose tout son plan : qu’il va commencer par le tournoi interne, puis celui de la ville d’à côté, etc etc. Des résolutions que Vincent a déjà entendues de la bouche de dizaines d’élèves et dont il n’a pas grand-chose à faire, surtout quand 22 heures approchent le mardi soir. Mais ça fait partie du job, d’être avenant. C’est le service après-vente du cours : l’écoute. Vincent répond des banalités, flatte son poulain sur sa couverture de terrain, sa volée de revers.

Mis en confiance, l’autre lui propose de s’entraîner ensemble, qu’ils puissent jouer le tournoi du club en double dans un mois. Mais ça, pour Vincent, c’est non. Cela n’a rien à voir avec le niveau tennistique de ce changeur de couches sur le retour mais simplement parce que Vincent ne participe plus aux compétitions depuis une quinzaine d’années. L’autre est déçu, comme un gosse qui réalise que Noël n’est pas pour demain.

En montant enfin dans sa voiture, dont le pilote automatique inséré dans ses habitudes va le ramener directement chez lui, Vincent se sent comme barbouillé de la pensée. Il a dit non sans broncher au désir d’effort, de convivialité et de compétition de Bastien. Qu’aurait-il dit au début de sa carrière ? N’aurait-il pas saisi l’enthousiasme pour le faire sien ?

Ce refus remue ce moment d’hier, quand il a surpris une conversation entre Evan et Laura. Laura, pas sa femme mais une élève très douée qu’il a eue depuis toute petite et qui passe désormais son diplôme d’Etat elle aussi, avec Vincent pour tuteur. Vincent n’est pas peu fier de la voir marcher dans ses traces. Laura lui ressemble d’ailleurs beaucoup, explosive de caractère car ultra-sensible au fond, capable du pire comme du meilleur, incapable de se calmer quand la colère la prend. Il se rappelle d’un entraînement où, gamine, elle avait tout simplement posé la raquette par terre pour protester d’un il est naze ton exercice, je transpire même pas ! 

Laura, il la considère comme sa fille et s’inquiète d’ailleurs pour elle en tant que telle, car ces derniers mois, elle se met minable au moins un soir sur deux, soirées dont il a vent d’épisodes complètement déviants à ses yeux.

Encore entre deux eaux un de ces lendemains de cuite, Laura n’a pas dû se rendre compte qu’elle parlait un peu trop fort à Evan :

Quoi ? Non, tu plaisantes ! Il a vraiment essayé de te caser au rayon tennis de ce magasin ? La blague ! Il pense vraiment qu’il a eu tout bon dans sa vie ! Ou peut-être même pire : ce qu’il veut, c’est que l’on fasse comme lui pour lui donner le sentiment qu’il ne s’est pas trompé. Je le vois bien m’observer quand je donne des cours ! Avec son regard de papa attendri, là. Et il veut faire pareil avec toi, il veut te mettre sur ses rails. Pour qu’en plus il se donne l’impression, après, qu’il a agi par générosité !

J’en peux plus de ce club ! Ça sent le vieux. Ça sent la mort ! Quand je viens chercher le matos pour les cours dans le local, j’ai la gerbe ! Rien n’a changé !

Et Bertrand qui se traîne… Ses élèves viennent me voir en disant « mais il nous conseille pas, il est tout le temps sur son téléphone ! ». Il ne fait plus rien ! Sauf quand c’est le championnat mais bon, pour ce qu’il y a à faire… Les joueurs connaissent leur taf sur le terrain. C’est juste un prétexte pour sortir. Il faudrait qu’il parte, qu’il se change d’air ! Vincent, c’est pareil. Ça fait combien de temps qu’ils sont là tous les deux ? Il faut qu’ils voient autre chose. Ils parlent tout le temps de projets qui vont se monter, ailleurs, du club qui va être refait… Tu parles !

Et Vincent il a beau faire le grand sage protecteur, il ne trompe personne. Il m’a raconté comment c’est avec le bureau du club, avec Joël. Tous les mois, la paie elle arrive avec une semaine de retard. Je le sais, parce que c’est pareil pour la mienne. Et Joël qui dit qu’il peut nous donner une partie en liquide en attendant, ou nous filer des vêtements. Mais on bosse, putain ! Le club est géré par des pinces. Ils ne reconnaissent pas le travail. Et pourquoi ? Parce qu’ils se mettent au service d’une association ? Ils refusent de payer les heures supplémentaires. Les heures de cours individuels, il faut qu’on reverse un tiers ! Un tiers ! Tu te rends compte ? Alors qu’on verse déjà ça sous le statut d’indépendant. Et Bertrand et Vincent, ils sont à la même enseigne hein. Ils se font bouffer tous les deux depuis vingt ans mais ils restent ! Avec des paies pourries, pas d’augmentation. C’est pathétique… Ils sont complètement endormis…

Moi j’vois qu’une explication, c’est le confort. Ils sont tombés dedans, dans la routine et ils ne font plus rien. « Directeur sportif » pour Vincent, ça me fait bien rire. Tout ça parce que Bernard ne voulait plus se faire exploiter par Joël. Vincent il prend volontiers les miettes, comme d’hab. Parce que c’est bien beau de faire le coq avec les parents ou avec nous mais quand ça devient chaud, qu’il y a de l’enjeu ou de l’opposition, il n’y a plus personne.

