I
« Peu leur importait que ce ne soient pas des slogans politiques, l’interdiction était générale, et même si un enfant s’était risqué à dessiner une maison ou un chien, ils l’auraient tout pareillement effacé avec force jurons et menaces. En ville, on ne savait plus trop de quel côté était la peur […] »
Julio Cortázar
Je ne suis pas tout à fait un homme, voyez ? Humain. Je dispose de bras, de jambes, d’une tête et d’un cœur mais tout cela est fonctionnel. Humanoïde certains diront, bien que d’après mes analyses, il ressorte de cette catégorisation que les proches de Clara formulent, qu’ils font preuve de cette chose courante qu’ont les gens capables d’émotions : jalousie. Moi, je ne peux pas m’encombrer de jugements et cela n’en sert que davantage mon efficacité.
Clara ? Est cette trentenaire qui m’a pris à ses côtés voilà deux ans. Lassée de dernières relations avec les hommes dont un qui s’intoxiquait à l’herbe en réponse au stress en cuisine d’un gastro, elle s’est résolue à de la modernité : prendre un modèle de mon type ou un type modèle. Vous noterez que mes facultés vont jusqu’à l’humour. Moi, je ne ris pas trop, sauf lorsque Clara rit elle-même. Je peux alors imiter cet éclat de spontanéité. Dans beaucoup de situations, il est très difficile pour les gens que nous rencontrons de s’apercevoir de ma différence. Ce que j’ai de différenciant ? Mes jours peuvent vous l’illustrer.
Déjà, mon mode automatique. Automatique car il en est un autre que Clara demande à actionner de temps en temps. Ce mode automatique m’offre une endurance largement supérieure à celle d’une humaine telle que Clara. Rien de tel pour accomplir les tâches qui m’incombent, organisant mon travail de manière différente du reste du monde. Car oui, étant presque citoyen j’ai un métier, cotise, crée de la valeur pour le bien commun, bien que celui de Clara passe avant tout. Là où Clara officie de 9h à 19h à l’hôpital et se doit de dormir de 22h30 à 7h30, j’opte sans que cela ne coûte à mon fonctionnement pour une mise en veille -sommeil, vous diriez- de 2h à 6h30 du matin. N’étant pas un modèle sociable, mon travail n’a pas à se réaliser dans des bureaux et peut se faire de chez Clara. J’accomplis ainsi ma tâche travail sur un 1er créneau 6h30-9h.
Puis Clara m’embrasse machinalement, me laisse sur le palier en m’ayant rappelé les courses à faire. Peu après je descends pour le marché, croise de vieilles dames qui me saluent en souriant. Elles me trouvent très beau mais savent que je n’ai rien à dire. Aujourd’hui elles causent de leurs jardinières, de la 3e d’entre elles qui manque, hospitalisée, et de ces mots peints sur les murs, qui occupent les conversations des gens en ville. « J’espère que les agents d’intelligence… » elles disent, et mon ouïe développée ne perçoit plus la suite dans l’aspiration des étages qui nous séparent.
Dans les rues ça parle aussi, on me regarde, mais on ne me parle pas à moi. Au marché je collecte les denrées, raye la liste de Clara. On me salue mais ne me parle pas. Ils essayèrent parfois mais le malaise s’installant en eux, je partais. Sauf l’ostréicultrice. A chaque fois elle me sourit. Aujourd’hui il y a cet homme qu’elle sert, elle lui a souri aussi. Il a de longues boucles châtain et semble avoir des attentes précises. Il prend un air que je ne peux pas prendre -rêveur- quand elle le tutoie, lui caresse la main et la monnaie, ou qu’elle lui tourne le dos, que ses hanches qui se découvrent lui ramassent la bourriche. Revenu de tout ça, je travaille puis cuisine. 12h30 Clara rentre. Sur le palier, si son humeur est mauvaise je me tais, si elle est joviale je m’accorde et lui fais la conversation. 14h elle repart du palier, je travaille à nouveau mais… est-ce d’intérêt pour vous, tout ça de mon mode automatique ? J’aurais pu vous parler du climat de tension, du couvre-feu, des enquêtes des agents d’intelligence et… Il est 19h03, Clara s’essuie rageusement les pieds sur le palier et… je m’excuse, je ne sais pas ce qui intéresse les humains.
II
« Un ballon de rouge roule dans ta gorge
La vallée de tes seins bouge
Elle, n’est pas artificielle mais artificière
[…] »
Je pourrais peut-être vous parler du 2nd mode. Clara me demande de l’activer, deux soirs après ce jour pareil à hier ou demain que je vous disais. A 19h04 elle a rejoint le palier aussi colère qu’il y a 48h. Deux jours avant, elle avait trouvé des projections de peinture sur sa voiture, car le mur attenant a été graphé d’un « Le délire de l’intelligence qui devait nous délivrer ». Et ce soir, la même, rentrant à pied de l’hôpital elle a lu une autre de ces phrases mais sur l’immeuble « Un homme libre est un homme mort. Es-tu prêt à devenir libre à nos côtés ? ». Je ne l’ai pas précisé encore, ces peintures sont toutes signées A.I. pour « Anti-Intelligence » et c’est ce qui ulcère Clara. Elle, voit tous les bienfaits que procure cette modernité à la pointe d’elle-même, à l’hôpital, et jusqu’à moi qui ne manque pas de compléter le tableau de sa vie et ses vertus. De manière générale, Clara n’admet pas ce qui n’est pas socialement admis. Or l’Intelligence étant approuvée, il lui est évident d’y souscrire. Mon 2nd mode activé ne consiste pas à contester, alors je n’en dis rien.
