Le coup – III
Bien des mois plus tard
« Aïda, je suis désolé, j’ai l’impression de parler de moi tout le temps, et seulement de moi…
-Jules, arrête de t’culpabiliser. Il y a des moments comme ça, on a l’impression de se prendre une gifle, puis deux, et des volées. Ça n’doit pas t’empêcher de me parler. Mais qu’est-ce que t’as, tu boites ?
-Oui je sais pas trop c’qui se passe. J’ai rêvé cette nuit que je courais dans les forêts du Morvan, et ce matin j’me suis réveillé avec la cheville en vrac.
-Ça, c’est pas commun… T’as pas plutôt donné de ta personne hier soir ? Quand j’ai déjeuné avec Agu’ hier midi, elle m’a dit qu’elle comptait te retrouver après.
-Eh, si seulement ! Elle est passée, c’est vrai, mais elle était étrange.
-Distante ? Elle avait pas l’air dans cette humeur-là quand on s’est prises dans les bras pour se dire au revoir.
-Vous vous dites toujours au revoir comme ça ?
-Oui. Ça non plus c’est pas commun, en France, mais j’me rappelle qu’au Chili c’était très courant. Alors depuis six mois que j’connais Agustina, j’ai toujours trouvé ça naturel quand elle me dit au revoir en me prenant dans ses bras. A l’Argentine.
-D’accord…
-Quoi ? Qu’est-ce qui te préoccupe ?
-J’ai dormi seul, elle est pas restée. Avant qu’elle parte, elle a eu cette étreinte, longue. Je crois ne pas avoir tout compris. On ne se disait pas un mot, mais le moment parlait pour lui-même. On se serrait mutuellement, il y avait de la brutalité comme de la délicatesse.
-C’est sûrement parce qu’elle part.
-Elle part ?!
-Elle t’a rien dit ?
-Non. Rien.
-Rassure-toi, elle a dit que c’était l’affaire de quelques jours. On a même déjà prévu le jour et l’heure et le café où on se revoit la semaine prochaine. On travaille sur cette aquarelle ensemble tu sai…
-… oui tu m’avais dit. Où est-ce qu’elle est partie ?
-J’ai pas demandé. Tu sais comme elle est, plus tu cherches à la cerner, plus elle s’évade.
-Oui… Elle partait, donc. Je l’ai trouvée étrange, vraiment, à la fois grave et légère. Quand elle me regardait, on aurait dit qu’elle était en colère contre moi, comme si elle m’en voulait de quelque chose, presque les larmes aux yeux. Comme si elle m’en voulait de s’attacher. Et aussitôt elle me plongeait dans l’épaule, se plaquait contre moi sans me laisser la possibilité d’aucun mouvement, si ce n’est de la serrer moi-même.
-Et t’as pas cherché à savoir pourquoi ?
-Bah tu viens de l’dire Aïda, plus tu tentes de savoir… elle m’a juste dit qu’elle devait aller retrouver son groupe.
-Elle me l’a mentionné aussi mais c’est tout. Même si je nous trouve plutôt proches maintenant, j’ai jamais osé lui demander ce que c’est que ce coup dont tu m’avais parlé une fois.
-Ça servirait à rien oui… elle sait se faire mystérieuse.
-Elle ne t’a rien laissé filtrer dans vos étreintes, Jules ?
-Non, vraiment rien. Mais à chaque fois que j’essayais de me dégager un tout petit peu pour lui regarder le visage ou lire ses yeux verts, elle avait ces gestes de certaines fois.
-Quels gestes ?
-Elle ne voulait pas me lâcher. Elle disait qu’elle devait partir, mais elle me ceinturait la taille avec ses bras jusque dans le dos, ou alors elle mettait ses mains dans mes poches. Je serais bien resté des heures comme ça moi, et on en est p’t-être même resté une entière, à se décoller à peine.
-De vrais ados…
-Fais pas la grande, Aïda, je t’ai vu faire pareil avec Ian y’a pas trois soirs.
-Oui, bon…
-Elle ne t’a rien dit ? Rien d’inhabituel dans vos échanges ? Sur moi ?
-Jules. Agu elle est l’inhabituel, et tu le sais bien. Alors à part l’aquarelle…
Si, à la limite elle m’a peut-être dit qu’elle peindrait bien de la lave, pour changer de notre projet de bleus panachés, de violet.
-Ça m’aide pas trop…
-Bah ouais, rien de spécial quoi. Ah si. Elle m’a dévoilé le surnom qu’elle te donne !
-Comment ça ?
-Pas volontairement, juste en partant, enjouée.
-Quel surnom ?
-Ben avec ta chambre magmatique et tes foutues humeurs, j’ai trouvé qu’ça sonnait bien.
-Mais quel surnom, Aïda ?
-Mais tu le connais non ? Elle m’a enlacé et en se dégageant vite, elle m’a dit « allez Aïda, je vais retrouver mi volcán ».
-…
-Quoi, Jules ?
-Tu es sûr que c’est de moi qu’elle parlait ? Elle ne m’a jamais appelé comme ça.
-Oui, j’suis presque certaine que c’était à toi qu’elle faisait référence.
–Presque… »
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle