Des femmes, des femmes, des femmes. Il y en a de partout, dans la vie de Germain. Les plus évidentes, les plus incontournables, d’accord. Et peut-être se trouve-t-il un mot à en dire. Et puis, il y a toutes les autres, celles qui n’étaient pas prévues au programme, celles-là venues se greffer au fil de l’eau, au fil de la vie, pour coudre un tissu tout authentique et inédit. D’elles toutes, les immanquables, les inattendues, et même les rendez-vous manqués, ce tissu peut se dire en un seul mot : Germain.
A une certaine époque pas si lointaine, son quotidien était lié à une jeune femme. Il était régi par Lisa. Ils avaient décidé quelques mois plus tôt d’emménager ensemble loin de leur région d’origine, à Lyon, pour finir leurs études.
Avec Lisa, Germain se trouvait dans ce passage de la vie d’un jeune homme, qu’au regard de celles de ses autres amis, il aurait presque pu considérer obligé, comme d’un rite à respecter. C’est-à-dire qu’avec Lisa, il avait dit oui au fait de se retrouver au bras d’une de ces filles qui vous choisissent non pour vos qualités intrinsèques, mais parce que vous avez celle de remplir une case, dans le plan de vie qu’elles ont copié sur tant d’autres. Par excès de comparaisons avec d’autres femmes ? Besoin de sécurité ? De figer les acquis au plus vite ? Par reproduction sociale ?
Pour Germain, la décision avait découlé d’un « pourquoi pas » propre à ces jeunes gens qui, en faisant parfois comme les autres et parfois tout l’inverse, tâtonnent sans avoir trop peur d’essayer. Oui mais, Lisa, elle, ce n’était pas pour essayer, c’était pour de vrai. Jouer à la dînette, grandeur nature. De nos jours, ces choses-là, c’est très mal vu de les dire. Et Germain serait vivement monté au créneau si on lui avait balancé de pareilles cochonneries sur Lisa. Quoique, peut-être déjà moins vivement qu’avant de prendre cet appartement ensemble.
En tout cas, à cette période, Germain jouait à faire semblant mais pour de vrai, sans s’en rendre compte. Autrement dit, une position intenable.
Lisa, musicienne harpiste à certaines heures, avait de la stridence dans l’harmonie à beaucoup d’autres, de nombreuses autres, croissant à mesure que le fossé entre elle et Germain se creusait. En temps normal, il est très mal vu, aussi, de dire de telles choses, de mettre les doigts dans l’engrenage. Mais mettons-les quand même.
Sur la durée, elle aurait demandé à son homme de jouer au marié, puis au papa, puis à l’époux devant se ressaisir et rallumer, pour eux deux, la flamme évanouie du désir. Mais le désir, quand on lui donne des consignes…
Future juriste, Lisa fulminait de plus en plus au fil des semaines, de voir son couple partir de travers. Il faut dire que quand on a une norme dans la tête, on n’accepte pas d’y déroger. Or, des exceptions à la règle, elle en consentait beaucoup à Germain, dans l’espoir de voir refleurir du mieux.
Mais, inconscient, alors, de ce qu’il vivait, Germain agissait en effet de manière très inhabituelle. Par exemple, il avait toujours aimé boire et manger entre copains, et il continuait, même sans les copains.
De cette situation, Lisa en souffrait, mais les études de Germain, non. Car, même dans le désordre le plus total de l’appartement et l’insalubrité de sa vie, il retrouvait systématiquement le fil de ses idées et de son intelligence pour ce qui était de son cursus.
Toutefois, à l’inverse de son esprit dans ces cas-là vif, souple et agile, son corps s’alourdissait. Par du muscle, c’est vrai, puisqu’il écumait toutes les compétitions sportives du département ; peut-être pour fuir le logis, au fond. Et surtout par tout le reste, un amas diffus de toxines, pour ne pas dire de toxicité, hérité d’un mal-être sous-jacent.
A sa décharge -et il n’est là pas question de leur appartement- Lisa avait vécu son lot de tromperies et déceptions, pour justifier ses angoisses, haussements de tons, menaces et autres fouilles de portables. Mais la peur ne peut pas tout excuser.
