Mais qu’est-ce qu’ils font tous ici ? C’est pas croyable se dit Jean-Baptiste.
Autant depuis le début de son voyage, il lui est arrivé de recroiser du monde mais là il y a tout le catalogue ! Ç’a déjà été le cas pendant la rando du jour, durant laquelle il a revu Lenny, israélien rencontré à Ushuaïa, bien qu’il ne soit pas dans la foule connue de l’auberge ce soir. Par contre la fille qui accompagnait Lenny, qu’il lui a présentée, si.
Mais ce soir avec cette fille, Linda une étatsunienne, Jean-Baptiste n’a pas spécialement envie de causer plus que ça. Pas qu’elle ne soit pas son genre ou quoi mais après les présentations et vagues conversations bateau qu’ils ont eues sur le sentier aujourd’hui, ni elle ni lui ne fait le pas de plus.
Jean-Baptiste, Linda il la trouve belle. Belle, mais pas désirable. Ça arrive. Linda, elle, le trouve somme toute moyen avec toutefois ce petit accent terriblement français qu’elle juge charmant. Mais c’est ça, elle ne se laisse pas porter, elle juge. Rien de suffisant donc, pour la décider à autre chose qu’un grand salut souriant, une exclamation, lui tomber dans les bras par une accolade so nice to see you again ! et take care après que Jean-Baptiste lui a répondu Yeaaah ! So do me, ce qui en anglais comme en français est aussi imprécis que tendancieux.
Parce que bon ça, c’est vrai, Jean-Baptiste parle anglais comme une vache espagnole. Au demeurant, en Argentine ça pourrait ne pas le desservir, d’accord. Mais il parle également un espagnol hautement parodique. Du coup, à chaque nouvelle personne qu’il rencontre, son discours de présentation se fait soit dans un français tout à fait honnête, intelligible et parfois précis, soit dans un patchwork linguistique fait de yeah […] dates grecques (sic) […] comprendo […] si, no, si, si, oui, enfin voilà. Enfin voilà, Jean-Baptiste n’est pas encore tout à fait un linguiste : rien de grave.
En tout cas l’accolade de Linda, il la reçoit très surpris et l’interprète mal. Il n’est pas du genre à se dire que les étatsuniens en font des tonnes, que ces gestes d’affection sont factices. Lui les trouve très engagés, bien qu’il soit français et que selon les légendes internationales, le français soit un dépravé prêt à tout pour planter son petit drapeau, les jours où il prend la peine de se doucher, de mettre un béret et d’aller chercher sa baguette au pied de la Tour Eiffel. Ça fait cependant un peu loin la course du pain pour Jean-Baptiste et même s’il s’est douché, il ne lui serait pas venu à l’esprit de prendre une fille dans ses bras ce soir, à moins d’avoir trois grammes et d’être devenus très copains, ou d’avoir convenu qu’ils feraient copain-copain dans le dortoir, c’est-à-dire boyfriend-copine mais juste pour la noche alors dans le langage tribal de JB.
Du coup l’accolade de Linda, il la trouve en effet très entreprenante et ne peut pas s’empêcher de se dire bon Dieu elle me veut celle-là ! C’est donc vrai ce qu’on dit du charme français à l’étranger ! et comment je vais m’en débarrasser maintenant ?! Mais il n’a pas à réfléchir trop longtemps à la stratégie de désenchevêtrement, Linda étant déjà partie s’asseoir loin, casque sur les oreilles.
Jean-Baptiste en est tout soulagé, bien qu’il ne s’interdise rien depuis le début de sa virée en Amérique du Sud. Ce sont plutôt les opportunités qui lui interdisent des histoires. Sauf cette fois à Buenos Aires avec Mariana, une professeure de français argentine, qui ne manque jamais d’honorer la langue de Molière et ses utilisateurs. Jean-Baptiste s’est donc trouvé très honoré, de cette rencontre. Depuis, plus rien, mais ce n’est pas non plus pour faire don de sa personne et de son petit accent à la première Linda venue.
C’est pourquoi il est rassuré que son rituel de présentation n’ait pas produit trop d’effet sur l’étatsunienne plus tôt dans la journée. Parce que ses réponses sont pourtant bien aiguisées face aux systématiques d’où viens-tu ? Quel âge as-tu ? Que fais-tu dans la vie ? Pourquoi voyages-tu ? Combien de temps ? Qu’as-tu fait jusque-là ? Oui, Jean-Baptiste répète alors toujours la même chose. Peu importe ! Ce n’est jamais la même personne en face.
Cela dit c’est un fait, ce soir à l’auberge de jeunesse de San Carlos de Bariloche, beaucoup de ces différentes personnes que JB a rencontrées, elles sont là, dans la salle commune. Pas croyable, pas croyable ! pense-t-il encore en retraçant les quelques milliers de kilomètres parcourus en avion, en bus, en rando. Il se demande s’il n’y a pas un entonnoir dans les parages, un passage obligé par cette ville, cette auberge, ce soir. Habituellement sociable et enclin aux nouveaux contacts, JB se montre pour une fois frileux et fait une entorse à la résolution qu’il a prise avant de décoller pour l’hémisphère Sud, à savoir être ouvert et disponible pour le monde. Peut-être est-ce de connaître un bon 50% de la peuplade en transit ou d’y entendre du français à tour de bras. Quoiqu’il en soit, ça le fane et puis il est vanné de ses trente kilomètres dans les dénivelés andins.
Même s’il n’est pas le meilleur élève avec les mots, les verres et autres cervezas font partie de son vocabulaire. Pour cette raison, il a bien repéré que l’accueil de l’auberge en vend, de la bière.
Dans la file le menant à l’ivresse, il n’y a qu’un autre étatsunien pour le séparer d’une bonne descente, et des montées d’un peu d’euphorie anesthésiante. Le coco devant en fait des caisses, les deux mains posées sur le comptoir, bras tendus histoire d’exposer un excès de muscle à son territoire : surtout aux yeux de Luciana qui renseigne, accueille, aiguille les voyageurs dans l’auberge.
Car-ne[1]. Le type épelle plusieurs fois, comme s’il s’adressait à une attardée. JB se dit que celui-là doit être fier de connaître un mot d’espagnol, que ça va le servir dans sa chasse. Car, s’il prétend être à la recherche d’un restaurant où dîner, c’est plutôt après cette fille qu’il en a.
Il doit d’ailleurs se sentir en position de force par rapport à sa proie : désormais, il lui parle dans la même langue que Trump -avec un cul de poule mais sans la mèche, quand même- et toujours d’un débit débilisant. Pendant ce temps, JB s’impatiente pour le débit de boisson en comprenant une phrase par ci, une tentative de drague par là.
Luciana répond alors dans un anglais rapide et ciselé, dont même Jean-Baptiste, pas encore imbibé pourtant, n’arrive pas à tout saisir. Elle ne se laissera pas démonter. Au géant étatsunien, elle tend la main -qu’ils se serrent-, dit Lu’ [2] façon c’est moi le chat en réponse à la dernière question, et d’autres assemblages de mots par lesquels JB suppose qu’elle indique un restaurant d’ouvert, histoire qu’il aille se ronger l’os tout seul, puisqu’il veut de la viande. De sa grosse voix, l’autre dit maladroitement grazie au lieu de gracias, son subconscient appelé au secours devant considérer qu’Italie, Argentine, c’est pareil : c’est le reste du monde. Lu, prédatrice avertie, sourit avec une gracieuse supériorité en regardant la bête à l’orgueil blessé repartir la queue entre les jambes.