Cependant, Clara enclenche cette fonctionnalité d’écoute que j’ai sous cet état, en me demandant mon avis sur divers sujets, de façon que je lui réponde plus abondamment, argumente, contre-argumente, émette ce qui serait presque une opinion si je pouvais en avoir mais -elle- sachant d’avance que je lui laisserai le dernier mot. Le sujet de ces derniers temps est de transporter la modernité de sa vie sur une île lointaine, chose admise par ses autorités de santé ou déjà validée par le fait que sa sœur ait ouvert la voie avec pareille entreprise dans des années récentes. « Voyager, c’est un manque que tu ne peux pas connaître, toi, qu’elle me dit. Moi j’ai sacrifié 10 ans de ma vie, je n’ai pas pu ».
Sous ce mode, elle me demande aussi d’avoir des choses à lui raconter. Je me dois alors d’avoir collecté des images, ou remonter des scènes de ma mémoire, en plus des denrées sur le marché, mais qui puissent l’intéresser cela dit. L’ostréicultrice charmée ou charmeuse par exemple, ça lui plaît car son chef de service à l’hôpital a un faible pour cette femme. Moi, la faiblesse, je ne sais pas ce que c’est mais je l’intègre à mon logiciel. Je sais par exemple de Clara que ce chef ne tentera jamais rien avec sa perle de maraîchère puisqu’à bientôt 40 ans, il n’a religieusement jamais connu la chair humaine. Chose confiée par l’alcool à Clara lors du pot de retraite d’un collègue.
Mes histoires arrosent ainsi les soirées de Clara, ce mode me permettant de lui être divertissant. Ce soir j’embraye même sur ce couple de l’immeuble d’en face, salon en contrebas, que j’ai surpris à s’extraire de l’immobilité dans laquelle le canapé les avait plongés, pour se mettre nus. Clara me demande des détails, je m’exécute. Par association dans mes recherches, je retrouve la scène répétée de cette femme assise à son rebord de fenêtre, au pull vert de laine souvent. Souvent aussi, elle passe nue de son salon-cuisine à une pièce occultée par la façade d’immeuble. Clara se lasse soudain de m’écouter et réclame de mon mode de se projeter dans des rôles. Le voyageur, le père en puissance, le mari, l’amant. J’ai en moi des éléments de toutes ces facettes que peuvent présenter les hommes, et les manie de mon mieux. Ça et les histoires de nudité ont émoustillé Clara, elle élude toutes ces fonctions possibles sauf l’amant, et me déshabille sur le canapé à côté. Les jours où elle ne sera pas trop exigeante je feindrai à merveille le désir et l’animalité. Ce soir est de ces fois-là.
Le crépuscule survient, Clara me demande de lui générer un poème. Je lui récite celui parlant d’elle, car c’est ce qu’elle aime. Elle repose sur moi, caresse mes doigts, ma main, lui regarde cette marque en triangle que j’y ai sur le dessus. Modèle type et type modèle, je vous l’ai dit, modèle d’occasion aussi s’il vous plaît. Comme émue par cette cicatrice, elle me regarde amoureusement, espérant le même regard en retour, que je tente. Elle sait bien pourtant, que l’amour n’est possible qu’aux êtres doués de volonté, libre-arbitre et désirs propres. Mais l’espoir est humain, je me dois de lui faire croire que j’en ai aussi.
III
Peut-être suis-je une occasion que Clara n’a pas manquée. Il n’empêche que Clara me trouve des défauts, des failles. Ce soir, sortie plus tôt, interrompant mon travail je l’ai accompagnée dans les boutiques. Fidèle je la suis mais je la sens colère.
« N’êtes-vous pas insatisfait de tous ces artifices ? » Ce graffiti des A.I. que nous lisons ne me rend pas service, il semble. Elle vient de m’annoncer que ses collègues se sont invités chez elle demain soir. Ce n’est pas tant ça qui lui fait monter la furie que de se souvenir, à chaque fois, qu’ils ne m’apprécient pas et que les capacités limitées de mon modèle émotionnel ne me permettent pas de donner le change. Je n’ai pas cette intelligence-là. Elle voudrait alors un homme brillant mais n’a qu’un assimilé criant de ce manque qui est le mien : mode automatique ou second, je deviens inopérant en groupe. Je suis bien sûr capable de feindre l’intérêt par quelques réflexes de conversation qu’on m’a inculqués mais je décline assez vite par la suite, surtout si le public m’est hostile.
