L’élément moral

L'élément moral - Jean-Marie Loison-Mochon

Cent bris, sans bruit, s'embrase

ou

L'élément moral

Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?

Au bout d’un moment, c’est ce qui arrive, c’est tout. Ça ne peut qu’arriver.

Mais encore ? Mais j’sais pas moi ! La morale vous pousse, elle fait des histoires sinon. La morale vous pousse, et au bout du bout de l’histoire, vous ne pouvez plus faire que deux choses : vous soumettre, ou agir. Eh ! Alors vous voyez bien qu’après, ça ne peut plus qu’arriver.

Bon, après je veux bien : il y a mille façons d’agir, ou même bien plus de nuances encore à la soumission. Mais ça, ce ne sont que des déclinaisons de ces deux seules options que l’on a, que je vous disais.

Et c’est pour ça que j’vois pas trop bien c’que je pourrais vous dire de plus. Enfin. Vous ne savez pas exactement comment ça a fini, c’est vrai, alors j’pourrais bien vous raconter comment j’en suis arrivé là, ou au moment quand il n’y a plus que les deux choix.

Oui parce que bon, le matin quand je me suis l’vé, la carcasse de vélo, cette pioche, le bidon d’essence de la tronçonneuse, j’savais à peine que c’était là. Et puis moi j’suis pas trop outils, mécanique ou bricolage. C’est comme l’autre il a dit vous savez « ce sont les outils qui me gênent ». Alors de là à m’lever le matin et m’dire que c’vieux vélo, la pioche, l’essence, je m’en servirais peut-être, ça… j’étais loin !

C’est comme plein d’choses, au fond, on les laisse traîner dans une cave ou quelque part, on n’y pense pas, on passe devant tel objet, telle idée, ça nous laisse indifférent jusqu’à c’qu’un jour : pssscht. On craque une allumette dans le noir et puis c’est là, d’vant nous, on ne voit plus que ça. L’objet, l’idée, on n’a soudain plus qu’ça en tête, et le bon sens aura beau vous faire des yeux d’biche derrière la fenêtre, vous crier de reprendre vos esprits, de revenir à la réalité, rien à faire : l’idée, l’objet, la pioche qui fume, l’allumette, ça vous possède d’une seule et même question insistante. Alors : tu agis ou tu subis ?

Mais pour qu’vous compreniez exactement comment je m’suis retrouvé suspendu là à cet instant, à cette question, avec tout mon fatras dans les pattes, y faut qu’j’vous raconte deux trois rouages, deux trois éléments factuels, qui m’ont machiné ce moment précis. Parce que c’est important, ça, les faits !

D’ailleurs, c’est comme ça que ça pourrait commencer.

 

Donc mois d’août, jolie journée, on était à la maison, elle et moi. Quasiment l’soir, la lumière commençait d’se colorer avant la nuit. J’précise car j’aime ces heures-là, et ça participait à c’que l’ambiance soit douce, avant tout ça.

Avec ça, on venait d’faire l’amour et pour tout vous dire, c’était une de ces fois mémorables, de celles-là dont on s’souvient encore des mois ou des années après, de quand elles vous font l’effet d’un grand paisible. On avait tous les deux donné bien de l’énergie, j’avais les cuisses qui brûlaient, les bras endoloris, la main fatiguée, enfin ! Pas plus de détails mais j’la revois juste après, me suivre hors de la chambre comme si j’avais s’mé un truc en elle. Nue et dégoulinante de nos sueurs, elle était v’nue se coller tout contre moi, les deux mains sur mon torse pour que ses grands yeux châtains me disent « encore ! ». Et j’sais plus comment mais il n’y avait pas pu avoir encore alors on était passés à autre chose, dans des tenues débraillées, à peine un sous-vêtement chacun et des hauts blancs. Ça j’me souviens, et pour l’innocence c’est ironique, en y r’pensant.