Jean-Baptiste n’est pas doté du plus grand sens de l’observation mais cette scène-là, il en a compris les tenants et aboutissants, c’est-à-dire que ça va être son tour de causer à Luciana, et de lui prendre un verre, à défaut d’oser l’inviter.
Une petite absence le fait dériver de l’œil. Sur sa gauche un genre de loup solitaire, carnet d’écriture sur les genoux, le regarde avec curiosité, comme s’il s’était régalé du premier KO infligé par l’argentine, et qu’il attendait le second round au moment venu pour JB de s’exprimer. Jean-Baptiste, ça l’agace un peu de se sentir comme un animal de foire. Mais il fait quand même le pas en avant vers la réception.
Pas de chance, Lu’ n’y est plus. Ou plutôt si, elle y est encore, dans une position suggestive, dos tourné, sa longue queue de cheval soumise à la gravité, de ce que sa taille terriblement fine est penchée pour ramasser son manteau, son sac à main et quitter son service, puisqu’il est l’heure.
Entre Jean-Baptiste et cette vision déroutante vient se glisser Sergio, mettant fin à toute éclipse d’attention. En guise de retour sur Terre, Jean-Baptiste aurait bien voulu moins violent. Les lèvres pulpeuses, pommettes saillantes et yeux de biche de Lu’ ont laissé leur place à la mine -maigre aussi, mais bon- de déterré de Sergi. Dans une barbe de deux jours, la gueule d’obsessionnel du jeu vidéo de Sergi se trouve tassée entre deux épaules maigrelettes, surplombant un bonhomme de petite taille. Surtout, d’un air faux de petite secrétaire servile, la voix monocorde du répugnant trentenaire donne à JB toutes les raisons de boire pour oublier. Il passe commande de six bouteilles -il faudra bien- et l’autre lui dit que d’accord, pour 50. Jean-Baptiste voit rouge et au quart de tour, en français -parce que sa spontanéité non plus ne parle pas espagnol- il s’indigne de voir vendu un pack de six pour cinquante euros. Evidemment, l’autre ne comprend pas le mouvement de colère en langue étrangère, mais capte quand même euros. Rien de plus tentant, alors, que de faire passer le français pour un abruti, à la façon qu’il a de lui répondre d’un ton excessivement simpliste et pédagogue No euros : pesos. Per bottle [3]. Erreur encore courante pour JB quand la fatigue vient. A quelques euros le litre et demi de bière, la colère de Jean-Baptiste retourne dans son lit. Il paie ce qu’il doit au type à face de rat et va pour s’éloigner avec ses copines du soir.
Moment choisi par quatre israéliennes qu’il connaît pour lui passer tout près. Il les évite d’un rien, elles marquent le pas, le remercient par huit coups de fusil dans les yeux et se dirigent à nouveau, dignes, vers l’espace cuisine de la grande salle.
Celles-là si elles ont 23 ans c’est bien tout, se dit Jean-Baptiste. L’air farouche leur vient peut-être de la jeunesse, alors. Dans tous les cas, c’est déjà la troisième fois qu’il les croise au cours de son périple et elles se baladent toujours groupées ou en file, comme des cannetons organisés en commando. Au mieux elles ont la mine maussade, au pire elles donnent la mort par des regards mauvais et débordants de mépris.
Ce soir Jean-Baptiste a le droit à la deuxième variante, au même titre que la famille de sept japonais qui, masques stériles sur le visage et armés de gants de protection, cuisine un embouteillage pour la vingtaine d’autres affamés qui attendent de se faire à dîner. Les israéliennes ont le mépris hostile, les japonais ont le mépris craintif. Ce qu’il y a, c’est qu’il est difficile de leur faire remarquer que l’espace est à partager, puisqu’ils ne parlent ni espagnol, ni anglais ni rien d’autre que la langue des passeports qu’ils ont présentés il y a quarante-cinq minutes, pour privatiser un dortoir et s’isoler du reste du monde. Jean-Baptiste a bien fait de casser la croûte avant cet épisode et il s’étonne encore d’avoir vu ce groupe débarquer dans cette auberge au beau milieu des Andes, avec des valises immenses et des âges ou constitutions pas franchement adaptés à l’air des grandes altitudes environnantes. A leur arrivée, un guide a parlé pour eux avant de les abandonner, sûrement pour la nuit. Depuis, ils n’ont pas décroché un mot à qui que ce soit.
Elena, la corpulente femme de ménage de la maison essaie bien pourtant, même pour les aider. Mais rien à faire. Son côté maternellement chaleureux et latin n’a pour effet que de les amener à s’écarter sur son passage. Les japonais doivent la savoir diagnostiquée d’une maladie à haute contagiosité. Du plan de travail, ils retirent les mains, les bras, comme des chirurgiens dans une chambre stérile, réalisant que l’opération vient dramatiquement d’échouer.
Au groupe d’israéliennes, à la famille de japonais, Jean-Baptiste n’a pas pu se présenter ni rien. Il n’a jamais pu leur répéter la même chose qu’à tous les autres qui le questionnent, puisque ceux-là ne questionnent pas. Rien de plus étrange pour lui que de les voir se déplacer en meute, ne parler qu’entre eux et surtout pas aux locaux, surtout pas dans une langue étrangère et aller de lieu en lieu, là où il les retrouve occasionnellement.
Quoiqu’il en soit Elena a ouvert une brèche dans l’occupation de la cuisine, où s’engouffrent les impatients de l’assiette. La débâcle des japonais est totale, ils filent avec des casseroles pleines, couverts et assiettes au travers des tables en bois et montent à l’étage, dîner de leur côté.
La plus agacée des envahisseurs est forcément française et d’ailleurs celle-là, Jean-Baptiste la connaît. Il s’agit de Michelle, soixante-deux ans fraîchement retraitée, qui n’a jamais perdu son amour pour les auberges de jeunesse. Et dans la mesure où ce qu’elle préfère dans ce format d’hébergement, c’est l’esprit de communauté, rien de plus logique que dans tout le bâtiment on l’entende braire non mais qu’est-ce que c’est que ces sagouins-là ! Ils rangent rien, piquent la moitié des ustensiles et vont se mettre aux abris sans rien dire pour aller grailler. Non mais tu te rends compte Alain ?! Y’a quarante ans c’était pas comme ça les voyages ! Il y avait de l’entraide, de la convivialité, du partage ! Alain ! Oh, Alain tu m’écoutes ?! Viens m’aider ! Alain, son mari, n’écoute pas.
Jean-Baptiste le connaît aussi ce vieux souriant à la barbe grisonnante, pour avoir subi un de ses discours sur la Politique Agricole Commune (PAC) au cours des douze heures de bus entre Ushuaïa et El Calafate, il y a six jours de ça. Et si Alain n’écoute pas Michelle, c’est parce qu’il est à parler à Agatha, une allemande de 26 ans qui ne comprend pas bien le franglais et cette histoire d’exploitation agricole qu’il a bien fallu vendre du fait d’une avalanche de normes européennes.
Pablo 30 ans, fils d’Alain et Michelle, a l’air complètement navré du double spectacle qu’il a sous les yeux. Entre sa mère, un mètre cinquante-trois, qui tape un scandale en français à un colosse suédois à propos de l’usage du gaz et son père qui parle de ses poules à une jeune femme au demeurant pas inenvisageable, il ne sait tout simplement plus où se mettre.