Avec le temps, les mouvements de retrait de Germain s’accumulant, Lisa en viendrait à dire qu’il avait peur de l’engagement, qu’il lui faisait perdre son temps, qu’elle cherchait un homme et pas un gamin. Alors même qu’elle cherchait bien un veau à tatouer, à marquer au fer rouge et à la culotte, et à engraisser, et à façonner, pour qu’il lui donne de belles saillies quand enfin devenu taureau d’apparence fier et fort, alors que faible et docile.
Ça aussi, de nos jours, c’est vraiment très très très mal vu de le dire, vraiment. Mais aujourd’hui, pour l’avoir vécu, Germain ne reprendrait pas l’homme qui réciterait pareille expérience.
Cependant, il ne faudrait pas non plus qu’il le clame trop haut, trop fort car désormais, à la suite d’études parfaitement menées malgré les embûches sur le chemin, Germain est spécialisé dans la féminisation des milieux professionnels et sportifs, la lutte contre les discriminations et les violences faites aux femmes. Ça ferait donc plutôt mauvais ménage, maintenant, de véhiculer cette expérience de vie que dans son milieu, immédiatement, on ne manquerait pas de pointer comme un stéréotype sexiste et outrancier.
En tout cas, même s’il ne le dit pas trop fort, et surtout pas à tout le monde, Germain s’est acquitté du rite de passage quand d’autres hommes, dotés de moins d’atouts et de force de caractère, s’y sont enlisés, et s’y trouvent encore. Condamnés, parce qu’ils n’ont pas voulu autre chose assez fort, à la dînette à perpétuité.
Quoiqu’il en soit, à présent si Germain court les recrutements pour subsister, et projette une thèse dans sa spécialité, c’est par conviction. Il constate qu’il existe tant d’individus, hommes ou femmes, bien plus vils que Lisa, bien plus puissants que Lisa, évoluant sans remord aux dépends des autres, dans une société fondée sur trop de préjugés, d’inégalités et d’injustices. C’est pourquoi Germain, il veut agir.
A la fin de ses études, Germain aurait voulu rester à Lyon, au plus près du réseau qu’il s’était constitué. Seulement, la nécessité l’en avait délogé, son petit boulot ne suffisant pas à affronter les charges liées à la vie dans une grande ville. Il aurait alors pu se rapprocher de son père, à une heure de route de là. Mais le climat entre eux étant aride à tendance orageuse, l’option avait vite été écartée.
C’est bête à dire, mais son père n’était pas une femme. Et il ne l’est toujours pas, d’ailleurs. Il y a ça, et aussi le fait que, ses parents séparés très tôt dans sa vie, Germain avait été élevé par sa mère, avec sa grande sœur.
Après Lyon, Germain est donc retourné chez sa mère, en Bretagne, région pouvant elle-même être surnommée sa Terre-Mère. L’atmosphère y est assainie de toute pression et des empressements n’ayant pas raison d’être. Et puis, il s’agit d’un environnement qu’il connaît, à commencer par les gens qui le composent, même si beaucoup ont migré pour un travail, une situation. Une qui est restée durant son absence, et le contraire, sûrement, aurait été étonnant, c’est sa grand-mère.
Toujours disponible pour décrocher à ses appels, l’emmener se promener sur la côte, lui apporter une course ou aller manger chez elle, Germain se fait un devoir d’être présent.
Pour autant, un devoir de présence et d’assistance baigné dans l’affection et la reconnaissance, ce n’est plus un devoir, mais simplement de l’amour.
Parfois, Germain regarde autour de lui et se dit que, de par la floraison d’EPHAD et la levée d’armées de services à la personne, certains ont dû se perdre quelque part sur le cheminement sentimental et familial énoncé ci-dessus.
Le temps, c’est de l’argent, rien de plus vrai ! Par voie de conséquence, ce restant de vie des vieux en est aussi. Des Phamilles l’ont compris, convertissant « présence et assistance » en « argent ». Ne reste plus qu’à compléter la suite et fin du développement. C’est un changement de devise de plus en plus courant. Mais à des gens comme Germain, ça leur court sur le haricot, quand ils voient le blé que l’on s’attèle à semer en attendant d’être fauchés, en attendant la fin.
