Le lundi matin, c’est toujours un peu pareil pour Arthur.
Il faut dire qu’il occupe une place de choix dans l’archipel des bureaux ouverts. Le passage entre le coin des ingénieurs du BE[1] et celui de ce qu’on appelle les « fonctions Support », il se fait dans son dos. Autrement dit, sans affirmer que cela colle à merveille à son caractère bien que ce soit tentant :
Arthur se trouve au milieu.
Au milieu avec tout de même dans son dos, encore, les bureaux vitrés et clos de deux directeurs dont son chef, Philippe. Arthur aide Philippe pour les questions Qualité, Hygiène, Sécurité, Environnement (QHSE). Philippe n’y connaît pas grand-chose car, en fin de carrière, on l’a mis là afin qu’il n’ait pas trop à faire -la QHSE, c’est très au milieu– et puisse ainsi assainir et transmettre les dossiers sur lesquels il a planché les vingt dernières années de sa vie.
Ainsi, solidement diplômé, déjà expérimenté et comme cela vient d’être dit, incontournable dans son département (quand on est deux, on devient vite incontournable) Arthur a tout naturellement été éligible à sa prestigieuse fonction au sein de l’entreprise : celle d’assistant.
Dans le détail, Arthur établit les normes et… Oh, et puis non. Déjà, nous ne sommes que lundi matin. Et dans une boîte, le contenu d’un poste importe moins que ce que la personne qui l’occupe dégage, c’est-à-dire le goût qu’elle laisse quand elle s’en va.
A ce titre Arthur ne nourrit aucun orgueil quant à son travail et se considère comme très bien intégré. En effet : on lui dit toujours bonjour ; souvent même, les autres viennent le chercher pour combler une équipe au baby ; et puis le midi, quand il pose une question, il se trouve presque à chaque fois quelqu’un pour lui répondre. Pour finir de le convaincre de sa bonne cote, il arrive même que ses collègues lui fassent don de quelques rires, quand il sort des plaisanteries.
Bien sûr ce n’est pas le sort de toutes ses blagues, car si l’on est systématiquement drôle, il faut commencer à douter de la bonne foi et de la bienveillance de son public. Et Arthur ne doute pas du sien.
Ainsi, il s’est déjà produit que ses traits d’esprit passent sous le statut maladresse ou motif secret de ressentiment éternel pour les plus rancuniers. Par exemple il y a quelques temps, tout le monde avait levé le nez de son écran pour se féliciter du futur changement de revêtement du sol, un parquet pas dérangeant à l’œil mais terriblement bruyant, même les yeux bien fermés.
Dans la bonne humeur ambiante, chacun y allant de son petit mot, Arthur avait voulu participer lui aussi -preuve de son esprit d’entreprise- et surfer sur les premiers rires déclenchés. Mais lancer qu’au son des pas sur le bois, il savait qui allait aux toilettes à l’autre bout de l’étage et combien de fois, et combien de temps, ce fût tout à coup peut-être un peu trop potache.
Sentant qu’il n’avait pas fait mouche, il désira se rattraper en dérivant sur le temps de pause qu’Haïda et Gaëlle -pourtant voisines- prennent et que là aussi, tout le service pouvait en mesurer la fréquence et la durée grâce au parquet. Mais là non plus, Arthur ne sentit pas monter en lui la sensation de victoire.
Du genre persévérant, et au milieu d’encore tant de sourires amis, il en remit une dernière couche en mentionnant le boucan fait par les talons d’Irène, collègue située le plus loin de tout.
Evidemment ça ne fit rigoler personne. Et moins encore les membres des fonctions Support, toutes des femmes à l’exception d’Alexandre, absent pour congé paternité et d’Antonin, absent par nature.
Mais on ne lui en avait pas voulu, à Arthur. Pour preuve on lui avait parlé comme si de rien le midi, on l’avait invité à remplacer Adrien au baby et on lui avait dit bonjour le lendemain. Il n’avait donc eu le temps de craindre ni les jugements, ni une perte d’affection de la part de ses collègues de travail. Tout était automatiquement rentré dans l’ordre.
C’est d’ailleurs pour cette raison qu’encore, le lundi matin, c’est toujours un peu pareil pour Arthur.
C’est-à-dire que le lundi matin, au compte-goutte des arrivées tout un chacun fait un crochet au milieu, en talons ou non. Et on salue inévitablement Arthur, ou inversement si celui-ci arrive un peu essoufflé par l’escalier métallique en colimaçon monté de manière trop précipitée.