Pablo fait le tour du monde depuis huit mois et à vrai dire, il avait autant hâte de partager cet accomplissement avec ses parents, qu’il redoutait l’étape de trois semaines pour laquelle il était prévu qu’ils le rejoignent.
Il est plus facile de bourlinguer seul ou avec des gens de son âge, ne serait-ce que pour conserver la possibilité de passer la nuit avec une Agatha ou une Luciana. Ce n’est déjà pas facile de le faire dans une chambre partagée mais si elle l’est avec ses parents qui ronflent comme les pétrolettes de leur jeunesse, ça entre dans le domaine du totalement exclu.
Avec Michelle, Pablo et Alain -mais surtout Michelle, parce qu’elle est bavarde et curieuse des gens, et des nouvelles cultures– Jean-Baptiste a bien eu droit à toutes les mêmes questions que d’habitude. Du coup, il a répété les mêmes choses qu’il répète toujours.
Ce soir par contre, il n’aura pas le jus. Alors il se tient bien à distance de la cuisine, de la PAC, du tour du monde et de ces amoureux du voyage comme ils disent, ayant l’intention de s’asseoir seul avec ses bières.
Bien sûr, seul reste un adjectif très relatif au milieu d’une tribu hétérogène de soixante-dix personnes, d’autant plus quand on connaît déjà une bonne partie des effectifs. Se trouver au milieu d’une foule, mais d’une foule d’inconnus, ça autorise au sentiment de solitude. Il n’y a pas sans cesse à se soucier de faire un sourire, de montrer à untel qu’on l’a bien reconnu, d’échanger trois mots sur le temps qu’il a fait, sur la beauté du sommet que 80% de la diaspora occidentale a fait aujourd’hui, ni à dire non, pas Jean-Pierre, Jean-Baptiste à une Michelle qui a perdu le chemin de la cuisine.
Non ! Au milieu d’une foule d’inconnus, il n’y a qu’à tirer la gueule, ignorer les autres comme si la sueur des pieds de la fille d’à côté était inodore, ou qu’était inaudible la Becky, cette londonienne célèbre dans tout le Sud argentin car joviale à souhait et pipelette comme c’est pas permis.
Les gens qui causent trop ont une forte tendance à sédater Jean-Baptiste or, sa longue marche l’a déjà anesthésié. Peut-être en plus est-il encore résiduellement éteint du trajet en bus, le même où il a reçu les cours d’agriculture, de collectivisme et d’Europe de la part de cet Alain qui, lui, vient de se ramasser une tape derrière la tête accompagnée d’un vieux cochon, va ! de la part de sa femme pour flagrant délit de drague sur une personne âgée de plus de dix-huit ans (de différence d’âge). Si c’était pour se retrouver avec des paysans (Alain tient à être désigné comme paysan, par amour de la terre, de la lutte) ou leurs femmes autoritaires, Jean-Baptiste aurait très bien pu rester dans la sédentarité de sa Bourgogne natale.
Mais si de son détour en bus par le détroit de Magellan, ce temps cloîtré de sa virée nomade, il peut encore se considérer comme sédaté, bien plus qu’à Alain c’est à la Becky qu’il le doit.
Parce que pas de chance, au moment de traverser ce bras de mer quasi mythologique pour tout voyageur, le temps s’est fait gros sur l’eau, trop pour permettre au bus de voguer sur son bac. Si le chauffeur s’était alors fait oracle à l’accent hispanique pour informer de la situation, Jean-Baptiste n’aurait de toute façon rien compris du micro qui crache.
Evidemment le chauffeur n’étant pas un oracle mais un gros bonhomme plein de chips et de pepsi zéro -une embarcation se doit d’être bien lestée- le pepsi zéro et les chips ont disparu du tableau de bord, probablement avalés par un genre de Charybde et aucun message n’a été diffusé.
Surtout, Jean-Baptiste n’aurait rien entendu d’une improbable annonce puisque la Becky s’est déchaînée, comme une déesse à mille bouches, comme une gorgone dont les cheveux de serpents enchevêtrés se seraient mis à parler, et parler, et parler, avec cet accent très snob du Nord de Londres. Statufié, Jean-Baptiste n’a une nouvelle fois pas tout compris. Mais en état d’hypnose profonde (ou à force de répétitions martelées ?) il a tout de même capté certaines choses comme you are so special. Do you know that ? Your accent is so cute. A ce moment-là, JB s’est senti comme un cochon d’Inde en plein repas et que l’on prend par les joues. Mais il s’est laissé faire. I want to say to you : you are so deep, so so deep. Là il n’a pas du tout compris. A double titre, parce qu’il venait de citer Chirac et qu’il a mal saisi pourquoi ça a fait dire I want you so deep, so so deep à la Becky. Il a évidemment mal traduit mais l’accent so british fait comme disparaître certains mots, déjà qu’ils ne figurent pas tous dans la mémoire vive anglophone de JB. Il s’est donc encore dit Oh lalalala, celle-là aussi elle me veut pensant devoir résister durant les dix heures de trajet restantes, auxquelles ajouter l’attente encore inachevée du moment de traverser.
Il faut cependant excuser Jean-Baptiste qui, entendant ces mots un peu dans le désordre, s’est revu lors d’un de ses voyages en Irlande, tard dans la nuit après bien des pubs à dire oh yeah dates grecque (sic) à la fille suant la bière et la phrase de Becky au-dessus de lui.
L’apprentissage d’une langue se faisant par la pratique et la redondance, ces compliments de Becky qu’il a mal interprétés répondent encore -et en chœur du fait de la foule d’acteurs- à un passé plus lointain encore que l’Irlande. En ce temps-là, adolescent, JB était un cinéphile invétéré, enfermé dans sa chambre rurale aux rideaux tirés. Ce qui tombait bien puisqu’il était enrhumé de manière dangereusement chronique, nécessitant la fourniture industrielle de paquets de mouchoirs. Comme quoi, le Septième Art et le rhume des foins peuvent trouver à se rencontrer. Ils peuvent conduire à s’ouvrir, mener à la culture, aux langues, au voyage, et à souffrir la Becky au bord du détroit de Magellan.
La Becky, Jean-Baptiste la regarde naviguer dans la salle commune de l’auberge et il frissonne à chaque fois qu’elle approche de trop. De trop près de lui, de trop près de ses bières, car elle pourrait croire à une invitation. Il ne faut pas se mentir, JB peut facilement absorber le contenu des six bouteilles, même de bien d’autres, et il le fera avec plaisir s’il le faut.
Mais au fond de lui (puisqu’il est so, so deep), il s’est aussi ménagé la possibilité d’en offrir une ou deux à toute fille qui lui plaira. Les histoires naissent de prétextes. Qu’elles soient d’un soir, d’un voyage, d’une vie, les prétextes s’en fichent bien. Jean-Baptiste agit ainsi comme un renard rusé dans un poulailler. Bien qu’un renard dans un poulailler se contenterait de chiquer et chiper, ayant déjà usé de sa ruse pour pénétrer à l’intérieur. Mais JB reste un rusé et s’il ne l’est pas lui-même, ce peut tout aussi bien être son inconscient, fortement en demande d’affection.
Le français est jugé à tort comme un vulgaire séducteur invitant à voyager sur le dos de ses mots. Alors qu’il fait le sien rond en attendant de pouvoir donner de lui-même. Oui la frontière est mince, poreuse, relative comme l’est la solitude. Là est la différence : les gens ont des jugements remplis d’a priori, quand ceux de Jean-Baptiste sont pleins de candeur.