De toute façon, si y’a pas eu encore, c’est aussi que j’me sentais paisible, comme j’vous le disais. Les inquiétudes des trucs à venir, les pensées parasites, les petites phrases qu’elle avait pu me dire dernièrement : pssscht, comme d’un craquement d’allumettes, notre feu juste avant avait tout lavé et je ne demandais rien d’plus à cette journée. Ça, ce sont des faits que j’vous raconte, et il est quand même pas inutile de préciser que tout allait à merveille à c’t’instant précis.

Si j’parle des faits, c’est aussi qu’elle m’avait rejoint en bas dans le salon avec son ordinateur dans les mains. J’étais en travers sur le fauteuil, tourné vers la fenêtre et le soir qui venait par-d’ssus le portail. Elle m’posa alors sa machine sur les genoux pour que j’lise, comme promis, un de ses articles d’étudiante publié sur un site spécialement dédié à la campagne. Le concept, c’était du fact checking et la démarche était soutenue par un grand journal français. Avec le recul sur ma situation la vérification des faits, c’en s’rait presqu’amusant mais appliquée à des choses morales, quand la morale ou le bien vous guident des conduites, comme dans c’t’histoire, ça perd quand même vachement de son efficacité. C’est sûrement d’ailleurs pour n’pas survendre la démarche qu’ils ont masqué vérification des faits sous un anglicisme, pour qu’on ne se souvienne pas trop que les faits, ben… c’est interprétable.

Et interprété, comme dans l’article qu’elle m’faisait lire, c’était bien mais ça avait quand même tout le lieu commun du scolaire. Bien enrobé, cela dit, dans une mise en page ciselée, avec des graphiques à beaux bâtons : tout comme les pros. Si j’dois admettre qu’à l’époque j’étais admiratif de la détermination qu’elle mettait à s’extraire de sa campagne par un tour à l’école, j’dois aussi faire l’aveu que son article, pour le sens critique et les idées sur l’autre campagne -électorale- ça sentait le truc bête et téléguidé. Mais quelle meilleure profession que celle-là, pour prôner la morale sous couvert d’indépendance et de probité, hein ? Ça crie au feu, on crie au génie, ça crie « des faits ! » et ça cryogénise bien des bêtises dans de l’encre. Allez j’arrête, j’la soutenais c’qu’y fallait dans son ambition et sûrement même que pour c’t’article elle aura eu une bonne note. Car à vrai dire je le suppose mais je n’en sais rien, puisque la suite de la soirée m’empêcha de la revoir.

 

Bon, la suite ? D’accord. La suite, c’est que je félicitais mon élève modèle -presque- sans forcer le trait sur sa puissance intellectuelle, tout en glissant des yeux sur ses hanches et ses fesses radieuses d’être en chairs, qui dépassaient de sa culotte noire. Ça, c’était avec toute la sincérité du monde.

Et puis c’est là qu’ça partit sur autre chose : comme souvent, on entendit un moteur dans les bras du portail. C’était une voiture qui v’nait de faire demi-tour sur la nationale. Oui parce que ma maison était la seule sur cette immense ligne droite bordée de prés, talus et donc… d’un seul terre-plein pour les demi-tours : le portail.

Moi je regardais ça distraitement mais elle, parce que ça commençait à durer quelques secondes, elle passe une tête au carreau pour apercevoir le cul du véhicule, comme l’aurait fait l’un des chiens de son père dans leur ferme. Qu’est-ce que vous voulez, le respect de la terre, de la propriété, ça aussi ça tient ce qu’il faut de morale.

Moi, respect, j’ai jamais trop aimé ce mot parce que j’trouve qu’il renvoie vite à de la menace. Façon « tu respectes, ou bien… ». ‘Faut avouer que la voiture en mettait du temps à r’partir, et c’était pas la route déserte qui l’empêchait de se réengager vers Dieu sait où qu’elle allait. Si de mon côté ça me dérangeait surtout dans les oreilles, et que je me disais qu’elle allait partir d’une seconde à l’autre, ma bonne élève de la République ça m’la fit arrêter de ronronner sous mes compliments pour son travail, probatoire plus que de probité mais ça, j’l’ai déjà dit. Mais je le redis parce que bon, depuis, la probatoire et moi…

 

Bon et la suite ? D’accord. C’est vraiment là que les idioties ont commencé. La première, ça a été de me lever, sous le regard insistant de mademoiselle qui feignit même l’inquiétude, d’abord, pour m’amener à réagir face à cette outrancière intrusion. Elle me demanda « elle fait quoi tu crois ? » pour finir de me décider et puis voilà, je réagis en allant jusqu’aux deux portes du perron.