Bien sûr, il y a la carrière, le besoin de percer, de réussir sa vie, de faire sa vie, de devenir quelqu’un ! Mais Germain ne comprend pas bien l’articulation du raisonnement dans l’esprit de beaucoup. Creuser dans une carrière, être persécuté de besoins, faire de sa vie un enfer de réussite en oubliant quelqu’un parce qu’on est devenu : très peu pour lui. Sa grand-mère est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles il a fait le choix de revenir, au moins temporairement.
C’est un peu gros mais tant pis, il faut le dire, puisque cela est : Germain est un petit-fils exemplaire. De ceux qui donneront peut-être à d’autres l’idée de suivre ce modèle, puisqu’ils en auront nécessairement l’occasion, de plus en plus de générations étant amenées à vieillir.
En somme, Germain aime sa grand-mère, au même titre qu’il aime sa mère, au même titre qu’il aime sa sœur, même si, elle, a migré par amour. Car certaines migrations ont quand même de la poésie.
Au vu de ces éléments, il est facile d’imaginer que Germain s’est construit au cœur d’un matriarcat, que toute sa vie il a été sous l’influence de femmes de toutes les époques. Eh bien, pas du tout.
Libre à ceux qui le connaissent de se risquer à de telles suppositions, mais pour les autres, il convient surtout de savoir que Germain a son caractère, et que pour l’emmener dans une direction plutôt que celle qu’il a choisie, il y a fort à faire ! A ce jeu-là, peut-être qu’une femme aurait un temps d’avance, mais ce n’est même pas garanti.
Pour cerner un peu plus Germain, s’il est une chose à admettre, c’est que, tous, nous sommes traversés par des vagues d’influences : époque, goûts, estime que l’on porte à qui, à quoi, inné, acquis, relations, survenance d’événements immaîtrisés, etc. Bien malin, alors, celui qui peut distinguer d’où lui vient telle tendance plutôt qu’une autre. Il n’y a qu’à prendre acte, et naviguer à vue.
Les vues de Germain n’échappent pas à cet état de fait. S’il faut avancer qu’il est le fruit d’une enfance passée dans les bras de trois femmes, il faut dans ce cas envisager, aussi, qu’il se soit construit en opposition à elles, ou encore en accord avec les projections des goûts d’autres femmes, ou milieux, qu’il a côtoyés.
Pour des gens comme vous et moi, qui ne connaissent pas assez Germain, il serait facile de se tromper du tout au tout en le rencontrant. Mieux ! En omettant la totalité de ce qui vient d’être raconté de lui, en l’abordant comme un parfait inconnu, un passant verrait une image bien différente. L’image d’un jeune homme assez apprêté, dans un jean et un haut très ajustés floqués J-SORT-LAW, des cheveux blonds extrêmement solides du fait d’une affinité particulière avec le gel, et une excessive odeur de parfum l’accompagnant.
Ce passant s’assirait au bar, non loin de Germain et un de ses amis. Il l’entendrait prononcer des blagues à caractère sexuel pouvant, au minimum, être qualifiées de potaches. Il le verrait reprendre une pinte, et puis une autre, en ayant écho de salles de sport, de jeux de vidéos, de pizzas, de conversations sur des applications de rencontres, prétendument mal famées. Ce passant verrait, en fait, un parfait cliché. De ceux qu’il a assimilés, fabriqués, par ses propres vagues d’influence : la photographie d’un petit garçon étant devenu homme, on ne sait trop comment, on ne sait trop pourquoi.
Or, le jeune homme dont il est question, Germain, dépasse comme vous le savez déjà l’extrême étroitesse de cette vision, que génèrerait un passant plein de certitudes.
Ce dernier, excédé mais sûr de sa force interromprait Germain au comptoir, entre deux recharges de bière, et lui dirait :
« Tu pourrais parler moins fort quand tu retourneras t’asseoir, gamin ? On n’entend que toi, on ne sent que toi. Faut voir les bêtises que tu racontes sur le match d’hier ! Oui oui, tu me répondras que t’étais au stade, que tu sais c’que t’as vu. A la bonne heure !
