I
« Si les femmes avaient la liberté, peut-être celle des hommes en serait-elle accrue. Mais nous ne voulons pas être libres, nous voulons la liberté des autres. »
Bon, c’est elle qui a choisi le lieu après tout. La marée basse lèche l’inscription rouge qui émerge tout juste sur les pavés du quai. Cela dit, il y avait mille endroits en ville où nous aurions pu avoir rendez-vous, et pas que sur un seul quai dans ce port d’ailleurs. Mais il fallait que ce soit celui-là même de cette nuit. Si elle veut me faire passer un message, je ne suis pas sûr de bien le comprendre.
« Je serai la fille en jaune, adossée au quai » ça par contre c’était clair, et dix mètres en face de moi ça ne peut être qu’elle. Elle m’a vu, c’est certain, mais elle fait mine de regarder à l’embouchure de la digue, vers la baie. Ou alors est-ce la gamine blonde au bord de l’eau sous l’inscription ? Quatre ans pas plus, qui regarde le ressac avaler ses coups de craie.
Clop à la main, fumée au bout des doigts, des lèvres, peut-être bien est-ce l’enfant qu’elle observe, oui. Elle maintient la tête tournée vers le large, alors qu’elle ne peut que sentir ma présence.
« Salut »
Elle tourne la tête, plisse les yeux dans le contre-jour que je lui suis. Dans un demi-souffle, sa bouche laisse s’échapper la fumée du même mot et d’un sourire discret.
« J’étais là pas plus tard que cette nuit, c’est amusant que tu m’aies dit de t’y retrouver.
-Peut-être que je t’y ai vu. T’es pas allé au concert ? s’étonne-t-elle dans un geste qui écrase le mégot.
-J’avais pas d’argent sur moi, alors je me suis mis là pour en entendre ce que je pouvais. C’était marée haute, l’eau portait un peu le son de l’autre bout.
-Dommage, t’aurais pu m’y retrouver.
-Je te trouve maintenant. Par contre, entre l’obscurité et le niveau de la mer hier, je n’avais pas vu ce graffiti « … nous voulons la liberté des autres ». Tu voulais m’avertir de quelque chose ?
-Ça ? son index montre négligemment les lettres rouges. Non, je n’y suis pour rien. Y’a beaucoup de conneries sur les murs par ici tu sais. « Si les femmes avaient la liberté » ? Je suis libre, moi.
-En tout cas, je vois mal la fillette et ses craies l’avoir inscrite toute seule, cette phrase.
-Qui sait ? »
Sa rhétorique sourit malicieusement, dans une nouvelle fumée qui relève son corps.
« Liberté, amour, révolution… aspire-t-elle. On nous serine pas mal de ces gros mots dans les tags. L’alcool de ports comme ici, ça inspire toujours son lot de romantiques, philosophes ou révoltés… de comptoir. »
L’assurance qui porte la diction de sa sentence, elle tranche avec celle de son corps qui tangue et vacille pour venir me frôler, comme si le nuage de tabac avait cessé de la soutenir. Sa main se pose sur mon torse, elle m’enfume d’un rire puis sort ce :
« Mon trésor ? »
Moi ?
« Tu vas retrouver papa d’accord ? Regarde il est là-bas, à la terrasse ».
La fillette fiche ses craies d’un air bonhomme dans les poches de sa robe et file en courant au café le plus proche, d’où un homme nous regarde effectivement.
« Ah mais c’était ta fil…
-Un peu tôt pour les présentations. On y va ?
-Et son père juste là-bas.
-Et ? fait elle dans d’immenses yeux bruns et provocateurs. Je viens de te le dire : je suis une femme libre, moi. On y va ? »
Elle me demande ça comme s’il en allait de la plus grande évidence.
« Où ?
-Si on suit le sentier, y’a une crique pas loin, dit-elle. J’aime bien y aller. »
Ses fines jambes n’attendent pas ma réponse, et à peine que sa robe prenne l’allure d’un tissu gonflé par l’élan. Son sillage doit avoir un pouvoir d’attraction, car je la suis comme si de rien.