Oui mais voilà, réagir ça ne répond pas encore de la même veine que c’que j’vous racontais tout à l’heure : tu agis ou tu subis ?

En un sens, en ouvrant les portes, descendant le colimaçon de l’escalier, vous auriez pu dire que j’subissais deux fois : et la présence persistante de l’auto à mon portail, et le fait d’être intimé de réagir par la mademoiselle à la culotte noire. A c’compte-là, vous auriez eu loisir d’en ajouter une troisième, à savoir, la pensée d’inquiétude de repérage pour cambriolage, qui montait en moi. Alors qu’en caleçon dans l’air du soir sur mon fauteuil, moi, j’avais rien d’mandé.

Oui mais voilà, je m’serais défendu que vous disiez que j’réagissais, en allant toquer au carreau conducteur parce que quand même, mon libre-arbitre aurait répondu que j’étais homme, et chez moi. C’est fou comme on se croit protégé des influences dans nos prés carrés, n’est-ce pas ? Comme dans le rectangle de lignes et d’encre d’un article au titre de presse bien coté, au demeurant.

Là pour le coup, à la réaction de la conductrice je me suis senti très con, oui : comme un demeuré. Factuellement, ce put être déclencheur de la suite. Après avoir toqué, ma moue interrogative mais diplomate était quand même suffisamment claire pour dire à cette quadra en plein appel téléphonique « ça fait cinq minutes que t’es là, ça te dit tu te casses ? ». Elle a pas dû comprendre ça comme ça, car elle a même pas baissé le carreau -probablement par souci du refroidissement climatique : ne pas gâcher la clim’- et elle m’a montré un doigt. Pas l’majeur, pas encore, mais l’index. Ça voulait dire « attends je passe mon coup de fil et j’ai besoin que le moteur tourne, autant pour le haut-parleur que rester au frais ».

Et alors là, qu’est-ce que vous eussiez fait, vous ? Moi j’me sentis bête et c’est peu de l’dire, encore plus en jetant un œil vers la maison, où ma fidèle compagne me marquait à la culotte, c’est-à-dire : du r’gard. Je sais : vous eussiez insisté ? Vous eussiez frappé au carreau, lui eussiez fait signe de décamper ? Tout c’qu’il y eut eu de plus logique et civilisé en effet. D’ailleurs, j’le fis. Et qu’est-ce que vous voulez que j’vous dise ? Le carreau n’bougea pas, et la conductrice me montra non pas un doigt mais deux. Sûrement qu’elle voulait temporiser en s’assurant que j’savais bien compter.

Le moteur tournait, les secondes à m’sentir bête, aussi, pris entre la conductrice et ma bonne élève là-haut. Y doit parfois y avoir du bon à rester planté là à n’rien faire, car la conductrice me parla, toujours derrière sa vitre, d’un visage pressé mais de lèvres semblant dire qu’elle partait bientôt. Bon. Avec ça sûrement que j’pouvais regagner mon fauteuil, mes visions de culotte noire. Je rentrai, passant par la cave pour poser mes chaussures, n’ayant plus l’intention d’ressortir.

Arrivé à l’étage par l’escalier intérieur, juste derrière la porte on m’attendait, d’un regard circonspect d’où l’inquiétude commençait d’disparaître au profit d’un genre de… déception.