Oh et puis, tes commentaires sur la politique d’aménagement urbain ? « C’est pépite », comme tu dis. T’façon, qu’est-ce qu’un jeunot comme toi peut bien connaître à la politique. A ton âge, j’suis sûr que t’as même jamais payé d’impôts, alors qu’est-ce que tu te permets de causer…
Ça m’fatigue de passer mes journées à trimer comme un dingue, pour arriver ici le soir, et qu’au moment de me détendre… Me détendre ? Tu parles ! Mais non, voyons ! Il y a un pauvre gars -toi- qui s’écoute parler, dont on entend toute la vie sans avoir rien demandé !
Tu cherches à rencontrer des femmes, c’est ça ? T’inquiète, va. Comme tous les types de ton genre, tu trouveras bien quelqu’un d’ici quelques temps. Tu lui f’ras des gosses, parce que c’est la seule qualité pour laquelle elle t’aura embauché. Puis tu l’appelleras bobonne, puis tu lui cogneras dessus les soirs où t’auras trop picolé dans un pub comme celui-ci.
Elle est belle la jeunesse ! Il est beau l’avenir ! On reçoit des leçons à longueur de journée, on respecte les règles, on ne dit pas un mot plus haut que l’autre, on fait tout pour cette société ! Tout !
Et puis on tombe sur des floppées de gugusses comme toi, qui sont censés prendre la relève. Mais la r’lève, elle dépense son chômage ou son RSA dans la bière, les jeux vidéo, les vêtements hors de prix et surtout hors de goûts ! Des hordes de branleurs ! T’as pas autre chose à faire ? Va donc à l’usine, va donc dans les champs, ça t’apprendra la vie.
Tu sais pas que les agriculteurs ont la corde au cou ? J’vais te dire moi ! Mon père, il produit du lait depuis 35 ans. Eh ben tu sais quoi ? C’est moi qui lui paie sa bouffe, parce qu’il gagne toujours pas assez, à son âge, tellement il est endetté. Il s’est saigné pour que j’aie pas la même vie. Et moi, je lui rends, tu vois ? J’ai bossé dur, et je continue. Et je continuerai ! Je fais vivre des gens avec ma boîte !
Et toi, tu fais quoi ? T’aides personne, tu défends personne, t’es comme tous ceux de ton âge. Tu penses qu’à ta gueule. Tu prends les avantages, tu vis sur le système, mais les inconvénients, à d’autres !
Ça fait bientôt 70 ans qu’on a la paix, qu’on se la construit, l’Europe ! Mais avec des zouaves comme toi, comme ton pote, là, dans 20 ans c’est fini tout ça ! Vous êtes bons qu’à aller consommer dans les supermarchés. Plus, toujours plus !
C’pays ne ressemble déjà plus à rien, et ça fait qu’empirer avec des feignants comme vous. Parasites que vous êtes… Il était beau c’pays, putain ! Et nous, on passe nos journées à le porter à bout de bras, avec la certitude que quand on partira, vous foutrez tout en l’air pour de bon. Si ça, c’est pas de la fatalité…
Mais je sais même pas pourquoi j’te parle de femmes, à voir comment tu causes ! De politique, de travail, d’Europe ! Le comble, c’est qu’j’suis sûr que t’es du genre à aller voter ! Tout ça pour aller mettre un p’tit papier FN par-dessus notre abstention à nous, les travailleurs, les entrepreneurs, écœurés par ce qui nous tombera sur le coin du nez […] ».
Surpris ? Ça, Germain, qui vote religieusement à gauche depuis ses 18 ans, il le serait. Il répondrait alors point par point.
Il répondrait posément à propos du football, déjà. Parce qu’il aurait beau se faire traiter de prolo, il a beau voter à gauche, Germain possède une connaissance du football -et de l’univers du sport- de ses schémas tactiques, ses politiques, ses règlements et tout ce qu’on veut de fin, aiguisé, propre à décourager un sociologue spécialiste et amoureux du sujet de débattre avec lui.
Et il répondrait, oui, sur les femmes, vous vous imaginez bien comment : avec brio. Et il répondrait qu’il compatit. Et il poserait des questions. Il rebondirait sur la politique, la géopolitique ensuite, le besoin d’une Europe fédérale et non des nations. Il répondrait que le libéralisme, les marchés et les supermarchés, ça le navre, mais qu’il n’y peut rien, lui, Germain.