Très vite nous quittons le front des cafés et restaurants du quai, pour nous enfoncer dans un sous-bois. Les ombres nous aspirent et nous dominons les hauts fonds turquoises qui bordent la baie. J’aurais pu rester silencieux à marcher derrière elle dans les portions étroites du chemin. Aisément. Plaisamment. Mais elle se remet à mon niveau maintenant que le passage s’élargit, et je ne peux alors pas m’empêcher de chercher une contenance, lui demandant :
« De quoi on vit, dans une ville comme la tienne ?
-Pour « on » j’sais pas, moi j’suis plongeuse.
-Les services en restauration, ça doit pas être simple pour t’organiser avec ta fil…
-Nan. Pas plongeuse comme ça. Sur des bateaux.
-Oh. C’est scientifique alors ? Où est-ce que tu plonges ? »
Elle ralentit pour pouvoir me l’adresser dans le fond des yeux :
« Dans le cœur des hommes. » Ses iris se marrent.
« -Pas si scientifique alors. Et comment tu fais ça ?
-Je chante. Pas scientifique ? Vous les hommes, vous êtes des animaux comme les autres tu sais. Ça rentre dans la biologie, non ?
-Avoue, tu l’as déjà faite plein de fois ta petite accroche.
-Allez va ! J’suis plongeuse pour des expéditions avec des biologistes marins oui, mais aussi de l’archéo de temps en temps. Et j’ai pas menti, j’aime bien chanter quand je remonte à la surface.
-Tu me chanteras quelque chose tu crois ?
-Ça dépend. D’habitude c’est l’ivresse des profondeurs qui me donne envie. De quelle manière tu te verrais m’enivrer ? »
Sans que je ne comprenne bien comment, nous voilà déjà arrivés dans une crique déserte et allongée, dont je n’aurais pas pu supposer l’existence en regardant depuis le port.
Elle a gagné cette manche et sautille victorieusement vers le rivage. Je la suis, je ne peux que la suivre.
Elle s’en allume encore une, debout face à la baie. Plutôt que de rester juste dans son dos comme une ombre indécise, je quitte mes chaussures en continuant mon chemin, et trempe les pieds dans cette eau à la température peu raccord avec juillet.
Je sens qu’elle me regarde, même qu’elle me scrute. Réfléchit-elle aussi à la manière de se lancer vers moi, comme moi vers elle ? On me l’a joué cent fois, le numéro du dédain ou de la fille fière, forte : prétendument en attente de rien. Mais je le sens, elle me déshabille. Vrai. Je me retourne, elle redirige urgemment ses yeux plus loin dans l’eau et les abords de la plage.
Je t’ai vue, tu sais. Je retourne vers elle en débouclant ma ceinture, faisant tomber l’ensemble de mes vêtements jusqu’au minimum. Posant son sac, elle écrase un sourire dans le même mouvement que sa cigarette, et surenchérit. Saisissant le bas de sa robe jaune, elle la relève. Cette manche sera pour elle aussi : au sommet de ses jambes, un inévitable drapeau, fanion. A quoi d’autre pouvais-je m’attendre ? Pourtant elle m’a surpris. Passé ce triangle noir, la robe continue de dévoiler sa silhouette. Coup en rien futile, son corps m’est fatal. Jusqu’à ce que son seul vêtement arrive à sa gorge, si rapide elle ne m’a pas laissé le choix. Mais je me détourne tout de même, retournant vers le ressac. Les mains derrière la tête en regardant le rivage, je ne m’aperçois pas immédiatement qu’il y a là une posture de reddition. Je l’entends qui court, puis elle me dépasse d’un frôlement, et plonge.
Des deux, oui, j’ai été le plus frileux. Ses épaules émergent, ses seins vont pour, mais je baisse les yeux pour faire semblant d’éviter des rochers, imaginaires.
« Tu pouvais regarder, tu sais ». Elle plonge à nouveau, ne me cachant rien dans cette ondulation. Ce sillage… Le désir me demande de la suivre.