Tout le monde est plus ou moins à l’heure, même s’il n’y a à proprement parler pas d’heure et qu’on en parle moins encore au fur et à mesure de la semaine qui avance.
Arthur, lui, est constant et arrive toujours dans les mêmes eaux, bien que pas toujours en nage. Comme aujourd’hui, il regarde les autres faire leur entrée, leur demande des nouvelles.
Alors ici on cause de sa femme et ses gosses, si les cernes ne parlent pas d’eux-mêmes, ou là de son homme qui nous a fait la surprise d’un dîner au restaurant samedi soir. Ou bien là encore, les cernes racontent un autre genre de samedi soir, de ceux où l’on n’a pas dormi ou, enfin, deux jours à Lisbonne entre copines et que vraiment, les billets n’étaient pas chers du tout, ce qui vaut toutes les raisons du monde de s’y rendre.
Arthur n’est pas particulièrement envieux de tous ces récits mais se sent valorisé plus qu’intéressé, qu’on les lui donne à entendre. En tout cas, rien de tout ça pour lui.
Non, lui, il a passé un vendredi bien calme. Sa copine Coralie qui travaille sur Paris depuis quelques semaines, est redescendue sur Lyon l’espace du week-end. Le soir elle s’est endormie devant le film qu’elle a choisi. Arthur a fait l’effort de tout regarder pour pouvoir lui résumer le lendemain.
Le lendemain, ils ont dormi tard dans la matinée. Du moins elle, a dormi sur son torse et lui, ne voulant pas la réveiller, a attendu qu’elle ouvre les yeux. Tout s’est alors emballé et ces deux jours ont été… Du moins, il ne s’est pas ennuyé.
Le samedi, le temps passant, la journée a passé elle aussi. Et le dimanche a suivi. Tel est plus ou moins ce que confie généralement Arthur de son temps libre à ses collègues, c’est-à-dire pas grand-chose. De toute façon lui est à son bureau et eux, maintenant qu’ils ont respecté l’usage, pensent à rejoindre le leur, à quelques échos de parquet de là.
Il donne ainsi une anecdote, un rebond sur l’histoire qu’on vient de lui dire et cela fait l’affaire, les autres en sont satisfaits.
Il ne dit pas qu’il cherche un job à Paris, pour suivre Coralie. Ça non, il ne peut pas le dire.
Bien sûr il aime avoir quelque chose à raconter mais quand c’est le cas, il ne s’y prend pas bien, ou bien les autres n’y voient qu’un tribut d’information de plus dans le troc du matin : je t’ai donné, tu m’as donné. La journée peut commencer.
Et la journée d’Arthur commence, en effet, au milieu de celles de tous les autres. Les va-et-vient se multiplient dans son dos. Une photocopie, une réunion, un papier à faire signer ; à la fin il ne sait plus. Il ne veut plus savoir depuis longtemps d’ailleurs, et met un casque sur ses oreilles.
Quand il croise le regard de Gaëlle juste en face dans l’îlot, il sourit, elle fait de même. Même si, à sa pause avec Haïda, elle ne manquera pas de dire qu’Arthur est malaisant avec son regard idiot, car il faut parler comme ceux de son temps, voire à la limite du harcèlement car il faut réagir comme ceux de son temps.
Or Arthur n’est ni un idiot, ni un sale type. Mais Gaëlle aime avoir à dire, et à redire. En plus elle, elle sait raconter. Alors on l’écoute.
Non Arthur est vraiment tout sauf un idiot. Vif d’esprit, élégant, grand et élancé, il émet quelque chose de sympathique. Il écoute avec sincérité, la même avec laquelle il prend la parole. Arthur est tout bonnement gentil. Mais pas gentil comme on le dit d’un idiot. Il est gentil de nature au point, au bout de 26 ans d’existence, de ne s’être peut-être seulement pas assez souvent extrait de sa vie par des pourquoi ? Au milieu des impératifs, au milieu des plaisirs, au milieu des projets, au milieu des envies, sa constance le lui a probablement interdit.
En tout cas, par-dessus son écran il sourit à Gaëlle, et Gaëlle lui sourit par-dessus le sien. Bien qu’elle, pense déjà tu vas voir, je ne vais pas te rater à la pause. Et il s’en trouvera pour écouter, comme il s’en trouvera pour avaliser les dires et avilir Arthur dont l’écran est consulté par le premier venu, puisque dans le passage.
Des vidéos, de la musique ou toute autre page semblant loin du travail, on les note, et on le partage quand il n’y a plus rien à dire. Pour certains il semble que ce soit souvent. Puisque la promiscuité permet, certains se permettent.