Je vais formuler ici une hypothèse à probabilité forte, c’est-à-dire que ces deux-là de ces collègues, deux hommes, lui sont souvent moins amis que mâles à l’affût. Si j’étais homme moi-même, concerné par la situation, l’inquiétude, la jalousie et la colère me prendraient peut-être. Or mes caractéristiques m’en dispensent. Cependant Clara ne peut résister à sa mécanique des comparaisons et se rend malade de trois homologues féminines qui viendront aussi, accompagnées de leurs hommes, des vrais, qui les aiment véritablement. D’où cette frustration un peu haineuse qui lui monte soudain à mon égard.
Supposant que je n’en serais pas blessé, ou sachant que cela ne porterait pas à conséquence tout en lui faisant du bien, elle m’a rapporté les propos répétés d’un de ces collègues-intéressés disant « tu te voiles la face avec ton gusse ». Je me félicite qu’elle ne voie pas la façade où est inscrit « La vérité n’est pas artificielle » mais je n’évite pas à ses yeux celui de 300 mètres plus loin « Ne culpabilise pas de vivre selon tes principes. Ta vie vaut mieux que celle de ton prochain ». En société notamment, les humains ont de nombreux principes, les respecter tient du comportement le plus évident. Clara y met d’ailleurs un point d’honneur. Moi, je ne sais pas les assimiler.
Pour baisser en tension, Clara veut que je l’accompagne courir autour des étangs. Comme à chaque fois, elle met ses écouteurs puisque je n’ai pas de conversation. Nous croisons des agents d’intelligence, ils la saluent, m’ignorent.
Dans la voiture, elle en revient à me parler de son désir d’île lointaine et face à la difficulté pour les types comme moi à changer de territoire, elle verbalise « si tu ne pars pas, je pense que je partirai quand même ». Un homme, un vrai, aurait pu s’émouvoir, moi ? J’entends.
A pied à trois rues de chez elle, je m’arrête. Elle me regarde agacée, mon doigt pointe une énième phrase écrite sur un mur « Artificiels ou artificiers ? On n’a peut-être pas inventé la poudre mais on pourrait apprendre à s’en servir ». Cette phrase n’allume rien en elle, Clara veut sa douche. Elle m’y veut d’ailleurs avec elle, pour le sexe, et me demande de prendre des initiatives en guidant même mes doigts. Elle oublie qu’aucun de mes modes ne peut répondre à des exigences aussi précises, avec elle. En un sens, je lui suis un homme dysfonctionnel ces soirs-là.
Elle s’énerve, se rince, claque la porte de la douche sur mes doigts. Le signal électrique de la douleur me remonte le bras. « Je devrais peut-être aller voir d’autres hommes, pour le sexe. A cause de mes études, je ne me suis pas assez amusée ».
Le lendemain matin elle entre en rage, d’entrevoir que du fait de mon travail je ne pourrai pas l’accompagner voir sa sœur et son copain, dont la base de données est infiniment plus riche de certitudes que la mienne. Les comparaisons avec sa sœur sont peut-être ce qui brutalise le plus l’orgueil de Clara. Devoir lui rendre visite sans son type modèle au bras peut ainsi s’interpréter comme à même d’éveiller un sentiment de défaite.
Allez, moi aussi je me rends. A l’évidence, au fait de vous dire la vérité -qui n’a rien d’artificiel- ainsi qu’aux agents d’intelligence qui sonneront d’ici quelques minutes. J’aurai eu beau résister, le vampirisme de ces jours m’a vaincu. Je n’ai plus su tenir ces deux modes d’avec Clara, d’une vie convenable, d’une vie admise. J’ai tenté pourtant, de m’inspirer de ces êtres quasi-parfaits que la société façonne et déploie dans toutes les sphères de nos vies. Mais la souffrance et le désir et l’ennui et l’insoumission m’ont rattrapé. Je ne cachais rien en me décrivant dysfonctionnel, ne restant qu’un peu trop humain.
Clara ne comprend pas pourquoi je prépare mes sacs, pourquoi tout à coup je pars. Elle s’assied en travers du couloir, espérant peut-être court-circuiter ma décision ou le fil de la situation. L’espoir est humain.
Mon réseau m’a averti de la venue des agents alors Clara, sa liberté, la mienne, autant faire tout à la fois. On sonne. J’embrasse Clara sur le front, elle désemparée, assise sur son canapé. Je me dirige vers la porte, le chaos, la possibilité de représailles et pourtant ? Je ressens un soulagement, comme le sillon à des joies futures. Je m’abandonne. Je m’abandonne à ces agents merveilleusement paramétrés qui verbalisent « Cheveux longs, bouclés, châtains, une cicatrice de brûlure à la main droite, le portrait-robot que nous détenons semble correspondre à votre description. Elle corrobore divers témoignages ainsi que les vidéos que nous possédons d’un homme enfreignant le couvre-feu et dégradant les édifices urbains par des inscriptions déviantes, constituant de fait une provocation directe à la rébellion ». Je vous passe la suite ? Je ne sais pas ce qui intéresse les humains.
Face à tout ça je me marre. J’avais trop cessé de rire. Je n’étais plus tout à fait un homme, voyez ? Je crois qu’aucun individu ne peut indéfiniment vivre à côté de lui-même.
Jean-Marie Loison-Mochon
Le reflet de l’ombre