II
Même ville, même homme, dans la nuit qui précède
A l’écart des ports, du centre, sur de faibles hauteurs de colline, sous sa tente le trentenaire remue. Il croit entendre encore ces foutus chants de marins, et leurs accordéons de circonstance. Son demi-sommeil s’aperçoit cependant qu’il n’en est rien : tout est calme dans les allées du camping, pas un pas sur les graviers. Seule une légère brise agite le bas de sa toile de tente, au ras de l’herbe. Seulement… cette brise abrite autre chose. Non plus des chants mais des airs, familiers. Le sommeil avait eu du mal à lui venir, sachant que précisément cette nuit il aurait pu ouvrir la porte de ses pensées à cette même date, celle quand il y a longtemps, il avait tout quitté pour une île. Ou plutôt qu’à la puissance d’une fuite, il avait su s’extraire d’une étreinte, de l’aphonie dans laquelle son désir volait alors. Cela dit, à l’heure de ce soir, la brise chercherait comme à forcer le passage de son inconscient. Si par moments seuls les grillons semblent la composer, à d’autres, l’instrumentale de ce temps lointain paraît porter, lui tendre un timbre ou deux.
Sorti de sa tente il se dresse, percevant à peine mieux. Il est toutefois certain maintenant, que les échos ne sont pas d’un rêve. Là d’où le vent vient, il regarde. Le port ? Une carte numérique le lui situe à près de trois kilomètres. L’hésitation le prend, à replonger dans les rêves sous sa toile, ou suivre l’air. Tout cela est trop gros, il se chausse et opte pour le noir : la voie de la nuit, qui descend cette colline.
Dans la périphérie tout n’est qu’un tissu sombre et dense, que sa petite frontale coud et parcourt, à l’anarchie de ce désir soudain d’aller se faire préciser ces notes de musique au loin.
Sous cette lune pleine qui semble avoir une ombre nette, l’état de veille l’excite comme un verre d’alcool. Il sent ses gardes comme animales, à l’affût des airs qu’il perd ici ou retrouve là, après avoir passé une barre d’immeuble. A l’affût aussi de ce qui pourrait l’attendre à un coin de rue, à un angle mort dans le noir. D’ailleurs, ne vient-il pas de lui sembler…
Mais il oublie, car enfin des lampadaires prennent le relais de ses pas. Dans les vieilles ruelles, le son s’engouffre avec plus de précision, d’un genre de fusion entre musique et brise, comme à l’embouchure d’un fleuve. La transition se fait plus manifeste encore à ce virage qui, dans la seconde, lui présente une femme, seins nus, tenant un étendard et qui s’exclame « rien ne sert de seriner, mieux vaut brandir le poing ». Prise entre les quatre arêtes d’un mur, l’expression aussi déterminée que figée de cette femme sur la fresque a frappé l’homme, qui y aurait cru si la nageoire en dessous ne l’avait pas ramené à la réalité de cette nuit.
Quoique. Même si entachée de quelques graffitis sans imagination -de ces A entourés ou ACAB « car les flics sont des hommes »- la légende au-dessous lui répond immédiatement : « dans un monde où tout est à vendre, jusqu’à nos corps, seules les légendes sont vraies. Car elles ne sont pas monnayables ».
L’homme irait pour laisser les mots là et suivre à nouveau la musique, mais cette fois il ne peut plus douter avoir entendu des pas dans son dos. D’un brusque retournement il fige la stature d’un autre homme, qui le regarde effectivement. Puis le passant s’enfonce dans la pénombre des ruelles et disparaît. Tout cela va bien à l’homme, qui prend la direction opposée, celle du port où la musique appelle.
Les passerelles et vieilles maisons de pierre s’enchaînent, mais il ne peut se départir d’une sensation : on le suit. Lui s’efforce de poursuivre les clameurs de foules et musiciens sans rien laisser paraître. Quand à un nouvel angle mort, une femme encore. Même tenue -absente- le sein tatoué d’un « 1984 » elle entonne « la liberté, c’est la mort. Homme, cède au désir et nous te rendrons libre ». La fresque est légendée aussi, au-dessous de sa nageoire « au fond, à chaque amour suffit sa reine ».
L’homme irait pour se défaire sans mal de cette peinture légendaire mais il immobilise son pas : une canne vient de traîner sur les pavés derrière lui. Sûrement de se sentir découverte, la propriétaire de la canne, à pas un mètre du dos de l’homme, se met à chanter d’une voix éraillée :
« Les marins n’sont pas malins, pour mes reins ils font pieds et mains ! »
L’homme se retourne en s’écartant, comme d’un réflexe :
« Bon sang, c’est vous qui me suivez depuis tout à l’heure ?! Vous n’avez rien d’autre à faire ?
-Oh mon beau, fait la vieille femme, peut-être 80 années sous ce dos voûté. Cette ville est aux femmes, c’est plutôt à moi de te demander ce que toi, tu fais là ! Oui oui, ne me regarde pas comme ça. Cette ville est historiquement tenue par les femmes qui sont restées comme celle-là (elle pointe le mur de sa canne) entre quatre pans de brique. Alors mignon, qu’est-ce que tu fais ici ? »
Au sourire enjôleur et gâté, l’homme ne sait répondre que l’étrange vérité :
« J’ai entendu la musique au loin, alors j’allais voir vers le port.
-Quelle musique ? Y’a pas de musique. J’entends rien moi. Viens donc avec moi mon beau.
-Hein ? Où ?
-Chez moi, viens. Je te montrerai, j’ai de beaux restes. Ne voudrais-tu pas ? Ici, maintenant, tout contre moi.
-Non… non, non, sans façon.
-J’étais belle tu sais. On m’a même dessinée parfois. Entre sœurs on faisait beaucoup ça. Normal, la beauté, c’était mon trésor. Oh oui, j’étais belle ! On y va ?
-Non.
-J’ai mal entendu. On y va ?
-Non !
-Tu as tort. Derrière mes airs desséchés, je suis une vraie légende par ici ! Allez, viens.
-Non. »
Alors la vieille femme hausse le ton et forcit de la même voix éraillée :
« Les marins n’sont pas malins, pour mes reins… »
D’une fenêtre ouverte sur le soir tiède, une voix masculine retentit.
« Tu vas la fermer vieille hystérique ?! Putain de vieille folle, y’a plus personne qui veut de toi ! Retourne t’occuper des sardines et dégage ! »
La vieille renchérit de son « les marins n’sont pas… » et le trentenaire en profite pour filer vers le port.
En chemin, un graffiti le fait sourire des minutes récentes : « Hystérique [adj.] Se dit d’une personne très nerveuse ou excitée. Seul mot qui puisse nous faire hurler*. Signé : les féministes.
*Astérisque (et périls) : pour le plaisir, on se débrouillera. »
Sans le sou sur les quais, l’homme décide d’aller s’asseoir plus loin. L’eau portuaire qui le sépare de la scène répète les notes comme un miroir. Il s’étonne encore d’entendre ces musiciens ici ce soir. Vraiment, de sa tente il aurait cru au mirage.
Sur le retour il se perd, bercé par le concert maintenant éteint mais qui lui reste comme un écho. Quoiqu’une nouvelle fois, cette sensation d’être suivi.
Après le passage de quelques marches, son souvenir réagence le chemin et à nouveau, qu’il n’avait pas vues dans le sens aller, les frasques d’une peinture que seconde la bulle d’une femme. « Si dans ton dense spleen, tu nous entends… souviens-toi que ceux-là seuls qui partent pour partir, devront se repentir ». Sous la nageoire, l’homme irait pour lire mais une voix âgée l’y devance :
« Homme lâche,
Quand femme est mère ou chante
Quand femme émerge ou se fâche
Sache-toi plus près de fin que d’éphémère »
Sous les lueurs de la lune, à la frontière d’un lampadaire, la vieille femme lui sourit.
« Vous allez me suivre jusqu’où comme ça ?
-Jusqu’à ce que tu cèdes, mon beau. Jusque par les airs s’il le faut, ou même au fond des océans. »
III
Qu’est-ce qu’elle caille… Enfin, pas le choix, je ne vais pas pouvoir dissimuler longtemps mon caleçon. Si elle voit ça, je perds la lutte pour de bon. A genou, oui, voilà. Gagne du temps, avance…
« Et dans tes plongées, qu’est-ce que tu rêverais de trouver ? A part ta fille, qu’est-ce qui mériterait que tu le désignes trésor ?
-Laisse ma fille là où elle est, fait-elle à cinq mètres, remuant à l’horizontale de la surface.
-C’est donc bien ta fille. »
Elle laisse sa fesse ponctuée d’un grain de beauté plonger. Elle se met probablement debout sous l’eau, et sourit, sentant le jeu.
« Alors, quel trésor tu rêverais trouver ?
-Je n’ai pas besoin de rêver tu sais. Mais j’aimerais bien trouver une île.
-Immergée ? On est tous un peu une île, tu sais…
-Tu sous-entends qu’un homme se présentant comme étant une île pourrait m’être un trésor ? »
L’eau gelée n’y fait rien, j’ai l’ardeur d’un adolescent là-dessous. Sa froideur aussi m’attire, je ne veux qu’avancer dans ce jeu.
« Parce que si tu sous-entends ça, ajoute-t-elle, tu fais fausse piste. Je ne suis pas de ces êtres qui vivent mal la solitude, ou qui… voudraient la liberté des autres pour ne pas être seuls. D’ailleurs, j’ai arrêté d’aimer, qu’un homme me regarde. Affectivement. »
Manifestement satisfaite, elle approche vers moi de quelques brasses. Sa poitrine transparaît sans faire de difficulté, là juste sous la surface. Sa peau brille, ou est-ce l’eau ? Moi je suis à l’inverse du translucide de l’eau : troublé. Ma lucidité s’appauvrit. Elle jette un œil sous l’eau près de moi, repart. Manifestement satisfaite.
Depuis que l’on s’est salué, elle semble glisser dans mes pensées avec la même facilité qu’elle le fait dans l’eau.
« Et toi, si tu plongeais, qu’est-ce que tu rêverais de trouver ?
-Je… » n’ai pas le temps de répondre, elle me coupe :
« Sur quel trésor tu voudrais mettre la main ? A part la chaleur de mon corps ? »
Elle coule et s’arrête avec une insolente précision là où la surface fait débuter son sourire. Elle s’éloigne sans un remous, me fixant du regard. Elle feint la pudeur, simulant de se cacher. J’ai beau le savoir, je marche. Et elle en rajoute :
« Cette chaleur qui émane pour toi peut-être, d’entre mes jambes. Mais sinon… quel trésor ?
-Tu me fais rire. A paraître plus froide encore que l’eau, et distante, et puis tout à coup à…
-De ce que j’ai vu, elle n’était pas si froide. » Elle éclate de rire et laisse l’eau rentrer dans sa gorge en se faisant couler. Puis remontée :
« Alors, ce trésor ?
-Moi, les trésors tu sais… je me laisse porter par le désir, et parfois j’y trouve de la liberté.
-L’eau, tu sembles être au bon endroit pour te laisser porter. Mais tu dis que tu n’as pas la liberté, toujours ? »
Sa façon de nager est déconcertante, autant que sa répartie.
« La liberté, que je dis, c’est comme quand tu cherches une île, tu ne crois pas ? Il faut partir à l’aventure. »
Elle nage en de petits cercles, écoutant négligemment mais répond tout de même :
« Partir à l’aventure ? Ça n’existe pas, l’aventure.
-Si. C’est se mettre en danger.
-Ah. »
Ses lèvres s’arquent, elle respire mon regard sans prendre de souffle ailleurs, et disparaît complètement. Elle était à quoi ? Huit mètres de moi. Je n’ai plus pied. Ou pour le dire clairement, cette fille me fait perdre pied.
Sa voix émerge à deux mètres dans mon dos, la surface immerge à peine son sexe, dans une position debout. Elle s’affaisse en commençant :
« Et comme une île, un désir, ou ce que tu voudras, ne voudrais-tu pas… »
Elle plonge en s’éloignant de ma diagonale, pour disparaître de longues secondes. Tout est silence, sauf le bruit des brasses qui me maintiennent à la surface. Puis un frisson me saisit en même temps qu’une main le fait de ma cheville. Je parviens à garder le visage à la surface, puis sent ses formes remonter le long de mon corps, à mesure que mon dernier vêtement va par le fond. Son visage ressort à quelques molécules d’eau du mien :
« … ne voudrais-tu pas la liberté, ici, maintenant, tout contre moi ? »
Jean-Marie Loison-Mochon
Le reflet de l’ombre