« Alors ? » qu’elle m’dit. Moi : « y’a pas d’mal, elle va partir bientôt. Peut-être même qu’elle est déjà partie, on peut aller voir si tu veux. Y en a beaucoup qui font ça tu sais. Y z’ont pas de meilleure idée que… ». J’m’arrêtai car je sentis une claire désapprobation dans ses yeux assombris, m’empêchant de finir ma phrase. J’compris assez simplement : j’avais trop utilisé le « y » en causant, ce qui avait le don d’agacer la mondanité bucolique de langage de l’élève à la culotte noire. On s’embourgeoise comme on peut, avec les moyens que l’on a. Ici ? Oui, peu.

Pour le coup, elle m’avait raconté de son aversion pour le « y » -sans que le lien n’s’établisse réellement dans son esprit- qu’elle lui venait non de l’école où l’on apprend à écrire c’qu’y faut mais de celle bien avant, où l’on apprend à écrire tout court. A 13 ans, un prof de français de la République française d’un collège républicain d’une ville mourante de France, avait semble-t-il sermonné religieusement -c’est pas très laïc tout ça- à sa classe que le « y, ça fait campagnard. Il faut que vous vous forciez à l’utiliser le moins possible. Notez bien, j’ai dit « il faut » et non « y faut ». La faux c’est pour les champs ». Ledit professeur avait dû professer ensuite un compliment sur la langue d’mon élève en sous-vêtements, ce qui avait fini d’ancrer la règle dans son esprit, sans manquer de lui faire mouiller la culotte comme à chaque fois qu’elle y r’pensait depuis. Parce que j’suppute que ce prof, aux yeux de m’dame, en plus de bien savoir ce qu’y faut dire et c’qu’y faut pas dire, avait aussi la vertu d’être plus beau, plus distingué que ses camarades, son frère ou son père -ces rustres- qui usaient du « y » à tout bout « d’y faut » : à tout bout d’champ.

A propos de la conductrice, après le silence nous r’dirigeant vers la fenêtre du salon, je faillis ajouter « y faut pas se formaliser tu sais, ces demi-tours, au bout d’un moment t’y penses plus » mais j’me fis la réflexion que je faillirais définitivement aux yeux de m’dame comme sous le tranchant d’un certain outil des champs, ou de la mort qui ratiboise.

Mais avant d’vous dire si la conductrice était encore là ou pas -bien que vous ayez votre idée j’en suis sûr- à vous je peux l’affirmer : y faut pas se formaliser tant que ça avec les mots.

Pour le coup, j’avais vécu le même épisode en classe, mais avec une prof de physique-chimie. Raide comme une tige, physique ingrat -est-ce que ça n’a pas nui aux chimies de ses amours ?- et vous racontant ça, j’la revois tomber sur un copain qui venait d’lui donner une réponse juste mais enrichie d’un y. J’la réentends nous dire toute la laideur qu’y a dans l’usage du fameux y. Moi, de ce moment d’une prof de physique qui nous f’sait tout à coup français, je ne me suis jamais dit que « laisse donc, c’est qu’une conne et c’est juste la dernière formule qu’elle a trouvée pour casser un gosse devant tous les autres ». Parce que oui, administrer de la morale et humilier, ça vous permet d’administrer une classe. Par la crainte d’une autre humiliation. Pour la transmission de connaissances, ça par contre, vous me direz si ça fonctionne.

 

En somme et pour en rev’nir à l’élève en culotte noire au salon, la conductrice encore là au portail, vous comprenez que moi, le y j’le prends avec plus de philosophie, bien que je n’en use pas toujours avec parcimonie. Or, parcimonieux je m’étais voulu avec cette conductrice, et philosophe aussi, comptant sur sa bonne foi, celle-là qui derrière un carreau climatisé m’avait assuré partir bientôt.

Là encore j’aurais pu vous dire « et c’est là que les idioties ont commencé ». Cependant là, on n’en était plus vraiment au départ du feu -ni d’la conductrice- mais plutôt à un genre d’embrasement généralisé. Vous allez comprendre pourquoi je vous parle de flammes, autrement que par ce que vous en supputez ou savez déjà.