Lorsqu’au début on lui a attribué ce bureau, Arthur aurait bien aimé en avoir un autre, avec le mur derrière. Mais désormais il s’en fiche. Tout comme les directeurs dans son dos.
D’ailleurs, c’en est un peu à se demander comment se produit le même rituel tous les jours. Il a lieu généralement au milieu de la matinée. Philippe entrouvre la porte de son bureau, passe la tête dans la salle mutualisée et dit Arthur ? Tu peux venir s’il te plaît ? Il n’y a rien à craindre pour Arthur dans ces cas-là.
Non, ce qui est étonnant par contre c’est que, casque sur les oreilles et musique à bon volume, à l’appel dans son dos Arthur se retourne immédiatement, pour répondre oui, pas de problème ! La force de l’habitude ? L’instinct animal ? Ou le reflet dans un écran, peut-être.
En tout cas, le lundi matin comme tous les autres matins, Arthur n’a effectivement rien à craindre. Avec ponctualité et sérieux dans l’utilisation des ressources -c’est comme ça qu’on appelle un humain en entreprise- Philippe sollicite simplement une entrevue pour faire un point.
Vraiment il n’y a rien à redire de Philippe. Il est de cette ancienne école de dirigeants, totalement dépassée, appelant un homme, homme et une femme, une femme ; école submergée par la nouvelle vague prêchant donc ressources, P&L, gain d’espace et proactivité.
Arthur sait qu’il a de la chance et que ce lundi matin, encore, ce sera toujours un peu pareil. Oui il sait que Philippe est de ces chefs qui sont des chefs quand il le faut, mais bonnes pattes et paternalistes. Ça, ça ne convient pas à la nouvelle vague qui y voit une présomption irréfragable de machisme bien habillé ; elle, qui guide par l’égalité des sexes, en exacerbant le rapport vertical instauré par la paie et la fonction. Le sexe ou le chèque, le genre ou l’argent : chacun sa trique, chacun son bâton.
Quoiqu’il en soit même chef, même bien payé, Philippe n’est pas épargné.
Mais c’est de sa faute, il est un homme et a bien vieilli. Surtout, en CODIR on ne manquera jamais de le flatter en lui faisant sentir qu’il est un vénérable, un sage tout droit venu d’un autre temps et de ce pays qu’on nomme Havant. Et de cet Havant, la société anonyme capitalisant 43 000 000€ a tiré un bien bel héritage de dettes à éponger, d’affaires moisies à revitaliser. On a bien vécu peut-être, mais on ne peut plus se le permettre. Non, non, non ! Surtout les jeunes ingénieurs parce que leur école n’est pas assez cotée, les fonctions Support qui après tout ne sont pas irremplaçables, les vieux qui seront remplacés ou qu’on embauche à bas coût par charité. Tout ce petit monde doit faire ses preuves que voulez-vous, car l’aristocratie sociale, ça se mérite.
Et puis il y a Philippe, le sage. Et en-dessous de Philippe, il y a Arthur qui se sait donc chanceux et protégé.
Sortant du bureau comme il y est entré, avec son calepin studieux rempli de quelques points de vigilance, il se sait d’autant mieux loti quand il regarde à travers la vitre du bureau de Boris.
Boris, c’est un Philippe 2.0, le seul, celui qui doit ramener l’équilibre dans les forces et faiblesses du business. Et dans le bureau de Boris il y a Antonin, son assistant, lui aussi convoqué ce lundi matin comme tous les matins.
Antonin est arrivé quelques mois après Arthur. Tous deux ont sensiblement le même âge et le même niveau d’études. C’est donc tout naturellement qu’Arthur a souhaité sympathiser et lui faire l’accueil qu’il aurait aimé qu’on lui fasse.
Le problème c’est qu’Antonin est un peu bizarre et insaisissable. Le midi il écoute attentivement et répond toujours quand on lui parle. Mais s’il dit bonjour à tout le monde, Antonin ne vient jamais jouer au baby. Il n’est pas non plus des sorties lyonnaises les soirs de semaine et il a même refusé de participer au week-end sportif inter-entreprise. En somme Antonin ne fait pas beaucoup d’efforts pour en être et il n’est pas du genre causant.
Arthur a déjà assisté à quelques conversations dans lesquelles on parlait du nouveau. Le fait qu’il arrive plus tôt que tout le monde et parte tout aussi tôt est assez mal vu.