Ainsi parfaitement assis et tassé dans ses coussins, il respire un peu mieux entre deux gorgées en voyant la Becky s’éloigner maintenant, refluer comme une élégante remontée de houblon. On peut bien rire de l’imagination florissante de Jean-Baptiste quand une fille approche mais il semble bien que la Becky l’ait voulu pour de vrai ces derniers temps. JB ne s’est pas représenté un appétit goulu dans le vent.
Il peut y penser sans craindre d’en être victime dans les prochaines minutes, puisque la Becky et Michelle viennent de se tomber dans les bras, toutes heureuses de se retrouver. L’ouverture des frontières et le voyage ont fait disparaître la Manche, pour voir naître enfin la fraternité : rosbeef, french frog ? Oubliés ! Maintenant c’est grosses bises et franches embrassades.
En paix, Jean-Baptiste se replonge sans nostalgie dans sa bière et ce voyage en bus, quand il est parvenu à décrypter dans la bouche de la Becky que le vol aller la menant en Argentine, elle l’a passé dans les toilettes. Le fait qu’elle ajoute un inconnu dans la pièce a soudain décuplé, par l’intérêt éveillé, les capacités de compréhension en anglais de JB. Est-ce pour le rendre jaloux, ou lui montrer moyennement élégamment qu’il y aurait moyen ?
La Becky en raconte pas mal, de cet inconnu qui lui a écrit des petits mots à deux sièges de là dont un avec son numéro de téléphone, outil technologique et froid par lequel les échanges sont devenus beaucoup plus chauds. Elle raconte le contenu des messages à Jean-Baptiste sans trop de pudeur, en parodiant les mots doux du mec -un argentin- par une voix préhistorique et une grammaire équivalente. Mais elle s’est laissée faire. Le voyage, c’est un départ vers le dépouillement, la frugalité, un retour au primitif. La Becky n’a pas attendu l’hémisphère Sud pour s’appliquer cette philosophie, et elle raconte à JB qu’elle y est allée, qu’elle y est même retournée. Jean-Baptiste, ainsi coincé contre la fenêtre du bus immobilisé, a soudain très envie d’aller uriner mais il se dit qu’il attendra un peu pour aller fréquenter les toilettes de bord. Il n’a pas très envie de servir des sous-entendus à la Becky par un quiproquo de circonstances.
Quand il l’a rencontrée, JB ne se serait pas imaginé ! Déjà quoi que ce soit avec elle, et puis une anecdote aussi crue que racontée. Munie de sa trogne étirée de castor joufflu, avec en plus la bouche pleine (l’image lui est venue car les castors, espèce exotique, font des ravages en Terre de Feu depuis leur introduction) la Becky il se l’est d’abord plutôt figurée comme prude, mesurée, propre sur elle voire un peu coincée : anglaise. Une description gratuite de cul-serré dont il est donc revenu à l’usage, même si l’idée de départ n’était pas si absurde. Dans ce bus avec pour seule occupation de parler -mais pas d’écouter- la Becky a possiblement senti s’être décrite comme trop ouverte avec son histoire d’avion. Alors elle est allée deep, so deep, loin dans son passé, pour l’exposer à Jean-Baptiste. Après tout, avec bien dix heures de route encore : il y avait le temps.
JB a donc eu le droit à la totale et au récit d’une famille totalement fermée, engagée dans la religion comme une jeune fille au couvent : avec des œillères sur le monde et ses plaisirs. Il n’y a alors pas de morale si ce n’est celle du père, des habitudes et de la prière. Dans une période où il a fortement été question que la Becky, 21 ans, se marie avec un homme fortement recommandé : fortement invitée à dire oui, elle a dit non. Elle a dit non, non seulement à cette vie de soumission à l’invisible, à ce bonhomme qu’elle ne voulait pas voir pour des siècles et des siècles, et non en bloc à toute l’éducation dont elle est issue. La Becky a fait sa révolution punk à elle et, ironiquement ou comme un pied de nez au temps passé, elle a expliqué à Jean-Baptiste être désormais surveillante d’internat, couvant des filles du siècle avec leurs téléphones, clops et autre premières cuites mais aussi leur liberté. Et la liberté découverte, c’est ce dont jouit la Becky dans ses très nombreuses vacances -du fait des rythmes scolaires- vacances qu’elle emploie à faire éclore des voyages et des voyages et encore des voyages, à la recherche des années égarées en chemin.
Pour la précision, après avoir été plus attentif que jamais en anglais avec la goûteuse histoire de l’avion, Jean-Baptiste a poursuivi son vol en haute altitude de compréhension, s’attendant à de nouveaux événements érotiques comme il en manque dans sa vie. Cependant la Becky a bien vu qu’il piquait du nez, que la religion l’intéresse moins que les toilettes. Aussi, elle a mimé de nombreuses scènes et postures pour étayer ses phrases faites de prières, d’ordre strict et de bague au doigt. Avec le recul, Jean-Baptiste ne regrette pas qu’elle n’en ait pas fait de même avec les péripéties de son vol aller, ça l’aurait trop mise en conditions.
Pensant ce jour-là que ça la ferait taire, d’ennui ou d’oreilles qui saignent du fait de l’accent et des fautes de syntaxe, JB a bien accepté, encore, de répondre aux mêmes questions que tout le monde se pose sur lui. Il a donc pratiquement raconté la même chose que d’habitude. Il n’en a pas été épargné pour autant par la suite. La suite du voyage a été longue, assommante, exténuante : sédative.
Ce soir à l’auberge, Jean-Baptiste ça l’amuse beaucoup de voir la Becky tourner dans la pièce de groupe en groupe, à énumérer des noms de pays qu’elle a visités -seuls mots qu’il distingue dans le brouhaha que lui est l’anglais- et se prendre pour une américaine à balancer d’incessants amazing ! à chaque fois que ses interlocuteurs en finissent avec leur tour de parole.
Elle essaie, vraiment. Mais pas une personne n’échoue à lui filer d’entre les doigts. Elle a les pouvoirs du marchand de sable sur beaucoup. JB se représente donc des matchs à chaque fois qu’elle alpague de nouveaux compagnons de soirée, et il mise toujours sur la même jument. Jusque-là ça ne rate pas. Il s’apitoie mais sans trop durer, sur le fait que malgré toute sa gaité la Becky se voit rejetée ou délaissée au bout du compte. Elle a des stocks inutilisés de curiosité et de goût des autres à revendre. Sûrement aussi un peu de solitude, encore, quelque part.
Quelque part ici en Argentine, où jamais elle ne sort son téléphone pour consulter les messages de ses proches ou anciens amis. Ils n’écrivent tout simplement pas. Ils sont restés là-bas, loin dans leurs petites certitudes, elles-mêmes basées sur une grande incertitude. Ils sont loin là-haut, dans un passé que la Becky conjure au présent par une langue bien pendue, une envie tendue vers autre chose. Match après match, Jean-Baptiste voit la Becky sortir victorieuse. Sauf celui-ci qui est mis en pause, sans se douter d’abord que lui, JB, est responsable de cet arrêt soudain. Alors que la Becky est à mitrailler un jeune couple qu’il connaît -un montpellierain et sa copine espagnole- cette dernière lève la main face à la londonienne comme pour dire pause. Puis elle tourne le visage droit dans les yeux de JB, se tire de son siège, laissant -sans crainte- la Becky et son copain ensemble. Et puis elle titube. Elle chancèle en direction de Jean-Baptiste. Lui, est comme violemment extrait de la légère ébriété des trois bières sifflées. Il se demande ce qui peut bien lui prendre, ce qu’elle va lui pondre. Qu’il a fait de la peine à la Becky ? Qu’il a l’air tout seul, alors qu’il les rejoigne ? C’est peut-être bien ça, elle veut lui mettre la Becky dans les pattes, pour s’esquiver avec son français. Ou bien veut-elle voir si elle réussit mieux que Becky dans le charme ? Une manœuvre à trois ?! JB se décompose. Déjà à deux, c’est tout de même un défi… En plus, le montpelliérain n’est pas trop son genre.