Je l’ai déjà vu faire, il s’écrase. La preuve, c’est avec les matchs ! Il ne fait plus aucune compétition, à part quand il vient faire le héros le dimanche en départementale 4. Il met une trique au poivrot qui n’a pas dormi la veille, la belle affaire ! … Son classement, franchement… Elle est où la crédibilité ensuite, en tant que prof ? Tu sais pourquoi il ne fait plus de matchs ? Moi j’suis sûre que c’est parce qu’il a peur de la confrontation. Il ne fait pas face, il ne supporte plus. La pression… Dès qu’un jeune un peu bon risque de le battre, il se débine et lui trouve un autre adversaire…

De toute façon, il a jamais sorti personne. Quoi, tu me crois pas ? Bah vas-y, dis-moi quel joueur est passé pro, ou pas loin, avec lui ? En vingt ans, il devrait y en avoir, pourtant !

Tout le monde le sait, de toute façon. Il est très bon pour animer l’école de tennis, ça j’dis pas. Mais former de vrais joueurs… Rien. Personne n’y croit, à sa pseudo sagesse. Quand tu le vois arriver avec son air fier, là… Il ne faut pas confondre la sagesse et la peur. La sagesse, la prudence, parfois c’est de partir. Pas de s’abstenir.

En enseignant pendant vingt ans, il s’est oublié dans le confort d’une situation. Mais il a aussi oublié de se développer lui-même. Il a arrêté d’apprendre. Et quand on n’a plus envie d’apprendre, comment est-ce que l’on fait pour enseigner ? De toute façon moi, je finis ma formation cette année et en septembre je me casse donner des cours en Australie.

Seul sur la route, dans la nuit, à mi-chemin entre le club et chez lui Vincent en a encore les oreilles qui bourdonnent.

Elle ne se représente pas ce que c’est Laura, dix-huit ans. Dix-huit putains d’années ! Vincent n’a pas été surpris de sa réputation. L’hypocrisie ambiante, il connaît. Mais il est déçu et en colère face à tant d’ingratitude ! Elle lui dirait sûrement qu’elle ne lui doit rien. Pourtant il a donné de lui-même. Vincent essaie de s’en persuader, de répondre intérieurement aux critiques. Oui peut-être qu’il ne se trouve pas là où il l’aurait imaginé. Mais il aimerait bien l’y voir, dans vingt ans. Elle est jeune, elle a besoin d’être venimeuse pour se démarquer, elle ne se rend pas compte.

Plus de compétition par peur de l’opposition ? Oui peut-être a-t-elle un peu raison mais il a surtout choisi sa famille. Peut-être qu’il est devenu mou et que oui, il est loin ce temps où la vigueur du corps s’obtenait sans le moindre effort. Mais Vincent se le dit : dans la vie, on bifurque plus d’une fois. En cela, il se félicite d’avoir dans l’idée de partir ! Mais il n’en parlera pas à Laura.

De toute manière elle ne se rend vraiment pas compte de ce que c’est d’enseigner à cette génération des 90, des 00. Les 80, les premiers élèves qu’il a eus, ils ont poussé, ils sont arrivés à un niveau plus que décent. La preuve, il y en a au moins quatre dans les équipes des divisions nationales du club ! Mais les groupes des années suivantes… Ç’a été systématique : ils lui filaient tous entre les doigts à un moment ou un autre. Bêtises d’adolescents, copains, copines, études… Toujours quelque chose. Des générations décevantes, sans cesse sur leurs téléphones, pas persévérantes pour rien, frileuses à l’effort, à l’esprit de groupe…

Vincent se dit pourtant qu’il a essayé de leur transmettre, cette valeur de l’effort, ce goût du sport. Il s’interroge sur son rôle. A mesure qu’il a constaté ses échecs, peut-être a-t-il perdu lui aussi la ferveur, contaminé par le mal, par les ans, par l’immobilisme. Il espère simplement ne pas avoir été un précurseur, ne pas être responsable. Ne pas être le responsable. Il n’a voulu qu’être un passeur, après tout. Mais ce soir il a le cœur lourd en se garant chez lui. Il se prendrait presque à regretter ce passé miroitant, dont il aurait espéré un futur plus doré.

L’usure, la fatigue, la faim parlent. Ce n’est pas une heure pour se torturer.

Ce n’est pas une heure non plus pour recevoir un appel, et pourtant. Le président du club où il s’est porté candidat. Ah, Vincent ! Je suis bien content de t’avoir. Désolé d’appeler si tard mais je me disais bien que tu serais encore sur le pont après tes cours. Je voulais juste te donner la bonne nouvelle en direct. Notre bureau a statué et des cinq dossiers, c’est le tien que nous retenons. Tu seras notre nouveau coach en septembre ! D’un feu éteint et tout confus, Vincent a dit merci, d’accord pour se rappeler demain, et échanger sur les détails.

Ça y est, l’année prochaine il ne sera plus dans son club. Il part, il change, il se met en mouvement. Et il se sent fébrile. Il a peur. Maintenant, tout devient concret. Dix-huit ans. Ce n’est pas la fin de l’histoire, il en est rassuré mais il a peur quand même. Son histoire n’a pas encore sa fin, elle n’a pas de chute, pas encore. Car elle connaît un rebond. Un regain ?

Jean-Marie Loison-Mochon

Juillet