Au salon, comme si je ne l’avais pas d’jà constaté par moi-même, mademoiselle en culotte me commenta « elle est encore là ». Phrase tout ce qu’il y a de plus factuel, courte, claire, efficace : de bonne facture. Mais interprétable en cela qu’le masque d’inquiétude de son « elle fait quoi tu crois ? » de précédemment, était tombé, remplacé par une presqu’intonation de rabaissement. Dans l’envers des mots vous aurez quasiment pu sonder, comme moi, un « eh ben, bonjour la virilité. C’est ce qui s’appelle se faire respecter ». Car j’vous ai déjà dit son attachement à la terre, au respect sans entorse aux bons usages. Et un homme c’est comme la terre, ça a le bon usage de savoir se faire respecter.

Ici, juste ici avant que ma future Kessel n’ajoute la phrase suivante, celle-là même qui m’emporta au bout des idioties et du moment ou tu subis, ou tu agis, j’pourrais ajouter que… oui parce que, maint’nant que vous écoutez ou lisez mon histoire, que je révèle enfin c’qui m’a conduit à la situation présente, et que je ne suis plus exactement là pour préciser, vous pourriez facil’ment vous dire « décidemment celui-là, aucun sens moral. Non content d’avoir été condamné, il fait le choix de ne même pas faire son temps. Y n’respecte aucune règle, ni celles des hommes, ni celles du ciel » et patati et blablabla. Comme dirait l’autre : je vous demande de vous arrêter parce que si, d’abord, malgré tout ce que j’ai pu faire ou m’abstenir de faire, j’ai un certain sens de l’humanité.

Oui je sais, si vous vous r’passez la vidéo qu’elle a prise, factuellement vous vous dites que l’vélo, la pioche, l’essence… mais ce sont les faits ! R’gardez l’envers. J’ai bien dit sens de l’humanité et non moral ou des convenances. J’oserais mêm’ dire sens de la justice, mais il n’y a pas d’loi en matière d’homme aux prises avec un portail, une voiture, un portable, une femme en culotte noire, etc. A part peut-être celle des réseaux, des journaux, d’la morale. Mais quand on s’ra jugé avant jugement, qu’la versatilité des morales prévaudra sur la prévisibilité du droit, c’est qu’on vivra en France au 21e siècle. Oups.

J’me perds, n’est-ce pas ? C’est aussi c’qu’y s’est produit ce jour-là, c’est vrai, et peut-être bien que j’en ai mérité la suite. Mais bon ! Je suis loin maintenant.

Au fond c’est vrai -et je m’en fous- j’n’ai jamais eu un grand sens moral, si c’n’est ma propre éthique comme certains métiers ou groupes d’individus ont la leur propre. Et ils la pensent plus propre que celle des autres. Moi j’me suis toujours foutu de la blancheur, j’n’ai jamais été que gris, cherchant à n’pas nuire, ou alors même noir comme cette culotte penchée, ou c’qu’y avait au-dessous.

Parce que moi je m’serais bien volontiers désintéressé de la voiture qui s’éternisait, voyez ? J’aurais r’plongé dans ce que l’intimité tolère (sachant qu’elle tolère parfois bien des immoralités et violences, mais là je ne parle pas pour mon cas) et… non. Non, j’ai cédé aux pressions, impulsions et comportements d’autrui ou attendus d’autrui. Oui, au grand désordre qui a suivi, j’aurais dû préférer l’anarchie du désir…

Au moins, dans le désir on s’parle un langage d’instinct. Après y’a c’qu’on fait, c’qu’on fait pas, comment il faudrait l’faire. C’est comme de dire il au lieu d’y, on ne sait pas pourquoi mais c’est comme ça. La réalité, j’ai toujours trouvé qu’ça compliquait trop les choses.