Qu’est-ce qu’elle en met du temps, à arriver à son niveau ! Et tout ça pour lui dire en français, d’un joli accent qui prend les R pour des L : je vois que tu me legaldes depuis tout à l’heule. Moi aussi je te legalde et je clois que j’ai tlouvé à qui tu lessembles. Tu me fais penser à un acteur de moyenne notoriété, qui a une sale tronche en plus. Et là-dessus la fille repart, ivre, roulant des hanches comme elle l’a fait des r.
Ce court aller-retour pour dire deux phrases sur un ton langoureux n’est pas passé inaperçu autour de Jean-Baptiste.
Avec ça, il est assis sous le grand écran TV. Alors quelques autres loups solitaires le regardent maintenant, étonnés et dérangés. Dérangés car ils ont manqué quelques secondes du Boca-Racing. Etonnés et un peu jaloux, parce que cette fille ne laisse pas insensible et que c’est lui, JB, et lui seul, pour lequel elle s’est un instant éloignée de son homme attitré. Ces gars-là, dont les œillades se dissipent, ce sont des locaux, des Argentins ou des Chiliens. Il peut sembler absurde qu’ils détonnent dans la salle mais c’est pourtant le cas, tant sont nombreux les occidentaux.
Ces amateurs de foot n’ont rien compris de ce que l’espagnole a dit, et Jean-Baptiste se sent incapable de rompre le silence qui pèse de par cet épisode récent. C’est étrange car JB est gêné, mais pas par cette histoire d’acteur à la ressemblance to-ta-le-ment infondée au demeurant. Dans les yeux de ces argentins, il se sent un peu comme honteux, pas à sa place, comme plutôt de prendre la leur. Ils ne montrent pas d’hostilité particulière, pourtant. Ils sont juste assis là, à regarder un match comme ils l’auraient fait chez eux. Eux ne posent pas les questions rituelles et JB n’a donc pas à répondre la même chose qu’il répète à chaque fois. Mais la gêne demeure, un genre de fossé que personne ne tente de franchir.
Jean-Baptiste s’interroge sur la raison de leur présence dans une auberge de jeunesse bourrée d’européens. Puis il tourne la question dans l’autre sens, ce qui est déjà plus logique : c’est leur pays après tout. Transposant ses espoirs d’une fille ce soir, il se dit que ces gars-là ont plutôt tout compris : l’auberge est un vivier de jeunes femmes aventureuses et ouvertes à la nouveauté, car délestées des regards que l’habituel fait peser sur elles.
Jean-Baptiste parcourt la salle du regard. Il constate s’être mis de lui-même avec tous les isolés, quand de l’autre côté, aux tables, on rit fort et en groupe, et alcoolisés, et dans toutes les langues. JB joue ce soir à ce jeu qui consiste à ne pas trop parler français (et donc ne pas parler du tout puisqu’il ne parle que laborieusement autre chose) afin de laisser traîner l’oreille dans des conversations qu’à première vue, il n’aurait pas été invité à écouter.
Une situation mord à l’hameçon, car voilà deux français qui quittent les tables sociables pour le clan des loups solitaires. Ils ne se rendent donc pas compte que JB renifle le moindre mot, la moindre parole. Ils causent de deux hollandaises, Ania et Tina, qu’ils trouvent grandes mais pas désagréables, bien qu’ils le disent en d’autres termes. Ceci dit, ils se limitent au physique car, pour la conversation, elles leur auront été un peu brutales. Peut-être ces deux messieurs de l’hexagone ont-ils souffert des préjugés attachés au mâle français. En tout cas :
-La plus jolie des deux, elle est commerciale dans la bière. Elle, elle a bien voulu me parler. ‘suffit de la regarder, elle ne se retient pas de se marrer avec ces deux glandus d’américains. Mais hier soir dans la chambre c’était pénible, parce que sa pote est arrivée et elles se sont mises à parler hollandais. Même dans le noir ensuite et ça se marrait, et ça avait l’air de se payer ma tronche correctement.
-Qu’est-ce que tu en sais, tu parles hollandais maintenant ?
-Ben non, mais bon. J’étais là depuis deux jours, elles sont arrivées. J’ai voulu être un peu chaleureux, tu vois. Tu parles ! La deuxième, celle qui boit rien et qui n’a pas l’air de se laisser aller, elle a mis la belle ambiance. A mes questions, elle a répondu façon caporale et c’était plus ou moins ça d’ailleurs. Elle m’a fait ses états de service dans le Sud argentin, genre « j’ai fait six jours autonomie ici. Puis j’ai rencontré Tina dans un camp, et ensuite on a fait ce trek à 3000 mètres mais y’a eu d’la neige et gnagnagnagna ». Mais façon Rambo dans la gestuelle et dans les mots, tu vois ?
-Dis plutôt que t’étais jaloux de pas avoir été capable de faire ce qu’elle a fait. Une fille… Tu lui as raconté quoi ? Que t’es allé boire un chocolat chaud au bord du lac ? Tu t’es grillé tout de suite mon vieux. Si tu veux plaire, fais au moins le tri dans ce que tu vas dire, ce qui va la séduire ou ce qui t’auto-éjecte direct. De ce que tu me racontes, t’es mort et enterré dans sa tête : le p’tit parisien, bien sapé en plein milieu d’un voyage sac-à-dos -sérieux, le foulard coquelicot, c’était pas indispensable hein- un peu gringalet et qui cause ni de rando ni de tente ou de hauts sommets.
-Le foulard, j’en ai reçu des compliments ce soir, j’te ferai dire !
-Ah ouais ? J’aimerais bien savoir de qui !
-L’anglaise, là ! … Rebecca ? Elle a dit que c’était…
-Laisse-moi deviner… « Amazing », c’est ça ? Un lama lui cracherait à la gueule, elle dirait pareil. Elle a pas dû bien voir avec ses verres de taupe. Et puis, bon, elle est anglaise, alors le bon goût…
Jean-Baptiste écoute ça comme un divertissement. L’autre type tout seul, qui attendait de se payer sa tête au moment où il a pris ses bières à l’accueil, le regarde d’un œil jaloux et accusateur. L’air de dire je vois bien ce que tu fais et surtout j’aimerais bien pouvoir faire pareil. Il aimerait bien mais maintenant c’est à JB de rigoler, parce que ce bonhomme est accaparé par Mathilde, trentenaire et responsable RH à Paris, et un matin je me suis réveillé, et ce matin-là je me suis dit : je pars, je prends un congé sabbatique, je vais voir le monde. Et c’est vraiment marrant que tu aies un carnet d’écriture. Parce qu’à moi aussi, mes amis m’en ont offert un le soir de mon verre d’adieu, et depuis j’adore m’isoler, même au milieu d’une auberge comme ici, pour écrire dedans. Parce que la solitude, c’est vraiment ressourçant et propice à l’introspection, j’adore. Alors je comprends com-plè-te-ment que tu fasses ça tous les soirs aussi. Mais tu arrives à te concentrer avec le match de foot, les tablées et tous ces gens qui parlent ? C’est beau en tout cas. Je trouve que plus de monde devrait partir, tout quitter, pour se retrouver soi-même, tout bazarder et aller à la recherche de soi, comme toi tu le fais. Dans la lassitude dont transpire le visage du moqueur, dans ses regards, JB peut lire oui, tout quitter pour l’aventure. Mais avec un appartement mis en location, et un poste de cadre t’attendant à ton retour. Jean-Baptiste se prend à rêver d’un match entre la Becky et Mathilde. Mais il ne prendra certainement pas le risque d’aller leur proposer lui-même, il aurait trop peur de subir le sort actuel de ce garçon qui se payait sa tête. Ou d’Ian et Daniel, à qui la Becky tient le crachoir désormais.