Il répondrait ! Toute la complexité de la personnalité de Germain, toutes ses influences, elles répondraient. Les préjugés de ce bonhomme au bar s’en trouveraient pris au piège, et submergés par le calme et la subtilité de Germain.
Il pourrait répondre au moins tout ça, oui. Et lever le voile sur l’aigreur, le regret d’avoir accepté de se soumettre, d’en être, sur les tares de ce type.
Mais en fait, Germain ne répondrait pas. Il sourirait et retournerait s’asseoir, verres en mains, parler un peu moins fort avec son ami. Il penserait simplement que la société, et les gens, ne veulent pas admettre la coexistence d’antagonismes, ni dans la réalité, ni chez les individus, car ça, ça ne rentre pas dans le cadre.
Effectivement, Germain ne rentre pas dans le cadre. A tel point que cela touche ses liens avec les femmes. Alors qu’il n’a jamais respiré que le même air qu’elles, les choses ne sont pas si faciles.
Oui, au début de l’âge adulte, il a bien connu une période faste. A cette époque, ses premiers émois rencontraient ceux des filles qu’il désirait, et personne ne faisait vraiment de difficultés, ni pour se donner, ni pour se rendre.
Puis il y a eu Lisa.
Et là, soudain, au sortir de cette vilaine relation, Germain était devenu un peu plus homme. Il avait vécu, il avait souffert. Et, de nouveau ouvert à la nouveauté, il s’aperçut que les filles, aussi, étaient devenues des femmes, qui avaient vécu, qui avaient souffert.
Depuis, il constate que se prêter, puis se quitter, ça ne se fait plus comme ça, d’un claquement de doigts. Les règles du jeu se sont infiniment complexifiées, par l’âge, par les attentes, par son passé, et par les leurs.
Leur parler, aux femmes, Germain, il en raffole. Et les heures passées à les écouter, ou se raconter, ne se comptent plus. Ainsi, Germain en a rafistolé des pensées, des esprits, des cœurs ! Qui sont ensuite allés se donner à d’autres.
Germain, ça ne le dérange pas, il aime les histoires brèves. Cependant, parce qu’il n’aime pas tirer parti des malheurs des autres, qu’il a de la droiture et un peu de décence, de ces rapprochements, il n’en profite, pour ainsi dire, jamais.
Surtout, il le savait déjà, mais il ne parle pas aux femmes. Il rencontre une femme, puis une autre, et ainsi de suite : toutes différentes, distinctes, particulières. Il se dit parfois que ça doit forcément être la même chose pour les hommes, que l’un n’aura rien à voir avec l’autre. Mais ça, de nos jours, ça se dit de moins en moins. Il vaut mieux même ne pas le dire, et continuer de parler des hommes, pour combattre efficacement le machisme ambiant qui sert le système, lui permettant de perdurer, ou croître, sur le dos des femmes. Elles, toutes différentes.
Germain est naturellement d’accord avec tout ça. De par son éducation, son entourage, son parcours, tout ce qui compose ses convictions et sa sensibilité. Sa sensibilité et sa délicatesse, que les femmes qu’il rencontre désormais aiment à côtoyer, parce que ça les « change des autres hommes ».
Mais Germain ne se donne pas la liberté de transgresser un peu cette confiance qu’il récolte grâce à ses atouts, qui fondent son succès. Un succès incomplet, toutefois, comme cela vient d’être dit.
Germain n’est ni timide, ni coincé, ni rien d’entravant. S’il ne saisit pas l’instant, c’en est juste ainsi, et pas autrement.
Son amour et sa curiosité pour les femmes ne lui sont d’aucune aide, au fond. Ni d’ailleurs le milieu exclusivement féminin dont il est issu. Est-ce à dire que ça le dessert ? Ça …
En tout cas, si toutes les femmes sont différentes, si souvent il n’a pas voulu prendre, alors qu’il aurait pu, les situations présentent de grandes similitudes.
Peu de temps après Lisa, il y a par exemple eu Chloé qui, comme lui, sortait d’une rupture marquante. Pendant des semaines, ils se sont écoutés, ils se sont très bien entendus, ils se sont tout dit mais il ne s’est rien passé. Ils n’ont fait que se tourner autour. Et puis le vent a tourné, ramenant Chloé sur son île, à la Réunion, où elle a trouvé à se réunir avec son ex. Pas question pour autant, pour Germain, de faire dans le mimétisme et retourner prendre sa place dans la case, primitive, de Lisa.
