L’an dernier c’était l’âge d’or, la grande époque, le feu des années folles mais sur quelques mois tout à l’intérieur de Martin.
Depuis la vie a rendu le feu braises et enduit les braises de cendres, par quelques coups de vent. Dans ces courants d’air des êtres chers ont été pris, ou se sont pris à partir. Martin a été pris à partie par ces bourrasques qui s’appellent événements, changements, c’est-à-dire des mots faisant l’effet d’ouragans dans la jeune adolescence d’un garçon. Des mots qui sapent les élans, les émois, les exaltations.
La gravité est une créature dont la douce rage rend l’introduction délicate, dans l’écosystème des pensées et plénitudes innocentes d’un enfant. Quand dans la jungle de ses joies, il se trouve pour la première fois nez à nez avec cette bête qui pourtant rôde autour de lui depuis sa naissance, alors il devient adolescent.
Martin en est là, dans les douleurs lancinantes que provoquent les premiers souffles courts, les pointes pesantes des poumons soudain sollicités. Les forêts luxuriantes que son imagination peuplait, il n’a plus le temps de les contempler, d’en caresser les tapis mousseux ou d’en sentir les parfums enivrants. Il a troqué l’hébétement des regards contre la vitesse de la fuite : la bête le traque, elle est à la poursuite de ce petit qui en a fini d’être allaité.
Martin est bon à croquer mais Martin n’entend pas ses instincts se rendre, ni abdiquer sous les coups de crocs de la réalité. Alors il court en dedans de lui-même, inattentif à beaucoup de ce qui l’environne, parfois insensible aux conseils des étoiles, parfois incomparablement vulnérable au cœur de ses plus grandes fatigues. Cette chasse permanente l’amène à aller au bout de lui-même, au bout de ses mains qui, un jour, devront prendre le fauve à bras le corps.
Son corps, justement, est en proie à toutes les métamorphoses. Les souffrances et résistances nées de l’effort le font muter : il n’est plus un enfant mais n’est pas encore un homme. Il n’est encore rien d’abouti, sinon un nuage fuyant par agilité, chutant dans les pièges de la naïveté. Martin est une pluie de colères impuissantes, de puissantes tristesses, de joies à naître ou naissant trop prématurément.
Oui le jour viendra où il cessera de courir au son des rugissements bestiaux. Ce jour, il ralentira, s’arrêtera. Dans une grande respiration, il se retournera et la créature tombera dans ses yeux. Leurs regards et leurs silhouettes fondront les uns sur les autres, les uns dans les autres. Les luttes et embrassades seront sans merci, elles dureront, dureront jusqu’à ce que la fusion se soit opérée. Alors, Martin ne sera ni plus tout à fait Martin, ni plus un prédateur, ni plus une proie, ni plus une fuite ou une poursuite : il sera autre, il commencera d’être adulte. Par cet apprivoisement, cet adulte aura réalisé une partie du grand trajet.
Mais Martin n’est pas encore cet adulte, il est en proie à lui-même ce matin sur ce trajet qui le mène au lycée.
Ce trajet-là est bien différent de celui de l’âge d’or, là où des joies dorment désormais : désarmées, conjuguées au passé. Ce trajet-là ne peut même se décrire que dans la comparaison, dans l’opposition à ce qui était, ce qui n’est plus. Le trajet de l’âge d’or, c’était une fin d’enfance, tandis que ce trajet-là est dévorant, il tient d’un autre état pour Martin mais Martin est trop enfant encore pour savoir ce qu’il est.
Le trajet de l’âge d’or, d’abord ce n’était même pas un trajet, c’était un chemin. Il était pavé de hautes herbes, de poussières, d’appréhensions juvéniles. Il était pavé de rosées, de graviers, de réussites enfantines, de l’espoir d’un premier baiser. Il était pavé de pentes, de neige parfois, d’un premier baiser obtenu, d’une main tenue par une autre main.
Ce trajet de la Seconde il n’est rien de tout ça, puisque tout ça s’est déjà produit. Sur ce trajet-là, les premières fois sont à réinventer.
Le chemin de l’âge d’or menait au collège, qui comme un symbole se trouvait collé à l’école.
Le trajet d’aujourd’hui tranche avec tout ça, il éloigne Martin. Oh pas loin, à cinq, dix kilomètres mais suffisamment loin tout de même pour donner à Martin le sentiment du déracinement. A un enfant, une marche d’un kilomètre peut paraître un chemin de croix, une course d’endurance et ses trois bornes sembler un marathon. Un trajet qui n’est plus un chemin mais une route, il peut faire l’effet du vol menant à la face cachée de la Lune.
Le passage du privé au public, Martin le vit un peu comme ça, comme une pleine Lune qui petit à petit s’efface dans des demis, dans des quartiers, dans des croissants dont le chaos s’est fait un petit-déjeuner. A mi-chemin entre la Terre et la Lune : Martin se trouve là.
La lumière devant a disparu. Il faut se demander « où la route est-elle passée ? ». Le chemin, lui, n’avait jamais exigé d’être dessiné, tracé, retrouvé. Car c’est ça l’enfance, aller pour aller, aller sans se demander, se perdre en toute insouciance puisque de toute façon, on ne sait pas que l’on peut se perdre. L’égarement, la perte, l’errance, ce sont des gravités étrangères, des cailloux que Martin l’enfant n’avait pas dans ses chaussures.
Mais aujourd’hui chaque pas est lesté. N’est-ce pas étrange d’avoir comme du plomb sous les pieds en plein milieu d’un envol spatial ? Sur la voie menant l’élève, la candeur, l’enfant, vers l’élévation. Vers quoi ? pourrait se demander Martin. Il n’aurait que des réponses floues : les responsabilités ? Le travail ? Le mariage ? Une maison ? Du vague.
Et puis n’est-il pas étrange aussi qu’au cœur de ce vol spatial, en plus de pas qui pèsent des tonnes, il sente comme un océan de pression sur ses épaules ? Le poids des regards, des attentes, des paroles, de l’apparence et des comparaisons, du paraître et des jugements.
L’obscurité n’est peut-être pas l’espace mais un abysse. Et la Lune pas une étoile mais une perle, au fond, comme dans la nouvelle. Peut-être le leste est-il bon alors, pour l’entraîner vers là où il doit aller.
Le chemin menait Martin de chez lui à près de chez lui, à pied du berceau au cocon. La route l’emmène de chez lui, cette colline, ce coteau, ce relief familier, aux plaines de la ville voisine.
Sur la route il y a l’ennui, la lassitude et l’anxiété. La première des anxiétés tient aux jours de bus, ces matins où les cours commencent trop tôt pour se permettre le vélo ou la marche.
Planté comme un piquet de l’autre côté de la rue face au chemin d’accès de sa maison, Martin attend. Il a sa vieille montre d’enfant, qu’il regarde compulsivement de minute en minute. Le bus est-il déjà passé ? En avance, en retard, Martin ne sait pas ce qu’il est sinon dans l’incertitude.
Il ne sait pas comment se tenir. Les mains dans les poches ? A triturer l’euro du chauffeur. Adossé au mur en crépi ? Assis par terre ? Oui mais voilà des fois il a eu le dos tout blanc, des fois il a eu les fesses mouillées, c’est-à-dire des détails qui n’ont pas échappé aux autres, au lycée.
Entre les deux rétrécissements les voitures se précipitent, se klaxonnent, vrombissent d’agacement. Martin est en bas du deuxième, comme tous ces matins où il attend le bus et il absorbe la tension, l’empressement et l’agressivité. Parce qu’un enfant est une éponge.
Martin ne sait jamais s’il doit faire signe au chauffeur qu’il veut monter, ou s’il doit simplement se tenir là. Là oui, mais il ne sait toujours pas dans quelle posture.
Les premiers temps, il s’est rassuré en prenant une avance déraisonnable, et en se raisonnant de la manière suivante : c’est le travail du chauffeur, de faire halte à chaque arrêt où un enfant l’attend. Alors il s’arrêtera, ouvrira la porte qui respire comme une centrale vapeur et il laissera Martin monter les marches noires sentant le caoutchouc. Martin lui donnera l’euro chaud et moite de sa poche, en s’entendant dire un timide bonjour. Cela dit ce n’est pas toujours le même chauffeur, alors peut-être ne font-ils pas le même travail.
Parce qu’il y a des matins où le bus ne s’arrête pas sur la route au niveau de Martin. Non, dans la descente du coteau il file à toute allure et passe, et disparaît dans le virage un peu plus bas. Sur la route à peine commencée, Martin se trouve alors un peu bête et désemparé. Aurait-il dû lever chaque doigt de la main, en plus du bras ? Aurait-il dû lever les deux bras ? La première des anxiétés sur la route, elle vient de là, de manquer le bus. Les peurs de perdre l’occasion, de rater, ce sont des nouveautés dans l’univers de Martin.
Le chemin, trajet de l’âge d’or, il ne comportait pas tous ces obstacles.
Il suffisait de descendre le long de la route en marchant du côté face aux voitures, de tourner à gauche dans le raidillon au béton défoncé, de caresser les hautes herbes et se laisser emporter. Le chemin le menait au milieu des vieilles granges du village, de ses vieilles maisons en pierre. Enfin sur le plat, seul un initié comme Martin savait être invité à prendre à gauche encore, sur le passage dit des contrebandiers. Ça ne s’invente pas.
Martin ne l’aurait d’ailleurs pas inventé, ne connaissant pas la signification exacte du mot. Une portion de trois cents mètres de graviers le faisait serpenter à angle droit entre des potagers, des cerisiers se reposant sur des murs, jusqu’à ceux du collège.
Le chemin emmenait Martin quand la route, aujourd’hui, lui dit de se débrouiller.
La débrouille, ces jours de pas de chance c’est de s’en remettre aux parents. De filer à la maison, leur demander de le conduire sur la route. Quelques fois même, à un long feu tout proche du lycée, Martin et sa mère, ou Martin et son père se retrouvent derrière le bus.
Ces matins-là Martin ne comprend vraiment pas, même s’il a beau chercher. Le chauffeur a-t-il eu peur de s’arrêter pour lui tout à l’heure, parce que si des voitures excitées arrivaient, elles l’obligeraient à manœuvrer dans des pans de route étroits ? Le chauffeur n’a peut-être pas vu Martin. Celui-ci se dit que parfois en effet on ne le voit pas, on ne lui prête pas attention, quand il est en dehors de chez lui. Martin se demande même s’il n’a pas vexé le chauffeur certain jour, en n’étant pas assez poli, assez aimable, assez bruyant du bonjour. C’est vrai que c’est une des anxiétés de plus de Martin, de devoir savoir quoi dire ou d’avoir la voix pour un bonjour dans le brouhaha du moteur, des voitures qui râlent, le boucan des regards qui pleuvent sur lui, quand il pénètre dans l’allée des sièges en bringuebalant.
Que le bus s’arrête ou non, Martin a la sensation que la greffe ne prend pas. Et quand le bus passe sans le prendre, il se sent comme rejeté. Or, le rejet fait l’effet d’un poison, à un enfant.
Sur le chemin de l’âge d’or, il n’y avait vraiment pas tout ça. Et puis même, le Martin de l’âge d’or n’aurait pas été si préoccupé parce que, pour ce Martin-là, le mois de mai avait toujours le lustre du printemps. La gaité des éclats du soleil lui chauffait la peau alors que maintenant, les rayons lui sont pénibles et l’aveuglent.
La vie de Martin n’est plus la même, c’est une explication.
Les parents de Martin ne pestent jamais contre leur fils, de manquer le bus. Ils savent qu’il fait tout pour être prêt à l’heure, qu’il se lève avant tout le monde, qu’il travaillera bien en classe. Mais si ces matins où le bus boude leur enfant, ils sont déjà partis ou au travail, ou déposer sa sœur, Martin se doit de trouver la solution.
Ce pourrait être de se dire : il n’y a personne à la maison, il n’y a qu’à rester aujourd’hui. Parce que si en plus, il faut passer la tête dans la porte de la classe avec trente minutes de retard… Les regards seront plus bruyants que ceux du bus.
Mais quand Martin ouvre la porte de la maison et sait le lieu être vide, il perçoit en lui l’interdit, le trop inhabituel. Dans ces cas-là il ne peut pas se résoudre à transgresser, et sécher. Il lui est donc arrivé de prendre la clef du garage, d’y déloger un vélo et pédaler de toute sa crainte du retard. Il lui est même passé par la tête, une fois, d’y aller en courant.
Le comble c’est que ces fois-là, il s’est trouvé au lycée avant le bus, qui a daigné marquer d’autres arrêts plus loin sur la route, ou respecter les feux. Mais à vélo ou à la foulée, le problème est d’être devant le lycée en nage, et pour la journée. Là non plus les autres ne ratent pas le coche pour une volée de moqueries, de ragots.
Mais il y a aussi des matins où Martin a du temps devant lui, soit que la journée soit moins chargée, soit qu’un cours soit annulé et qu’Hugo, son ami, l’un des premiers ados équipé d’un téléphone, l’en a miraculeusement prévenu à temps. Sur la route de ces jours-là, improvisé comme dans l’urgence, ou planifié, le trajet de Martin se fait aussi à pied ou à vélo.
Pour une demi-heure de marche, Martin part avec une bonne heure d’avance sur l’horaire. Il descend alors ce même chemin de l’âge d’or avant de descendre encore à travers le village, emporté par la gravité comme sur un tremplin. Sauf qu’en bas la vitesse s’amenuise, car c’est le plat de la plaine qui débute.
A sa droite, Martin voit le terrain de foot en graviers et terre battue, les courts de tennis. Il se rappelle les cours de sport de l’âge d’or, il y a un an. Il n’y a qu’un an pourrait-on dire, mais un an à l’échelle des quinze de son âge, c’est une éternité.
Bien que sur un dénivelé maintenant nul, Martin ne veut pas ralentir. Alors il met à profit la condition physique acquise au travers de son sport pour hâter le pas et faire tambouriner ses pieds trop grands sur le béton. La courte montée du pont en surplomb de l’autoroute, elle ne lui résiste pas. La toute aussi courte redescente attire sa course vers plus loin, plus vite de nouveau.
Souvent c’est le moment que Martin choisit pour regarder l’heure. Et souvent, même s’il est plus qu’à l’heure, il constate une minute de plus, une minute plus tard que la dernière fois au même endroit. Alors plutôt que de marcher à un rythme infernal sur la longue ligne droite de la route de plaine, il se met à courir sur deux cents mètres, sur cinq cents mètres. Il se figure rattraper le temps, peut-être même faire perdurer un peu plus encore l’avance qu’il s’est ménagée et qui le sépare du tout premier cours de la journée, des premiers vacarmes de regards.
Cela dit, s’il accélère sur le replat, c’est aussi parce que l’impatience est dans sa nature. L’avance et l’allure effrénée du marcheur ne lui suffisent pas. La relative lenteur lui pèse dans la poitrine, comme une masse dont se décharger. L’anxiété participe aussi à le faire courir, oui. Il y a de tout dans ces pas courus, jusqu’à de l’essence d’insatisfaction, du concentré de colère et de frustration. Il y a de tout, sauf de l’insouciance. Ça Martin l’a perdu en chemin, sur le chemin de l’âge d’or.