Non, Jean-Baptiste n’a pas l’intention de secourir qui que ce soit, ni même de lever le petit doigt de son poste d’observation si ce n’est pour décapsuler la prochaine bouteille. Ça, peut-être. Il est à l’étranger, tellement loin de chez lui, dans un autre monde, coupé de ses proches, de ses amis, de ses problèmes du quotidien. Il a fait comme Mathilde : il a tout laissé. Mais pour de vrai, lui. Avec ça, il n’a même pas à répéter les mêmes choses qu’il répète toujours de lui depuis le début du voyage. Personne ne lui pose de question : tant mieux. Il se dit être en pleine solitude, mais il se sent également bien au chaud au milieu de toutes ces présences, ces voix qu’il entend, ces gens qu’il a systématiquement retrouvés aux mêmes points de vue, aux mêmes lieux d’intérêt que, lui, avait aussi choisi de faire.
-Bon, je te pardonne le foulard. Mais la prochaine fois que tu as une occasion avec deux filles, réfléchis un peu avant et pense que les bêtises que tu vas dire, elles vont me coûter aussi. Si tu veux finir avec un mouton de Patagonie, libre à toi, c’est ton problème. Mais laisse-moi espérer trouver une allemande ou deux avant qu’on rentre à Paname !
D’ailleurs, avec ta première hollandaise j’avais aussi engagé les hostilités, avant que tu foutes tout en l’air. Bon, c’est vrai qu’elle était un peu agaçante avec ses « qu’est-ce qu’il y a comme endroits à faire ? blabla ». Moi j’suis pas venu pour faire, je suis venu pour voir, pour sentir, pour justement me dé-faire.
-Ou pour justement te les fai…
-Mais arrête ! Bordel ! Tu continues encore et encore avec tes conneries ! Est-ce que ça t’a échappé que dans les quinze dortoirs d’ici, t’as au moins 50% de français ? Et qu’il y a peut-être des filles disposées à, à bien vouloir de toi, de moi et qui parlent français dans cette salle ?
Sous l’effet de l’alcool, Jean-Baptiste éclate de rire derrière son rideau de silence.
-… Tu vois ! Et encore, là t’as de la chance parce que je pense que celui-là il avait trop de muscles et trop de poils à ton goût. Je te le dis, moi, tu vas finir le voyage avec un pauvre mouton au compteur et t’auras même pas besoin de ramener un pull à ta mère tellement t’auras bouffé de la laine ! ».
Jean-Baptiste et les deux garçons se sourient. Ces derniers reprennent leur conversation. C’est de ce genre d’instants que JB tire son bien-être. Il ne se sent pas différent de tous ceux-là qui l’entourent, ni de culture, ni de préoccupations, ni de motifs à se trouver ici. Il se déplace de cocon en cocon. Tout lui est doux. Il se rêve chenille processionnaire dans les Andes.
« -[…] Les hollandaises, je te dis, je t’en veux pas. La deuxième c’est comme tu dis : une porte de prison, avec son air de dire « pauvre touriste va ! Moi je suis une vraie, je suis une dure ». Mais au final, elle fait comme tout le monde. Elle se met juste des contraintes de plus. Et soit dit en passant, il suffit de la regarder à part de sa copine et de ces deux bœufs US. Elle passe à côté de plein de choses en trimballant sa fierté sur son dos. Déjà, ça a pas l’air de lui plaire que sa pote soit séduite par le plus ‘ricain des deux et globalement… Globalement, ouais… Elle passe à côté des gens.
-En même temps, avec ces deux blaireaux américains, est-ce qu’elle passe vraiment à côté de quelque chose…
Ce matin, j’étais dans ce canap’ et eux aussi, à attendre de partir en rando. Ils tentaient leur chance avec une serbe. Et quand elle les a taquinés en disant que c’était ironique qu’ils aient la peau rouge alors qu’ils viennent des Etats-Unis, ils n’ont pas compris. Ils ont juste dit avoir passé trop de temps en voiture, qu’il y avait beaucoup de soleil… Alors elle leur a répondu un truc censé : les UV, ça passe pas à travers les vitres. C’est plutôt en faisant les beaux, torses nus sur la terrasse devant les hollandaises, qu’ils se sont faits ça. Et pendant vingt minutes, ils ne lui ont pas lâché l’oreille, soutenant que bien sûr que si, on bronze même à travers une vitre. De toute façon, leur couenne hydratée à la bière, elle était pas bronzée mais bien cuite…
-Ouais… J’ai essayé de taper la discut’ avec eux. Joshua et Adam, c’est ça ? Mais je crois que la hollandaise nous a décrits très gentiment auprès d’eux… D’ailleurs, j’ai pas cherché plus loin après ce matin. Je suis passé devant leur dortoir qui était ouvert et au niveau de la porte, je les entends pester après nous, Français, sûrement parce qu’on est nombreux ici. Enfin « pester », je suis bien gentil parce que dans le texte, c’était plutôt « those fucking french ».
-Non mais… pour qui ils se prennent ces fils de pute, franchement… Chaque fois que je croise un Américain, c’est toujours, toujours pareil ! Ils te donnent la sensation d’être les rois du monde, d’être supérieurs.
Jean-Baptiste décroche alors de l’échange, parce que la vulgarité et la médisance, ça va cinq minutes. Il sait que les français ne sont pas non plus les derniers pour se traîner une réputation d’arrogants, de prétentieux. Peut-être naïvement mais il ne le sait pas, lui il les trouve très sympathiques, les américains. Même si parfois il y a une Linda ici ou là, qui en veut à ses charmes de français, comme Marianne à BA. Mais ça c’est la rançon du succès et la preuve pour lui que l’entente entre les pays est tout à fait au beau fixe.
La fatigue aidant, l’alcool opérant, les perceptions de Jean-Baptiste se font plus lentes, plus lourdes, comme un air qui se charge avant l’orage. L’éclair du sommeil pourrait tomber à tout moment mais pas encore apparemment, puisque tout autour, au ralenti, tout se confond. Presque en dehors de son esprit, il voit les petits théâtres s’agencer entre les gens de l’auberge et danser dans ses yeux, dans ses souvenirs récents. Il n’aurait pas été en état de répéter encore et toujours la même chose de lui-même ce soir, à qui que ce soit.