Les mois ont défilé, obéissant au même cycle. Par le jeu des applications, de leurs conversations écrites, de leurs rencontres furtives, Germain a souvent hérité des mêmes compliments. A savoir que, ces filles qu’il rencontrait en avaient « marre d’être considérées comme de la viande ». Et qu’elles avaient accepté « avec plaisir de prendre un verre » avec Germain parce qu’il leur était apparu « différent », en bien.
Germain est bien différent. Et qu’il soit à son tour de la chair à discussion, ce ne sont jamais que les règles du jeu ! En matière de séduction, la parité, l’équité, l’égalité, le genre, ça n’existe pas. Il n’y a que l’attirance, le plaisir parfois et l’amour, rarement. Et avant ça, il y a les impondérables préjugés et discriminations. La violence, elle, a sa place autant dans l’épanouissement du désir que dans la souffrance du rejet. Et il est bon qu’elle apparaisse.
Dans l’accumulation de ces rencontres, il y a bien eu des fois où Germain n’accrochait pas, ou l’inverse. Ces femmes, comme lui, ont pu manquer de lucidité. Pour Germain, c’est arrivé un peu avant de quitter Lyon. Sachant qu’il rendait son appartement, un de ses copains l’avait mis en relation avec une amie, une jeune active qui se cherchait un logement, pour qu’elle puisse venir visiter le sien. Ce que son copain ne lui avait pas dit, c’est que cette fille aurait le pouvoir de lui plaire.
Avant qu’elle arrive, il n’en savait rien mais dans le doute, il avait mis un peu d’ordre chez lui. Ça ne l’empêcha pas d’accueillir cette amie d’un ami dans un cimetière de bouteilles, un soir après qu’elle soit sortie du travail. Il lui avait proposé un verre, car au milieu des cadavres de packs, de bières, de vins disparus, il connaissait encore le lieu d’inhumation, dans le fatras, de ceux qui pouvaient être considérés comme morts-vivants, c’est-à-dire bons à finir, ou à offrir à de potentiels invités.
L’occasion se présentant, il ne s’était pas fait prier. Non plus pour faire la conversation avec elle pendant une bonne heure, lui qui n’avait plus trop l’opportunité ces derniers temps.
Entre solitude et découragement, le quotidien de Germain baignait en effet dans une certaine morosité en ce temps-là, de par la lassitude de perspectives trop souvent évanouies, et la sensation de faire un pas en arrière, en partant. Bien qu’il aima là où ce reculons le ramenait. Mais les antagonismes sont bien une réalité dans l’esprit.
Son invitée du soir n’avait pas été dérangée le moins du monde par le fait de causer longuement avec, et chez, un inconnu, ni même de devoir répondre à beaucoup de messages de lui dans les semaines qui suivirent. Cela dit, et c’est là que la lucidité de Germain avait pu faire défaut, elle n’avait pas trouvé très vendeur -pour Germain, pas l’appartement- l’antre à l’ambiance renfermée du tchatcheur en jogging, ni les tombes d’alcools évaporés. Quand bien même Germain leur aurait porté de grands sentiments, du temps où ils vivaient « à plein ».
Une première impression, ça compte…
Il n’y en avait pas eu de deuxième, Germain étant rentré en Bretagne.
Depuis, en matière de séduction, Germain compte un nouveau handicap, et pour sa confiance en lui, et pour la logistique, puisqu’il vit chez sa mère. Son quotidien, il l’articule entre recherche d’un travail dans son domaine, recherche de clients pour l’entreprise de service, dans son domaine, qu’il tient avec un ami resté à Lyon, et recherche de financements pour sa thèse.
En somme, Germain prospecte comme un chercheur d’or du temps de la grande ruée. Et pour cause, l’heure est aux grandes huées, au lever de voiles sur les abus et immoralités d’hommes ayant perdu la raison du « pourquoi » de leur pouvoir. La politique, l’art, le sport, l’armée, aucune branche n’est épargnée par les affaires. Et il ne se trouve personne, surtout pas dans les médias nationaux ou dans d’interminables communiqués, pour s’offusquer que l’on secoue enfin le cocotier. En conséquence, au-delà de la punition et du bannissement des vieux babouins lubriques et plénipotentiaires, toutes les institutions, toutes les entreprises, toutes les fédérations annoncent qu’elles mèneront de rigoureuses politiques pour changer les mentalités.