Comme la morale, qui à mon sens complexifie tout. Plus on en a, plus on en assimile, plus il est difficile de toutes les manier, de tout mener de front. A force, vous basculez du paradoxe aux contradictions, et n’êtes plus qu’l’esclave des circonstances. Comme moi c’jour-là ou comme elle qui, je n’sais encore pas pourquoi, encore moins d’où dans sa culotte noire, sortit son téléphone et ouvrit l’un de ses réseaux favoris. J’eus l’temps d’apercevoir un post épinglé, article avec la mention « l’année prochaine on monte sur Paris les filles » puis son profil dont j’connaissais les détails par cœur, la photo avec une tenue blanche épurée, un drapeau français, sûrement pour le y, un drapeau d’ici, sûrement pour la terre, et un multicolore, parce que c’est de bon ton. Et puis ce compte @envoituremdamemomone s’autocitant « que les femmes veillent les unes sur les autres ». Ça, pour surveiller la conductrice au portail… Quand on affiche des valeurs à tout-va, n’est-ce pas qu’on n’en a aucune ? Ou opportunément, une seule : l’argent, comme beaucoup d’gens. Et à défaut, la morale. C’est amusant comme la mémoire peut jouer et nous rev’nir, j’me souviens m’être entendu recevoir le « t’as peut-être pas beaucoup d’argent mais au moins, t’as des valeurs ». Dans nos sociétés, le désintéressement est une richesse.

D’ailleurs, j’eus la sensation de perdre bien de l’intérêt et des galons dans cette question qui me fit l’effet d’une claque.

« Mais… tu ne vas rien faire ? »

Qu’étais-je supposé faire de cette conductrice au milieu d’mon portail ? Défends ta terre, homme. Sa sentence suivante mit l’feu pour de bon à la longue mèche d’idioties. La première de ces idioties, à partir d’là, fut sa phrase elle-même. Elle fusa, vola, rua droit dans les paradoxes à défaut d’autre chose.

« Mon père, il aurait pas laissé faire ». Jolie droite pour une femme de gauche, quoiqu’un peu patriarcale ou… archaïque ? La philosophie du y, ça non, la rhétorique du fusil qui tient en respect, pourquoi pas. Cela dit, à l’époque, étant l’premier des gugusses à m’en r’mettre au bon droit de la violence légitime, de fusil je n’avais pas. A peine un vieil arc de compétition et une carabine à plomb pour tirer dans l’verger.

Le « mon père il aurait pas laissé faire » n’arrêta pas d’tourner dans les quelques secondes qui suivirent, comme l’écho d’un coup fatal. En un sens il le fit puisqu’il ricocha jusqu’à un passé récent, quand une fois où nous allions voir ma mère, nous la trouvâmes à faire un feu dans son jardin en plein mois de juillet, dont les flammes commençaient de s’prendre à aimer danser dans l’vent et monter, monter, plus si loin des arbres environnants. Alors qu’j’échangeais deux banalités avec ma mère, pas inquiète le moins du monde, j’entendis d’la même voix d’cette même jeune femme mais dont la culotte était couverte d’une robe -y faut bien faire avec les circonstances- dont les mots furent « si mon père voyait ça, il serait fou… »

Le feu se calma et son père n’en vit rien d’puis sa ferme à quelques kilomètres.

Mais la déflagration des phrases qui ricochent était partie en moi, et les idioties allaient s’enchaîner pour d’bon tandis que j’me f’sais de plus en plus esclave des circonstances et leurs injonctions.

Août à nouveau et toute à la scène de la conductrice, la Kessel-en-culotte prit alors l’parti de… filmer en direct sur son réseau.

Que fais-tu, que j’lui dis.

« Elle a pas le droit de rester là, au moins on aura sa plaque. Et puis on va voir combien de temps elle reste encore avec le moteur qui tourne. Bonjour l’écologie ! ». Ah. Si c’était pour l’environnement…

Le direct vidéo me fit p’t’être la sensation d’être dépossédé du fait d’être chez moi, du droit d’agir. Peut-être qu’il me fit subir la pression qu’laissait régner ma propre inaction. Son père une fois, puis deux, puis les ricochets dans mon esprit, et c’foutu téléphone braqué sur le véhicule du portail. A vrai dire, de tout ça j’sais pas bien c’qui déclencha mon corps et la suite.