Quand le kilomètre a défilé au travers des champs de culture, Martin cesse de courir cependant, car à présent il se sent pouvoir être regardé de nouveau. D’ailleurs à chaque voiture croisée juste avant, il a fui les yeux des conducteurs dans une façon d’ignorer non pas méprisante mais autant rêveuse qu’absente. Le passage de ces voitures, c’est un peu la rencontre de la réalité et de ses pensées idéalistes, ou du moins pleines d’espérances. Par la suite Martin arrive au niveau des immeubles des Cordeliers, là où des lotissements ou des gens moins avantagés ont trouvé à être relégués.
Il évite de passer trop près, mais surtout trop lentement. Il lui est déjà arrivé de se faire héler, de se faire interpeller, les fois où il a traversé les cours et les allées pour gagner quelques minutes. Raison pour laquelle Martin passe désormais sur le bord opposé de la route, bien qu’il n’y ait en lieu de trottoir qu’un talus dans lequel glisser, et se salir, et se mouiller le bas du pantalon.
Rien n’a changé de quand il était petit au pied des immeubles de cette zone éloignée du village. Rien ne s’est détérioré, ni les murs, ni l’atmosphère. Martin doit y avoir encore des copains d’enfance, bien qu’ils aient tous grandi.
Il y a aussi le souvenir de sa nounou qui habitait là avec ses deux grandes filles. Il est entré souvent, après être descendu de la Deux-Chevaux. Il est tendre de se rappeler. Mais Martin ne s’attarde pas trop sur ces soirs-là parce que de toute façon, Catherine n’habite plus ici.
Aussi il va falloir bientôt traverser la nationale qui sépare son village et le suivant, où se trouve le lycée. Devoir arrêter les quatre voies et traverser sur la route, sous les regards des automobilistes qu’un adolescent a arrêtés en appuyant sur le bouton du feu, ça le pèse également. C’est cependant la dernière action du trajet, puisqu’ensuite le lycée approche.
Quand il est à pied, ce moment de la nationale l’angoisse. Mais quand il est à vélo il s’en détache, le sang circulant à double sens dans son cœur mais surtout à toute blinde. Car il a carburé jusque-là, jusqu’au bouton rouge sur le poteau au niveau du passage piéton. Le fait d’être relâché lui vient peut-être aussi d’être un peu surélevé, porté sur sa selle en équilibre contre le poteau. Le vélo lui donne une contenance, le pouvoir de soutenir les œillades des gens au volant, puisqu’il les domine, et sur sa bécane, et par le fait de les faire attendre.
Sur la route, cette dernière action de la nationale passée, il faut au contraire maintenant s’abstenir, que ce soit à pied ou à vélo. Il faut s’abstenir de lancer les yeux sur la gauche pendant bien cinq cents mètres.
Parce qu’en fait, après avoir frotté ses cheveux dans les feuilles des branches pendantes et s’être extirpé de la barrière en métal qui sert de guide jusqu’au passage piéton de la quatre-voies, il faut regarder droit devant soi. Surtout il ne faut pas tourner la tête vers les caravanes amassées au milieu de tuyaux, ni vers les voitures qui ressemblent à des épaves ayant les pieds dans l’eau croupie.
Les premiers temps du lycée, Martin s’est demandé d’où venait l’odeur nauséabonde. Il s’est demandé si des gens vivaient ici, ou s’il s’agissait simplement d’une décharge. Comme un enfant, il a alors fait l’erreur de jeter des yeux curieux.
Erreur sans conséquences aux deux-trois premiers passages, puisqu’il n’a vu personne. Mais la conclusion que personne ne pouvait vivre là-dedans a dû être révisée par la suite.
Un soir en rentrant, il est passé le long du grillage, tout près du camp plutôt qu’en face. Quelle importance au fond, qu’il traverse maintenant ou au bout des cinq cents mètres menant à la nationale ? Il doit y en avoir une pourtant, dont la tranquillité de Martin ne soupçonnait pas l’existence.