Il aperçoit Alice, qui part se coucher, commençant son stage en biologie lacustre demain. Elle a un carnet à la main. Sûrement qu’elle fait comme tous ces autres pas loin de Jean-Baptiste, comme Mathilde : qu’elle tient un genre de journal intime de son voyage. JB ça lui passe au-dessus, il ne voit pas ce qui peut être raconté d’un voyage. Il ne se verrait pas le faire. En quoi son point de vue à lui serait-il plus particulier que celui d’Alice, de Mathilde ? Pour autant, Mathilde a sérieusement l’air d’envisager une reconversion des ressources humaines à la publication. C’est du moins ce qui dégouline de son monologue et de ses palabres qui tombent dans les oreilles du gars moqueur. Jean-Baptiste l’a entendu se présenter comme suisse. Il voyage en permanence. JB ne veut pas faire dans le lieu commun comme les deux français de tout à l’heure mais celui-là a bien des sapes hors de prix. Ça tranche avec le seul pantalon, déchiré par les sèche-linges des AJ, qu’il reste à Jean-Baptiste.
Il regarde Ian rester interloqué devant l’éclat de voix de Daniel, et son départ en furie de la pièce. Il les sait tous les deux bien plus âgés, et n’ayant pas grand-chose à voir l’un avec l’autre. Ian est néo-zélandais, en vacances, avec toutes les étapes de réservées depuis Buenos Aires jusqu’à Ushuaïa, puis Uyuni, Cuzco, le Machu Picchu et Lima. Jean-Baptiste a plutôt accroché avec Ian car celui-ci n’a la prétention de rien dans son voyage. Il n’a pas de carnet, il ne parle pas la langue. Il s’assume comme touriste, veut goûter les saveurs locales. Non, vraiment, il n’a la prétention de rien, si ce n’est de passer. JB a plutôt accroché car un soir au restaurant avec la Becky et Ian, il a senti pouvoir devenir lui-même une saveur locale. Réalisant qu’il était pris entre deux feux, il a décidé qu’accrocher c’était bien mais sans s’essayer plus à un rapproché.
En tant que potentielle saveur locale, Daniel l’italien a-t-il peut-être eu le sang plus chaud, et l’esprit pas plus ouvert que JB aux plaisirs de l’autre rive, au cours, lui-même, de son échange avec Ian et la Becky. Ou alors est-ce une remarque loin d’être amazing de la Becky justement, qui l’a fait sortir de ses gonds. Il se pourrait qu’elle lui ait demandé combien de bateaux de migrants ses gardes côtes ont coulé au large de Lampedusa. Alors que précisément, quand Daniel a décrit son job droit-de-l’hommiste dans une ONG, il expliquait secourir. Sûrement était-ce une mauvaise plaisanterie sortie de la manche de la Becky, qui n’aurait jamais dû tirer sur le joint du montpelliérain tout à l’heure. Mais il faut lui pardonner, à lui. C’est le seul moyen qu’il a trouvé pour neutraliser la londonienne et Michelle la française, qui voulait se rappeler le temps de sa jeunesse. Et qui, maintenant, ronfle sur les genoux de son mari Alain, lui-même bien embêté d’être comme un oiseau au milieu d’un panier de beaux fruits mais de ne pouvoir parler de sa vie de paysan à aucune des jeunes voyageuses, au risque de réveiller le dragon.
Jean-Baptiste fait courir ses regards appesantis sur l’assistance, sur les carnets et livres écornés de la table basse. Il lit Saint-Exupéry. Ça lui fait penser à l’aéroport, au jour où il est parti. Il n’est pas du genre à savoir que cet aviateur a ouvert des voies aériennes ici même dans les Andes, ni non plus à se demander -négativement- qui, ensuite, a ouvert les vannes à ces vols de nuisibles. JB n’a pas assez de recul, ou trop de fatigue, ou trop d’usure sur le cœur. Sa nature est bonne pourtant, puisqu’il ne prend personne pour cible, lui.
Les guides touristiques d’il y a douze ans sont en vrac sous ses pieds, c’est-à-dire : le sort qu’ils méritent. Jean-Baptiste ne voit ni l’ironie, ni le lien, à ce que ces Lonely planet et Routard désuets voisinent Latitude zéro de Mike Horn. Il n’est vraiment pas en état de donner la valeur de l’attitude et des motifs de la population dont il se divertit ce soir, dont il fait partie.
Avant le départ, son oncle lui a donné deux livres, l’un d’un Julien Blanc… Il ne sait plus quoi, ni non plus le titre, ne l’ayant pas ouvert, l’ayant même caché entre son sommier et son lit, comme un adolescent. L’autre était Eloge de l’alti… Non. De l’énergie ? Rah ! Il ne sait plus non plus. Il est trop tard. De toute façon, il ne les lira pas. Et tous les débats qu’il entend ce soir, ou tous les sermons qu’il a reçus avant de partir, lui demandant pourquoi ? il-s’en-fiche. Il s’en fiche comme du débat entre pain au chocolat et chocolatine, tant qu’il en mange. Il s’en fiche comme de celui entre art et divertissement ; il n’y a pas de différence. Il s’en fiche comme de quand on lui demande la différence, justement, entre voyage et… Aïe. Voilà la serbe dont les deux français parlaient tout à l’heure. Elle aussi Jean-Baptiste la connaît, pour l’avoir déjà rencontrée sur un sentier des environs d’El Chalten. Ce jour-là, ils ont même déjeuné ensemble. Même que la conversation a été fleuve puisque cette fille-là parle donc serbe mais aussi anglais, allemand, français et apprend l’espagnol au cours de son voyage. Cette caractéristique de Draga a quelque peu castré JB qui, lui, possède une palette moins élargie. Ce n’est pourtant pas ça qui fait craindre la revoyure à Jean-Baptiste.
Ce jour-là, JB a mis le mode automatique pour répéter toujours la même chose qu’il dit de lui et cette Draga a alors changé du tout au tout, comme si elle l’avait cerné. Durant la descente ensuite, elle a sans cesse fait de l’ironie, des blagues, des traits d’esprit dont Jean-Baptiste n’en a compris aucun. Il a conclu la journée traversé par une sensation désagréable, que la rando n’avait pas eu l’effet libérateur des autres fois. Il a conclu la soirée en se disant que c’était à cause de cette serbe, par le verdict qu’elle était bizarre et la décision de ne plus la fréquenter. Il est rare que JB tranche ainsi mais là, il le fallait. Pas de chance, dès le lendemain ils se sont retrouvés à la même tablée et Draga a encore fait rire les gens avec son esprit, voie impénétrable pour Jean-Baptiste. Il s’est fait mettre en boîte de la crêpe au dessert, en passant par la bière, tandis que la serbe s’est rapprochée d’un garçon, puis d’un autre.
En gros, Jean-Baptiste a vite perdu ses espoirs d’une nuit dans les Balkans et en prime, se fait chambrer à chaque fois. Rien ne lui a donc donné envie de percer le second degré de Draga, en réalité partie voyager pour faire le point sur une relation mourante, vieille de dix ans, avec un chef d’orchestre anciennement lumineux et aussi la toute récente perte de sa grand-mère, morte à 92 ans.
Mais Draga non plus n’a pas cherché plus loin que les dehors bonhomme et badin de Jean-Baptiste. Il y a des personnes qui n’ont rien à se dire, qui n’ont pas particulièrement besoin de se côtoyer : Jean-Baptiste et Draga sont de ceux-là. Dans ces cas-là, on peut toujours rire ensemble. Mais JB n’est pas d’humeur à rire quand il ne comprend pas. Et ce soir à l’auberge, il est encore moins en état de comprendre, ou d’être assez bonne patte pour subir les assauts humoristiques de Draga.