Oui mais voilà, ça ne se fait pas comme ça. Et puis ça fait quand même deux ans depuis le début du fracas. Deux ans que Germain est à l’affût, prêt à contribuer à cet élan sain et nécessaire. Cependant, il commence de se demander « et si ? ». Et si cette immense vague de scandales, aux répliques pleines de bonnes intentions, n’avait été qu’un écran de fumée ?
Germain se lance dans toutes les directions, et sans se disperser. Au contraire de cette pluie de possibilités annoncées par les voix du droit et de la morale.
Germain ne peut qu’être au bon endroit, au bon moment.
Cependant, les offres ne poussent pas comme des fleurs au printemps. Les arabesques des institutions pour se défiler quand lui et son ami proposent formations et accompagnements, ils sont admirables. Et pour ce qui est de financer la thèse de quelqu’un qui intègrera une entreprise pour y donner des leçons ou prêcher la bonne parole en matière de féminisation des effectifs, et d’égalité, là, les boîtes plaident la période de vaches maigres.
Dans de nombreux cas, comme les cycles qui se répètent avec les femmes, Germain se voit demander d’élaborer des plans d’action et de formation, de monter des dossiers spécifiques, histoire qu’on ait la pleine mesure de ses qualités, dans cette nouvelle aire de compétences.
Et puis là, plus rien. Germain prend des nouvelles, Germain écoute à nouveau les besoins, et Germain s’entend encore à merveille avec tous ces gens ! Mais ils préfèrent rester seuls, traiter les questions en interne, ou se remettre avec leur ex nommés « service RH », qui ont suivi des e-formations en accéléré.
Le rythme de vie de Germain, lui, ralentit.
Germain n’est pas sans humour, et raconte ses recherches à ses proches, avec optimisme. Sa mère et sa grand-mère, ses principales relations sociales, ont la primeur des récits. Il y a par exemple ce comique de répétition, que Germain n’a même pas eu à reficeler, par lequel les entreprises spécialisées dans l’inclusion et le combat contre les discriminations jouent à se composer exclusivement de femmes.
Germain, quand il s’est lancé dans ses études, n’a malheureusement pas compris, et personne ne lui a signalé, qu’il est une évidence que, pour défendre les femmes, il faut être une femme ! Face à la puissance de tels raisonnements, les patients mis dans le coma doivent rêver, plein d’espoirs, quant à une sortie de leur cauchemar, en songeant à ces chercheurs eux-mêmes mis dans le coma. Ce qui n’empêche pas ces derniers, eux non plus, d’être pleins d’espoirs. Et de bonnes intentions.
Mais Germain n’est pas du genre à se victimiser. Alors quand on lui dit gentiment qu’il n’a pas de travail, et qu’il est dans une impasse avec des entreprises pareilles, il sourit encore, et dit qu’il va persévérer. Et c’est ce qu’il fait.
Pour l’encourager, il y a aussi cette fille qu’il n’a encore jamais rencontrée, mais avec qui il discute intensivement via son téléphone. L’application les avait géolocalisés à Lyon il y a quelques mois, au moment de leur mise en contact. Mais désormais, Germain se trouve bien loin, et Aline vit bel et bien à Villeurbanne, dans la banlieue de Lyon.
La volonté, quant à elle, déplace sûrement des forces invisibles, puisque celle de Germain vient de s‘attirer l’attention d’un organisme tout récemment créé. Il est déjà joliment pourvu d’individus également déterminés et qualifiés. Probable qu’ils se soient ainsi agglomérés du fait, et donc autour, de leur atout, à l’initiative du projet, à savoir Apolline Degrâce. Dans le milieu de Germain, elle est une célébrité, bien qu’un peu controversée.
Un jour, finissant de déjeuner avec sa grand-mère, Germain décroche du « mais il faut que tu cherches du travail, voyons ! » qu’il entend sans écouter, et trouve un appel manqué sur son téléphone, au milieu d’aperçus de messages d’Aline. Comme d’habitude, elle conclut en espérant qu’ils auront bientôt l’occasion de se rencontrer. Car, à la fin, quand on s’est beaucoup dit de choses, on a besoin que les yeux prennent le relais de la pensée, que la présence remplace l’attente, que l’attirance supplée la simple attention.