Je me levai, ignorant ce que ma bonne élève me demanda alors. Et plutôt que d’passer par le perron… allez savoir ! Je pris l’escalier de la cave, délaissai mes chaussures, saisit d’une main cette épave de vélo, de l’autre une pioche et puis les réserves pour la tronçonneuse.

Sorti, j’posai l’outil et l’essence me disant, je crois, que j’laissais sa chance encore à la conductrice de recourir au bon sens à défaut du civisme, à son libre-arbitre, puis… advienne que pourra. Approchant avec le vélo, j’le mis pathétiquement en évidence aux yeux d’la quadra, toujours au téléphone, pour lui signifier que j’pouvais même pas passer entre l’pilier de pierre et sa carrosserie. Elle me regarda, avec dédain. Puis fixa à nouveau droit d’vant elle, les yeux perdus dans l’vague de sa conversation. Je frappai alors au carreau, me sachant comme en miroir, scruté par ma Kessel-en-culotte et son téléphone. La conductrice prit un air excédé, de ceux qu’l’on dérange et me montra son doigt. A partir de là, cette vidéo que la France et le monde entier ont fait tourner, elle est factuellement fidèle.

Puisqu’elle voulait rester, elle allait rester. Par la suite, j’deviens moi-même factuel, manœuvrant mon corps par réflexe comme si tout était d’une grande évidence.

D’abord ? L’empêcher d’manœuvrer. Prendre le vélo au-d’ssus d’ma tête, poser les fesses sur le capot, glisser, lancer l’épave sur l’pare-brise. Touché, brisé. Entendre la conductrice vociférer, actionner les vitesses, et dans l’urgence, rater. Enlever le frein à main. Récupérer l’épave, la placer sous l’pare-chocs avant. Véhicule immobilisé, comme qui dirait. Un point pour moi. Le moteur vrombit, les roues patinent. Véhicule immobilisé, disais-je.

La spectatrice là-haut filme toujours, m’appelle, je crois. J’ai jamais vu cette vidéo et vous savez, tout cela était y’a bien longtemps maintenant. Je n’me souviens pas ce qu’elle disait. Mais d’les dire, ces mouvements, je retrouve leur énergie, leur fougue. Faire tomber une culotte noire j’dis pas. Mais incomparable à l’adrénaline de ces instants. Jubilatoires. La liberté ? Instinctive, injectée dans la moindre pulsion de mon sang. Le pouls ? Non pas en alerte mais stoïque et vif. Oui c’était ça j’crois : moi-même, à plein, à vif.

La femme n’essaie pas d’sortir. « Putain, putain, putain » je me souviens de ça. Je r’bascule de l’autre côté du capot, jusque derrière la voiture. La pioche. La prendre dans mes mains. La l’ver, la faire plonger. Le pare-brise, perforé. Entendre une sonnerie, un automate vocal. Gendarmerie nationale ? Allons, il est trop tard pour ça m’dame. Extraire la pioche, l’expédier au plus profond du capot. Une fois, puis deux, puis dix.

La fumée, qui sort. La conductrice, qui hurle. Une voix au téléphone. Gardez les portes verrouillées madame, ne quittez pas votre place, protégez-vous des éclats… Si vous voulez. La fumée, d’plus en plus dense. La pioche plantée, inextricable. Et tout ça ? Inexplicable.

Inexplicablement libératoire.

Reste le bidon. Sa couleur rouge, son goulot blanc. Blanc comme cette voiture modeste, entravante, entravée.

En travers d’mon destin, de celui d’cette femme. Le goulot desserré, délié comme mes mouvements, dévissé. Plus une idée, non, mais un instinct au bout des mains.

Des yeux d’biche derrière la vitre, pris d’effarement, deux bouches crient, de r’prendre un esprit j’crois, qu’il revienne à la réalité.

Or : l’esprit est pleinement au réel, il se manifeste.

La faux n’est pas un outil, n’est pas aux champs. Y fallait y voir ! La terreur !