Plus de peur que de mal quoi qu’il en soit puisque Draga a trouvé à parler à un type qui a tout de Mike Horn. Jean-Baptiste le dirait aussi, s’il savait à quoi il ressemble. Ça blablate en plusieurs langues et quand sort un peu de français, JB croit comprendre que le gars est astronome, ex de la NASA et a des preuves que l’homme n’a pas marché sur la Lune. Encore un débat dont JB se fout totalement. Tout ce qui lui importe étant de savoir où lui marchera demain. Cette fille est toujours avec des mecs, quand même ! Ça doit payer, l’humour… Chacun ses armes, chacun ses armures. Jean-Baptiste constate juste que Draga ne sera pas cette fille qu’il guette depuis le début de la soirée, celle à qui il a gardé la dernière bière.
JB fait le dos rond sur cette question. Remontant les Andes à petits bonds, à la lenteur de ses pas, à la lanterne d’il ne sait quelle raison ; il se sent escargot ce soir, roulant sa bosse auprès de ceux qui le tolèrent pas loin, transportant sa petite bogue de solitude.
Mais il faut croire que l’abnégation et la persévérance sont souvent récompensés. Un groupe de latines débarque du centre-ville. Elles parlent fort, toutes ! Elles réaniment la salle comme une nouvelle bûche dans les braises d’un feu qui ne faisait plus que chuinter et chuchoter.
Du groupe qui monte aux dortoirs, une jeune femme s’extrait. Elle semble dire à ses copines qu’elle a quelques messages à envoyer, en montrant son téléphone. Plongeant le nez dans l’écran, elle se dirige comme un aimant vers la zone de Jean-Baptiste, où les quelques derniers loups solitaires sont allés dormir.
Cette fille a des formes… Exacerbées. JB n’en croit pas ses yeux. Ils débordent de ces seins opulents, de ces fesses rebondies, de cette taille de guêpe. Et le pendentif, le long de la gorge fine, une croix catholique scintillante. Les vêtements que porte cette fille qui s’assied tout près, ils semblent coller au moindre centimètre de sa peau légèrement brune. Jean-Baptiste n’en revient décidemment pas : ça valait bien la peine de traverser le désert de silence et de femmes de cette soirée ! Car cette fille a tout d’une apparition divine.
Avec ça elle lève son beau visage de dessous ses longs cheveux noirs et regarde JB droit dans le cœur. Les cinq bières la font sourire. L’alcool qu’il y avait dedans aide Jean-Baptiste à saisir des bribes des paroles qui lui sont adressées. Triste ? Elle se met à un rien de lui. Paìs ? Nombre ? Telefono ? Jean-Baptiste décline son identité et répète les mêmes choses qu’il répète à chaque fois. L’ivresse est un pont entre les peuples.
Jhanzy, vénézuélienne, écoute attentivement, même comme passionnée. Jean-Baptiste lui ayant donné son numéro de téléphone, elle lui dit qu’elle l’appellera quand elle viendra en France. JB sent le feu s’enfuir pourquoi m’appeler ? Nous sommes là tous les deux, déjà ! Elle lui propose de prendre une photo, il dit oui, puisqu’il dirait oui à tout. Elle le prend par derrière l’épaule, colle sa joue contre la joue de Jean-Baptiste. La chaleur de ce corps ! Ce parfum ! Ces cheveux qui lui chatouillent le cou ! Cette chairs à la fois tendre et ferme, qui se presse contre lui ! Lui, fait des yeux vitreux sur le cliché ; elle, un grand sourire de joie. Puis elle s’écarte, tombe dans un réseau social quelconque et publie la photo, dont JB verra la description demain, à froid. Parce qu’il est refroidi le Mi nuevo amigo frances [4]. Parce qu’après ça, bonne nuit l’ami, Jhanzy est partie rejoindre ses copines.
Il y a de la défaite là-dedans, là dans les pensées de Jean-Baptiste. Draga n’a pas cherché à savoir qui il est. Cette sirène latine, non plus. Rien de plus que des mirages évanouis comme le sont beaucoup de rencontres en voyage, parmi lesquelles se cachent un ami, une nuit, des joies, du plaisir, parfois un peu tout à la fois.
En attendant, le dos groggy par l’absurde, JB se sent juste isolé, pareil à tous au milieu de tous. Ces filles n’ont pas cherché à savoir quel garçon il est. Il est une nationalité, il est un garçon oui, il est un âge, un métier, l’incantation d’un prétexte à voyager, il est un accent lamentable, une bouille de petit ours inoffensif, un compagnon d’une journée ou de boisson un soir.
Comme beaucoup de monde il est sur ces routes, à étrenner telle idée, telle peine, tel idéal. Il est là déambulant comme beaucoup de ce monde, à aller pour aller, à partir pour partir bien qu’il ne connaisse pas le poème. Comme beaucoup de monde, il s’en fout de la poésie, des points de vue, des langues pour les dire : il ne veut que le vivre, ce mouvement. Il en veut la substance, seulement la substance. Il veut en être, il en veut sa part. Alors il est parti pour faire comme tout le monde, pour être avec tout le monde.
Son histoire à lui ne revêt de toute façon pas de sens ou de morale en particulier. Il est une particularité au milieu d’un million d’autres particules. Elles se déplacent, lui aussi. L’univers s’étend, Jean-Baptiste participe.
Bien sûr, il gagnerait à étoffer cette même chose qu’il répond à tout le monde :
Jean-Baptiste, ou JB, français, 27 ans. J’adore voyager. J’ai même été ici, ici et ici. Et là aussi ! Et là-bas, encore. J’adore rencontrer du monde, découvrir de nouvelles cultures, voyager juste avec un sac à dos. Ce que je préfère, ce sont les randos. Mais je dois être à Lima le 23 août, dans un mois et demi, parce que je ne veux surtout pas manquer le mariage de mon frère à Nolay, en Bourgogne. Alors il y a des fois, je dois tracer.
Oui Jean-Baptiste gagnerait à donner un peu plus de détails, qui le révèleraient attachant. Il gagnerait à tracer quelques autres lignes de lui dans l’esprit des gens, comme il s’en est dessiné dans des vols andins en d’autres temps.
Il gagnerait à dire que ses parents ne comprennent pas pourquoi il repart tout le temps, partout. Qu’il est ingénieur, animé par le goût de la science mais que son dernier boulot l’a brisé, parce qu’il devait servir, servir à faire le commercial. Il gagnerait à dire qu’il a perdu un peu le sens des choses après ça, à admettre qu’il ne sait pas trop où il va mais qu’il y va.
Il gagnerait à dire que cette société consommatrice de gagnants ne lui va pas, qu’elle laisse beaucoup de monde sur le bord de la route, qu’elle en met autant sur celles des destinations exotiques ou ressourçantes. A dire que la route n’est peut-être qu’une matrice, très étudiée. C’est-à-dire que souvent, peut-être ne mène-t-elle les foules nulle part, si ce n’est là où elle doit les mener.
Mais il n’en est pas encore là, il n’en est pas encore si loin, sur la route.
[1] Viande
[2] Prononcer « Lou ».
[3] Pas en euros, en pesos. Par bouteille.
[4] Mon nouvel ami français.
Jean-Marie Loison-Mochon
Juillet