À-pic
Dans des photos, des temps prennent écho
Je veux dire, ma vue ou ma vision des choses d’alors
Qu’elles seraient presque à s’éclaircir
Je ne prends pas fait et cause pour le passé
Je le prie d’apparaître dans mon prisme présent
Pour que les chemins que je pris puissent m’amener à pressentir
Des choses futures, des joies ou ecchymoses qui sait ? ou leur imminence
Bien que l’imminent soit un futur déjà, au présent parfois même comme un déjà vu
Tout se confond et dans mes jeux, tu ne vois plus clair ?
Sûrement parce que tout ce qu’on fonde n’est qu’éphémère dans la lumière
Mais je peux cesser le flou, baisser la garde qui au fond n’était déjà qu’invite
A comme léviter dans deux regards, figés ?
Deux fictions, que j’ai
Sur une image : je n’apparais pas
Non qu’il n’y avait pas la place, mais la montagne en absorbait tout
En altitude au pied d’un pic, le replat embrumé, au repos ?
Dans cette chaîne-là qu’on dit d’Europe, je me souviens
De l’air frais, du vent s’engageant sans enrager dans le couloir suivant
L’intermittente visibilité sur en bas ou plus haut, des pierriers, un mince sentier
Et la termitière d’un peu trop d’âmes, les jambes alertes ou hissées ici sans effort
En poésie toutes les métriques ne font pas l’ascensionnel
Les aires libres s’atteignent parfois par des vers éponymes
Ascensionnel ou libre, rien de ce que le téléphérique dégueulait là-haut
Et dans ces petits groupes s’imbriquant puis se perdant au gré de l’alternance des brumes
Nous deux nous sommes assis à un carrefour, au pied de ce pic-là
Comme toujours au fond, chacun avec son esprit d’élite lasse
D’homme ce jour, tu vois bien, tout ce qu’il y avait de métaphores à creuser
Et je n’ai pas eu cette vision même si je la percevais
Je n’ai pas été pénétré par la vue, quoique ?
Dangereuse beauté de l’instant, visage enveloppé de mèches brunes
De lunettes noires à faire s’affaler le voile du regard, invisible
Et je revois ce pic d’Europe, sa densité, notre vacuité
Ni elle ni moi frappés par la foudre, ou peut-être que si qui sait ?
En métamorphoses dont les affres au loin…
Je ne veux pas forcer les redites et les sons : ¡adivina! comme tu dirais
L’heure, elle, ne l’était pas, divine
Et les montagnes à leur aile nous voyaient là
Peut-être voyaient-elles déjà ce que je crois apercevoir maintenant
Au carrefour sous un pic, à laisser les chemins se faire souiller de passages
Au moment où sous les yeux, le nôtre nous le suspendions dans des silences
Sous des cieux de brume, réflexion ou sédition ?
Pas d’acte, d’action, insoumission au mouvement commun plutôt que passivité
Je lui aimais bien cette belle dangerosité, quand elle regardait le vide
Elle le regardait souvent, en fait, comme à tester son goût du vertige
Comme à darder alternativement pareille aux brumes, aux bleus
Sous sa chevelure brune, s’il valait mieux, s’il ne valait pas
Alors elle testait le vide, le regardant, s’exposant à l’abandon
Les photos expriment des passés, et ces passés expriment de plus lointains passés
Sur celle-ci elle n’est pas, dessus moi non plus
Sous le pic, au pied, dessous, comme à redescendre en douceur
Comme l’arôme s’articule maintenant ?
Alors que j’en avais le goût, je lui sens maintenant des syllabes
Au bout de mes doigts, au bout de ces lèvres, nôtres, qui ne disaient trop rien
Je t’ai dit de cette autre photo aussi, mais j’y reviendrai
Sur celle du pic ici, de l’aérien de ces pensées déjà
Je peux déceler ce que j’ai vu s’élever, de ces lignes de brumes à ces levées de sens
A distance m’apercevant aussi
Qu’aux images prises de moments -mirages- j’apparais peu
Et paresseuses, élitistes, pudiques, silencieuses des yeux :
Je ne sais pas ce que les montagnes en disaient alors, d’elle mutique
Je m’image juste mieux ce qu’en haut de ces imbrications de sommets, je vois
Que je vis sans savoir précisément, que je vécus
Autant que moi, vecteur dans cette vie de nos vertiges
Dans des voltiges imagées, pensées
Que je n’apparaissais plus
Jean-Marie Loison-Mochon