Ce soir-là marchant sur la voie publique, quand il a entendu crier après lui, il n’aurait pas dû regarder, tourner la tête pour trouver la source du bruit. Surtout que le bruit est devenu vulgaire. Martin a hâté le pas, est parti.
Mais il a bien fallu revenir en cours les jours suivants. Et régulièrement depuis il se demande comment passer au plus vite, comment éviter les invectives.
Souvent des voitures sont garées à même la route, capot relevé, séance de garage à ciel ouvert. Il faut passer malgré tout. La boule au ventre doit alourdir Martin car il faut croire que même à vélo, même en regardant droit devant, il ne file pas encore assez vite sur la route.
On a quand même le temps de lui hurler dégage, casse-toi ou d’allumer les scooters pour le courser. Une fois, il n’a pas supporté et a bien failli piquer une colère noire. Mais il s’est raisonné quand il a vu briller une lame. Une nouvelle fois donc, il est passé sans rien dire, sans rien répondre au va te faire ! Casse-toi sale file de pute ! Tu t’es cru chez toi ?! Va niquer tes morts ! Martin n’avait jamais été confronté à la pauvreté, à la misère. Il ne savait pas qu’en plus, ça faisait manquer de vocabulaire. Il sait par contre que sa mère n’exerce pas ce métier mais qu’au vu des circonstances, il est plus probable que celles de ces gars, si.
Tout ça, sur le chemin de l’âge d’or ce ne serait jamais arrivé. Mais cinq jours par semaine, Martin est maintenant sur la route. L’âge adulte, ça se mérite.
A la longue et lassé de tout ça, il a fait quelques essais d’alternatives. Mais il ne peut pas toujours se permettre un grand détour à l’Ouest dans la plaine, ou de rouler sur les deux fois deux-voies de la nationale à vélo pour imiter l’itinéraire du bus.
Après ces cinq cents mètres des caravanes, plus ou moins toujours désagréables, ne serait-ce que par l’appréhension qu’ils génèrent en lui, Martin en a presque fini d’être sur la route. Bien qu’à son âge, tout ne soit que sur le point de commencer.
Mais le poids du trajet va pour disparaître quand il se trouve à marcher devant ou derrière d’autres lycéens, dont ceux qui descendent les marches en pierre de la bute en herbe, où s’arrêtent les trains.
Ils en finissent aussi d’être sur la route, qui n’est sûrement pas celle qu’ils empruntaient pour aller à l’école. Quoique peut-être que pour eux, l’âge d’or c’est maintenant, au lycée, à la descente du chemin de fer. De l’un à l’autre, les chemins diffèrent.
Sur la pointe des pieds même quand il ne court pas, Martin franchit la grille Est du lycée, ce portail blanc vers où se rangent les vélos, où traînent certains à scooter.
S’engouffrant dans le bâtiment qui l’avale volontiers, Martin trimballe son sac à dos de collégien en regardant au loin, s’il peut apercevoir quelqu’un. Une amie de collège, mais qui a atterri dans une autre 2nde, est au milieu de ses nouvelles copines. Martin s’approche et entre elles, découvre Hugo et Olivier, assis à jouer sur le téléphone. Ces deux garçons sont les seuls amis qu’il ait dans sa classe. Aussi c’est un soulagement à chaque fois qu’il les retrouve puisque le trajet se termine. Hugo et Martin sont des inséparables, et d’Olivier, dont un léger handicap l’isole, ils ne se séparent plus vraiment non plus.
Tous trois forment le clan des gamins -parce qu’au lycée, l’enfance est morte- et à ce titre sont traités comme tels. La journée peut commencer, la journée peut passer, ou s’éterniser.
La solitude et l’exclusion, ensemble, à trois, c’est un paradoxe. Mais avec lequel il faut composer.