Ce qui est moins habituel, c’est le message vocal qui n’est pas d’elle, mais d’Ex Aequo, l’organisme dirigé par Apolline Degrâce.
Voilà Germain convoqué à un entretien dans sa chambre la semaine suivante. Dans sa chambre, mais en visio.
Sa grand-mère s’interrompt de débarrasser la table et lui demande s’il sourit « parce que c’est encore une fille qui nous dérange ». Germain répond que non, que de 60 prétendants après le premier filtre d’un recrutement, ils sont désormais « 15 ? Oui, bon, c’est bien. Mais quand même, tu devrais faire comme je t’ai dit, aller demander à l’usine s’ils n’ont pas besoin de bras ». Germain sait que l’inquiétude parle pour son aïeule, et il ne pique pas en retour. Au contraire, il dit « oui » mais n’en fera rien, puisqu’il aura préparé, et réussi, l’entretien avec la féministe Apolline Degrâce, dans sa chambre.
Ils ne sont désormais plus que cinq en lice sur toute la France, convoqués encore -mais pas dans une chambre- à Paris, pour présenter un projet au comité de recrutement d’Ex Aequo.
A l’aube, le jour du déplacement à la capitale, Germain est autant fébrile qu’excité. La semaine passée, apprenant qu’il irait ainsi vers l’Est, Aline lui a proposé de la rejoindre le soir à Dijon, où elle se trouvera en formation. Depuis qu’il a ouvert les yeux, il traverse fréquemment ces instants où s’installe la grisante sensation de voir les planètes comme s’aligner.
Pour ce qui est de l’entretien, à quoi bon entrer dans le détail ?
Le jury en impose autant que Germain pouvait se l’imaginer. Le niveau d’exigence est au moins aussi élevé que ce à quoi il s’attendait. Pendant l’heure et demie d’entretien, Germain est brillant, bien que chahuté. Les quatre autres ? A raison, il les présume aussi brillants, mais les espère plus chahutés que brillants.
L’important, à présent, c’est que le TGV l’emporte vers Dijon, vers Aline. Parce qu’après tout, pour Germain, une femme, ça compte plus que le féminisme.
Accoudée sur le bois lisse du comptoir, du haut de ses 35 ans, les 160 centimètres d’Aline étourdissent Germain, enveloppés dans une robe noire lui collant à la peau.
Germain rend quelques 18 centimètres de plus, presque dix ans de moins. Peu importe. De la fin d’une attente, d’une journée de travail, de déplacements, de préoccupations, Aline et Germain sentent monter en eux la plénitude de ces fois où l’on se sait être exactement au bon endroit. Ça ne présage de rien, et de ça aussi, peu importe. Le présent les tient, leurs regards se soutiennent, la Nuit les entraîne.
Elle les emmène boire, beaucoup de vin. L’ivresse les surprend ; celle de se découvrir.
Malhabiles, ils se déshabillent, chacun d’un côté du lit d’Aline. Cet hôtel leur est un refuge ce soir, un nid hébergeant cette femme, cet homme, tous deux trop hébétés de fatigue, d’alcool et d’instants. Mais pour une fois, pas des coups portés par le rejet et les jugements, les regards, l’injustice et l’inégalité de traitement. Femme, homme. Homme, femme, de tout ça, ensemble, ils sont inatteignables.
A demi nus maintenant, Aline et Germain s’endorment simplement, l’un contre l’autre.
Dans deux jours, Apolline Degrâce et Ex Aequo écriront à Germain, pour lui souhaiter bonne chance dans ses recherches.
Demain, Aline et Germain se diront au revoir. Un au revoir qui deviendra un adieu au fil de ces semaines où ils perdront peu à peu le contact.
Germain repensera bientôt à cette journée, à cette soirée. Il regrettera « que tout soit encore à refaire ». Mais la volonté vient à bout des jours dénués de sens, et des nuits sans bouées, dans nos mers de solitude.
Jean-Marie Loison-Mochon
Juillet