Arrière-cour de Résidus de Rayuela

Arrière-cour de Résidus de Rayuela - Jean-Marie Loison-Mochon - Le reflet de l'ombre

Drôle de journée hier. Me lever avec trois pieds gauches, débordé de tâches, de tasses débordantes, renversées. Les pieds même mouillés par ce foutu évier qui fuit.

Ecrire en poésie, mais ne sentir que du négatif. Avant tout ça, m’être levé dans l’idée du : il faut que je l’écrive, cette nouvelle. Avoir l’idée de fond de ladite nouvelle, pas le détonateur. Devoir sortir poser la voiture, interrompre le temps d’écriture. Et là, l’avoir, le détonateur : au pied -gauche ou droit, peu importe- de l’appartement de Marion, ne plus trouver quoi que ce soit d’objets, de signes du passé, de marqueur de sa présence. Un marqueur de vide avec ces murs blancs, livides -comme écrit plus tard- un balcon déserté de son bazar… Hébété.

Garage, voiture posée et là, revenir à pied le long du Scorff, et m’arrêter car un héron cendré se fait héros de l’instant. Lui aussi dans la vase du matin, la patte en l’air à ne pas écrire encore sur sa plage, sur sa page. Lui aussi immobilisé car sur la rive d’en face, déclamations d’une trompette.

L’air du début de Jour, salin, et pendant quoi ? Dix minutes. Uppercut inversé des larmes, montée de mélancolie. Marche, élan, collision : la nouvelle a tout ce qui lui manquait, au bord de l’eau. C’est un peu comme dirait Julio « el cuento ya era escrito. Solo había qué convertirlo en idioma ». [1]

En idiot magnifique, rentrer. A la fenêtre, voir cette fille fumer. Infinitif de trois actions : boire, fumer, comater. Café, clope, téléphone au bout du pouce. Poésie, poésie, airs libres, vers de vase à extirper. Héron attablé, pas héros de ma journée encore. Mon corps comate, attablé à téléphoner à mon café.

Faire défiler d’anciennes pistes, faire skier des sons passés, chansons, poésies, pensées : mélancolies.

Resquiller en fait à écrire la nouvelle, car procrastiner satisfait la peur. Peur de l’élan, de la collision. Recevoir des nouvelles. Anne-Sophie, ses fils et son mari : malades.

Contamination de l’instant par un genre d’inquiétude. L’in-quiétude est à la fois nécessaire et nocive, aux nouvelles. Les novices, qu’ils le sachent.

Et puis lancer la nouvelle, et danser de la main parce qu’elle a trop bu d’encre. Au début l’ancre est lourde, et une fois cette barrière levée : l’envol. Et la redescente, ou la traversée, d’une sente de dépression : envoi de Titia, fente d’un sale message scellant la fin. La fin ailée de deux lignes -de celles des indignes- qui disent « Bonne vie ! ». Non, ne pas s’enliser, non. Se servir. User du lent et de l’indignité pour les faire infuser, les insérer : les brûler en les évacuant, les consumer pour carburer.

De l’art je ne sais pas, buriné, ça, peut-être. La nouvelle tambourine.

Retourner à la voiture, revoir la rupture du passé et du présent sous cet appartement. Un temps sans plus d’appartenance, d’accroche dans le monde. Hors celui où danse la main.

Revenir, vite, revenir. Et écrire encore, édulcorer, colorer encore. Clignoter du cœur. L’étoile électrique en bas, toutes les autres en haut. Emballement de la nouvelle.

Finir, finir ! Un infinitif contradictoire. L’infini file, essayer de le rattraper. Trop tard, le conte a décanté seul dans son miroir. Ne pas déchanter. Ecrire, écrire et crisser de la main qui danse.

Décrire, décrire. Non. C’est desservir l’imagination, l’image et le son. Ecrire, écrire encore, encorbellement, encore bêtement au balcon vide. Oh. Oh !

Les trompettes des corbeaux. Le beau corps de l’instrument. La corde a cédé, le vent a signé, l’encre odore encore. Fine addition de lettres, grossière division de l’être. Mathématique abstruse.

La truelle, impitoyable. Plume cruelle et friable et ployable. L’humeur du climat ? Changée. Froideur et torpeur cycliques. La fin, la fin. A l’Orient, la Mort est océanique. L’amour, pudique.

 

 

[1] Le conte était déjà écrit. Il n’y avait qu’à le convertir en langage.

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Le reflet de l’ombre