Pour autant Arthur n’est pas du genre à parler dans le dos des absents, peut-être parce que l’on passe dans le sien à longueur de journée et avec Antonin, il a persévéré. Tant et si bien qu’à force, il est parvenu à instaurer quelques entraînements sportifs avec lui sur l’heure de midi.
Enfin avant d’en arriver là il y a eu du chemin, et au milieu, bien des lundis matin.
Il s’agit surtout de cette époque une ou deux semaines après l’arrivée d’Antonin. Arthur ne réussissait pas tellement à créer le contact. Et puis deux stagiaires -des filles- sont arrivées. L’une avait été affectée sur la gauche d’Arthur auprès des ingénieurs : tous des hommes, des vrais. Autant dire difficile d’accès, même pour causer en tout bien tout honneur. L’autre, elle, était embauchée à sa droite pour le marketing. Sans penser à mal car il avait déjà Coralie dans sa vie, Arthur aurait bien cherché à mieux connaître la nouvelle.
Mais c’était sans compter sur Antonin, qui tout à coup se montra plus avenant et captivant. D’accord Arthur n’avait ni le drôle de piquant, ni le charme de la stagiaire mais tout de même. Il ne savait plus trop s’il devait être jaloux d’Antonin vis-à-vis de la stagiaire, ou de la stagiaire vis-à-vis d’Antonin. Et puis jaloux de quoi, au fond ? Il était déjà en couple et intégré socialement.
Pour le reste il fallait bien admettre qu’il s’était fait doubler et que l’apprivoisement d’Antonin, ou de la stagiaire, attendrait.
Par souci d’équité, il faut aussi préciser qu’Antonin et la stagiaire occupent des bureaux distants, mais se faisant face. Plus facile, donc, de tisser du lien quand on peut se sourire à longueur de temps, tout en échangeant sur l’interface de conversation de l’entreprise. Tandis qu’Arthur lui, n’a que… Gaëlle, en face de lui.
Pour autant quelques jours plus tard, Antonin s’est renfermé, lui et la stagiaire se contentant désormais d’un cordial bonjour-au revoir car il faut rester poli. Probable que l’un ou l’autre avait dû se faire rembarrer, mettant fin à toute exclusivité.
A la suite de quoi Arthur, pas rancunier, était donc revenu à la charge pour un peu de sport.
Depuis Antonin et lui partagent régulièrement une voiture, un terrain, une douche et un déjeuner sur le pouce. Antonin est un peu étonnant aux yeux d’Arthur. Froid ou juste aimable avec tout le monde, il peut tout à coup se montrer irascible ou tranchant sur le terrain ou bien dans les conversations qu’ils ont lorsqu’il s’agit des groupes d’amis de l’entreprise par exemple.
Arthur ne cherche pas à trop comprendre ce comportement de bête blessée qui suit le troupeau, mais à distance. Il s’est vaguement dit qu’Antonin pouvait mal vivre d’être -pour une paie notablement inférieure- sous les ordres de Boris plutôt que de Philippe mais au-delà, il prend ce temps du midi passé ensemble tel qu’il vient.
Enfin bon pour Antonin aussi, le lundi matin, ce doit être toujours un peu pareil bien qu’ils ne vivent pas les mêmes.
Et en fin de compte, les autres matins de la semaine sont aussi toujours un peu pareils pour Arthur. Les soirs se racontent le lendemain.
S’il est seul, il se trouve parfois un match de foot auquel participer par le biais d’applications pour jeunes citadins désœuvrés. Et parfois il est invité au verre des collègues, pour les fameuses sorties lyonnaises jusque tard. Evidemment Antonin est invité,mais ne vient pas ; et évidemment, les matins suivants, on ne parle pas trop. Parce qu’on était ensemble et puis, bon, on n’est pas tout à fait disposés. Mais même ces matins-là sont toujours un peu pareils. Ils le sont tous.
Tous sauf ce vendredi quand il a reçu un message de Coralie, lui annonçant qu’après trois ans elle le quittait, autant pour la distance que par lassitude de la routine, que pour un besoin de renouveau. Pour rien, en fait. Comme à chaque fois qu’on trouve trop de raisons d’agir.
Comme vous, comme moi, Arthur vient de l’apprendre. Alors au milieu du quotidien, au milieu des collègues, au milieu du travail, au milieu d’au moins tout ça, il n’a pas encore pris conscience que le lundi matin ne pourrait plus être tout à fait pareil.
Mais quand il le réalisera, peut-être se dira-t-il qu’au fond, il n’avait besoin que de cela.
[1] Bureau d’Etudes.
Jean-Marie Loison-Mochon
Juillet