La pioche fume, l’essence coule. Vider le bidon, au capot, au pare-brise, aux portières. La conductrice a peur d’sortir je crois, d’être aspergée, elle s’réfugie à l’arrière. Le chant des sirènes au loin, l’appel du désespoir.

Et qu’est-ce qu’vous voulez que j’vous dise ? ça n’peut plus qu’arriver. Car l’homme… qu’il soit femme ou homme… est fondamentalement sauvage. C’est-à-dire ce que la société désigne par c’t’autre adjectif bien connu, qu’elle n’octroie jamais : libre.

Alors, qu’est-ce qu’vous voulez que j’vous dise ? La suite vous la savez, moi aussi. Et de mon corps devenu esprit en c’t’instant précis, je m’souviens.

La boîte d’allumettes, les sirènes. Loin, trop loin. Trop tard. Pssscht.

Ma main tient ce p’tit bout de feu. J’me souviens que j’pensais -et j’ai eu le temps d’le r’penser depuis-  « ainsi c’est ça, la violence. Ne plus être légitime ou non, être. Ne plus subir ou réagir aux injonctions, les surpasser. C’est ça la violence, dans la noirceur des plus atroces circonstances, suspendre, tenir au bout des doigts ce p’tit bout de lumière qui m’effleure »

Je m’souviens que je sentais la p’tite flamme qui m’brûlait la peau, qui m’intimait de m’soumettre. Mais je me refusai à la douleur. Des allumettes j’en avais cent autres et plus encore.

J’m’arrêterai là, à c’moment quand le temps se fout des injonctions, d’la douleur, des morales, qu’il se fout d’être encore le temps, d’être un après. Je m’arrête à ce moment quand j’vis le téléphone toujours braqué sur moi. J’m’en servis comme une arme, dont tant ont pris la balle au r’bond depuis. Je m’en servis comme d’une arme quand j’lui criai…

« ET MAINTENANT ? »

*

il nous a paru nécessaire de vous diffuser en intégralité cet enregistrement, auquel était joint le texte analogue, à leur découverte dans la cellule laissée vide par le prisonnier le plus célèbre de France. Par cette exclusivité que nous vous livrons, nous nous défendons bien évidemment de toute recherche d’audience et affirmons avec conviction faire usage de notre droit d’informer, du droit à l’information dont dispose chaque citoyen de notre pays.

En effet, ce morbide fait divers vieux de cinq ans n’a eu de cesse de prendre de l’ampleur depuis, renforcé par le silence persistant du détenu, de sa garde à vue au procès, jusqu’à ce jour. « Et maintenant ? » ces mots entendus de sa bouche ce jour-là ont aussi été les derniers jusqu’à aujourd’hui.

Reprise depuis par nombre de mouvements protestataires dans ce contexte de crises successives et globalisé que traverse notre société, cette interrogative à deux mots inquiète les autorités. Ces dernières soulignent, ouvrez les guillemets « la défiance qui se propage en diverses parties du territoire, et pans de la société, laisse craindre la survenance prochaine d’actes de terrorisme ».

Le comité de rédaction de nos antennes rappelle cependant, en écho à cette crainte d’actes de terrorisme brandie par le gouvernement et les responsables politiques de tous les échelons, que tant l’administration que le secteur privé connaissent actuellement des vagues sans précédent d’abandon de postes, paralysant d’ailleurs de nombreux services publics. Malgré cela, aucune violence n’a été signalée pour l’heure, comme si l’évasion datant d’il y a déjà trois semaines était suivie à l’identique. A savoir, pour un simple rappel des faits, que ce détenu, dont il a été interdit de relayer le nom sous peine de coupure des fréquences, a pu s’évader sans bris ni violence avec des centaines d’autres à l’aide de la quasi-totalité des surveillants du lieu de détention, qui était tenu secret jusqu’à récemment. Reste désormais à savoir ce que les mouvances se réclamant d’Et maintenant ? …

 

 

Jean-Marie Loison-Mochon