La fin de la journée vient parfois plus vite, parce que du public au privé, les profs, c’est un peu comme les chauffeurs de bus, ils ne font pas tous le même travail.
Pour gardienner des classes de 36, surtout composées comme la sienne, Martin comprend bien qu’il y ait des jours où les professeurs aient moins envie de venir. Il s’en ravit puisque lui, alors, peut partir. Par la porte Ouest, il va voir s’il y a des bus. Souvent pas en plein milieu d’après-midi. Alors Martin regarde le stade à côté, où l’on fait des tours de piste à s’en fendre le cœur.
Puis il salue Hugo, Olivier, ses frères de galère, et repart à travers la plaine. Sur le coteau, la maison est en ligne de mire, à quelques kilomètres. Martin a le palpitant tout léger. De ceux des 21 grammes, s’enlèvent aussi la pesanteur et la gravité.
Depuis un bout de temps, c’est le printemps. Les montagnes ont verdi, le sommet de la Sure les domine toutes par ici, et les chemins pourront être parcourus.
Avant la maison, Martin doit encore faire un crochet par l’école de son village, chercher sa sœur. Ces temps-ci il aime rentrer à pied. Parce que l’année tire à sa fin et qu’il peut être seul mais sans le mal de la solitude, bien que la perte de leur grand-père ait ce goût-là. C’est aussi pour cette raison qu’il aime passer chercher sa sœur, qui vient d’entrer en 6e.
Au portail, demandant après elle il se sent comme d’une douce responsabilité, de celles de l’amour et l’affection. Ce sentiment qu’il perçoit, du fait d’être l’aîné, c’est aussi un peu ça, de ne plus être un enfant. A la grille qui lui rappelle tout et qu’il n’ose pas trop franchir, Martin voit sa sœur accourir. Pour remonter dans les senteurs de ce mois de mai, Martin préfère les faire passer par un autre chemin que celui des contrebandiers.
Sur cette autre portion il y a moins de route exposée et puis ça l’amuse d’entendre sa sœur chahuter par des mots avec les petits garçons qui la taquinent. Martin sent qu’il n’a plus cet âge-là, qu’inévitablement il a grandi.
Le chemin par lequel Martin se fait la fantaisie de passer ensuite, c’est un passage alternatif de l’âge d’or. Seul, à l’aller ou au retour l’an dernier, il le prenait. Et bien avant quand tous les deux tout petits encore, ils le prenaient déjà ensemble sa sœur et lui, avec leur père dans la minuscule voiture bleue. Le chemin des châtaigniers n’a de piquant que le nom, bien qu’il soit raide à en faire chauffer les cuisses. Ou bien si vraiment il faut dire qu’il pique, alors c’est d’un peu de mélancolie.
Depuis toujours Martin est un pénible du lien fraternel, parce qu’il est toujours après sa petite sœur, à lui dire de faire attention, de marcher dans l’herbe et pas sur la route aux rétrécissements, qu’ils viennent de rejoindre. Sans cesse il regarde derrière eux, histoire qu’aucune voiture ne les surprenne et ne les fauche. Les deux cartables en mains, il entend sa sœur grommeler qu’il est chiant, mot qu’elle a appris tout récemment.
A la maison enfin après avoir salué les vieux voisins assis sur leur terrasse ensoleillée, Martin peut souffler. Il peut respirer à plein. C’est un luxe que tout le monde n’a pas, ou n’aura plus. C’est-à-dire qu’Hugo appelle tout juste avec son portable, pour lui annoncer que le frère d’Olivier vient de mourir, pris sur la piste d’athlétisme du lycée.
Lundi dans cet âge qu’il découvre, mais vieilli d’encore un peu, Martin retournera sur la route du lycée. Cet âge, il aura la chance d’en connaître les nuances et ce qui viendra à la suite.
Surtout il sera libre, en lui, de chérir la vie cueillie sur le chemin.
Jean-Marie Loison-Mochon
Juillet